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Pays-Bas, la modernisation écologique ?

Entretien avec Arie Van Den Brand, Directeur de In Natura, Pays-Bas

Le "droit à produire" des agriculteurs néerlandais est de plus en plus soumis au exigences des consommateurs et des environnementalistes. Expériences originales et resistances sectorielles.

Courrier de la planète : Quelles contraintes pèsent actuellement sur l’agriculture néerlandaise ?

Arie Van Den Brand : L’élevage porcin traverse actuellement une crise profonde, due à la surpopulation porcine et à la pression qu’elle exerce sur l’environnement. Cette crise s’exprime à la fois au sein de la société civile et au Parlement. Profitant de l’épidémie de peste porcine survenue il y a deux ans, le précédent ministre de l’Agriculture avait proposé au Parlement une loi destinée à réduire de 25 % le nombre de porcs. Mais les syndicats agricoles ont porté l’affaire devant les instances juridiques nationales, considérant que le gouvernement s’appropriait ainsi des droits de propriété et devait donc dédommager les producteurs en contrepartie de ce qu’ils estiment être une expropriation de leurs droits de production. Aujourd’hui, cette loi est toujours en suspend.

L’influence des mouvements écologiques est décisive aux Pays-Bas. Une personne sur cinq est membre d’une organisation environnementale, alors que le pays compte environ 100 000 agriculteurs. La culture de coopération et de négociation entre les différents groupes sociaux demeure néanmoins très forte. Dans l’ouest, en particulier, l’agriculture est traditionnellement périurbaine et a établi de solides connexions avec le monde citadin. Par ailleurs, 60 % de la production agricole et horticole est exportée, principalement vers l’Allemagne et la Grande-Bretagne, où les consommateurs sont très sensibles à la qualité sanitaire et environnementale des produits. Les importateurs renforcent chaque année un peu plus leurs critères de gestion écologique des productions. Cela peut notamment se traduire par la signature de contrats entre les grandes coopératives laitières et leurs membres, spécifiant qu’un producteur ne peut livrer son lait aux coopératives sans effectuer une comptabilité des minéraux.

Cette évolution est de toute façon inévitable : ce sont les produits biologiques qui génèreront le plus de valeur ajoutée agricole en Europe dans les dix ans à venir.

CdP : Comment la profession agricole réagit-elle face à cette remise en cause sociale ?

A. V. D. B. : Dans l’ouest, la pression des villes est très forte. Les agriculteurs reconnaissent que pour obtenir le " droit de produire " sur le long terme, il leur est nécessaire d’offrir de nouveaux services aux grandes villes.

Historiquement, les paysans néerlandais ont eu une attitude d’entrepreneur. On les voit développer aujourd’hui un nouveau type de productivisme : alors que les quarante dernières années ont été marquées par la modernisation technologique de l’agriculture, les trente prochaines seront placées sous le signe de la modernisation écologique.

Aux Pays-Bas, les réponses classiques à la question de l’agrandissement d’une exploitation que sont l’élargissement de l’échelle et l’intensification sont toutes deux bloquées. La première est contrainte par des prix fonciers très élevés, compte tenu de la nature périurbaine d’une grande partie de l’agriculture. Le prix d’un terrain de prairie normal se situe autour de 300 000 FF par hectare. Quant à la seconde réponse, elle est hypothéquée par la pression sociale actuelle. Elle va en outre à l’encontre de la politique européenne sur la réduction de l’utilisation des nitrates et de la politique néerlandaise environnementale favorable à l’extensification. Une voie alternative consiste donc à accroître la valeur ajoutée, grâce à l’agriculture biologique et au développement de la multifonctionnalité. Les jeunes agriculteurs considèrent de plus en plus l’agriculture écologique ou biologique et les produits régionaux comme un gage d’avenir.

CdP : Il y a donc un conflit au sein de la profession agricole sur le modèle à promouvoir, qui reposait jusqu’alors sur la productivité et la compétitivité ?

A. V. D. B. : Dans le secteur porcin, le tournant nécessaire n’est pas encore pris. Les paysans et les horticulteurs de l’ouest s’opposent aux agriculteurs du sud du pays où se concentrent les éleveurs de poulets, de vaches et de porcs. Ce conflit se répercute au sein du plus grand syndicat national. A mon sens, cela montre l’urgence de définir des politiques régionales.

CdP : Traditionnellement, les syndicats agricoles et le ministère de l’Agriculture marchaient main dans la main. Ce n’est plus le cas aujourd’hui ?

A. V. D. B. : La phase de corporatisme s’est achevée il y a quatre ans, notamment sous la pression sociale des verts et des environnementalistes. Actuellement, les questions environnementales sont prioritaires par rapport aux questions agricoles, y compris au sein du Parlement. Le ministère a d’ailleurs changé de nom et s’appelle aujourd’hui ministère de l’Agriculture, de la Nature et de la Pêche. Politique agricole et politique environnementale sont désormais très liées. Le ministère essaie de stimuler l’agriculture biologique et la multifonctionnalité de l’agriculture. Mais à la différence de la France, il s’agit largement d’organiser le marché afin de développer les services publics que peut rendre l’agriculture, comme la protection des paysages, la biodiversité et, surtout, la gestion de la ressource en eau.

