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Gouvernance Internationale : La fin du dogme libéral |
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Entretien avec, Chan Keun Lee, Secrétaire général du Taegu Round Korea Committee, Professeur de finances internationales à lUniversité de Inchon
Des syndicalistes et des mouvements daction civique coréens ont porté plainte contre le FMI auprès de la cour de justice de Séoul. Ils dénoncent les erreurs et lirresponsabilité du Fonds et veulent mettre fin à lingérence financière des organisations internationales. Affaire à suivre.
Courrier de la planète : Pourquoi le Taegu Round a-t-il décidé de porter plainte contre le Fonds monétaire international (FMI) ?
Chan Keun Lee : Parce que le FMI a commis de nombreuses erreurs et doit être sanctionné. Tout d'abord, il est incapable de prévoir les crises financières : dans son rapport annuel daoût 1997, soit environ trois mois avant le début de la crise coréenne, il ne tarissait pas d'éloge sur la politique macro-économique de la Corée du Sud.
Deuxièmement, le FMI na absolument pas su gérer la crise. En décembre 1997, date à laquelle il a commencé à simpliquer dans l'économie coréenne, il tablait sur une croissance du PIB dau moins 2 % en 1998. Or, à la fin de 1998, la croissance économique est tombée à 5, 