CdP : Le gouvernement français met en place les " contrats territoriaux d’exploitation " pour rémunérer les fonctions économiques, environnementales et sociales de l’agriculture. Existe-t-il des dispositions similaires aux Pays-Bas ?

A. V. D. B. : Au niveau national, le ministère de l’Agriculture a développé un nouveau programme pour aider les agriculteurs à intégrer les questions liées au paysage, à l’environnement et à la biodiversité. En même temps, le gouvernement cherche à stimuler la concertation entre les régions, les grandes villes et les organismes de gestion de l’eau. Ces organismes sont de très anciennes institutions locales et régionales, en charge depuis le XIIème siècle de la question des canaux, des digues et de l’eau en général. Dans la mesure où ces organismes sont proches des citoyens et des agriculteurs et ont un pouvoir de taxation, ils pourraient se voir attribuer une nouvelle mission de collecte d’argent local pour protéger l’environnement et les paysages locaux. L’élargissement de leurs compétences fait actuellement l’objet d’un débat public. Par ailleurs, le gouvernement a mis en place un programme national d’aide à des collectifs d’agriculteurs (voir ci-dessous). Le secteur privé prend également part à cette évolution : on voit notamment des banques encourager les investissements écologiques.

L’argent vert
Les banques néerlandaises s’impliquent de plus en plus dans l’agriculture durable. C’est en particulier le cas du RABO, le crédit agricole néerlandais. Pour diminuer notamment les risques de long terme, les organismes de crédit demandent aux agriculteurs voulant réaliser un investissement important de présenter un plan de développement durable. Il existe également un système de finances vertes : six grandes banques donnent aux consommateurs la possibilité d’épargner dans des " caisses vertes " dont les revenus du capital ne sont pas imposables. On parle alors d’argent écologique ou argent vert. Cette formule est très populaire aux Pays-Bas. Les producteurs réalisant des investissements écologiques peuvent également être contrôlés par la SKAL, la grande institution nationale de contrôle écologique compétente pour accorder des certificats écologiques aux exploitations. Les agriculteurs qui obtiennent ce document peuvent le faire valoir auprès des banques pour emprunter à meilleur taux.
A. V. D. B.

CdP : L’accord de Berlin prévoit qu’une marge de manœuvre pouvant aller jusqu’à 20 % du montant des aides destinées aux membres de l’Union est laissée à la disposition des Etats. Les Pays-Bas entendent-ils utiliser cette possibilité ?

A. V. D. B. : Non, cela ne constitue pas un enjeu particulier pour les Néerlandais. Nous estimons que cette mesure revient à diminuer le soutien aux produits pour accroître la caisse européenne de développement rural et qu’elle serait globalement plus coûteuse que bénéfique pour les Pays-Bas. Cette disposition ne sera donc pas utilisée. En fait, elle est souvent perçue par les autres pays de l’Union comme une astuce politique de la part de la France pour financer les contrats territoriaux d’exploitation.

Le débat néerlandais porte plus sur l’autonomie de gestion à accorder aux provinces concernant les fonds communautaires de développement rural. Pour percevoir le cofinancement communautaire au titre du développement rural, l’accord de Berlin prévoit qu’il faut se baser sur le développement régional. Or, aux Pays-Bas, il n’y a pas de culture de réalisation de ces plans régionaux. Il y a donc un enjeu fort, avec d’un côté les provinces et de l’autre le gouvernement national. Les premiers veulent plus de responsabilité, les seconds ont peur de voir leur marge de manœuvre réduite en faveur de Bruxelles et des provinces. Le débat sur la décentralisation est ainsi stimulé par la nouvelle politique rurale communautaire.

Des coopératives vertes
Le programme national d’aide à l’agriculture comporte notamment un volet financier de soutien à des collectifs de paysans. Un important mouvement coopératif s’est ainsi développé au cours des cinq dernières années. Dans les provinces de l’ouest, on dénombre aujourd’hui vingt-cinq nouvelles coopératives.
Les citoyens désirant assister les agriculteurs dans leurs activités vertes (protection des niches des oiseaux de pré, plantation d’arbres, etc.) peuvent également adhérer à la coopérative.
Depuis le 1er janvier 1999, le gouvernement peut passer un contrat collectif avec une coopérative locale, définissant des objectifs en matière d’environnement, de paysage et de biodiversité, région par région. La coopérative traduit ensuite ce contrat collectif d’une durée de cinq ans en contrats individuels avec ses membres, qui sont alors rémunérés selon les résultats obtenus : nombre de nids ou de plantes sauvages rares recensés et protégés sur l’exploitation, etc. Mais cette nouvelle initiative ne concerne pour le moment que le secteur laitier et celui des grandes cultures.
A. V. D. B.

In Natura
Union de coopératives de l’ouest des Pays-Bas. Regroupe 30 coopératives locales d’agriculteurs et de citoyens. Très proche du WLTO, le principal syndicat agricole de la région.
Objectif : Promouvoir une agriculture durable. In Natura négocie des contrats collectifs avec les gouvernements provinciaux et nationaux au nom des coopératives, qui fournissent des " services verts ".

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Dernière modification : 17 janvier 2007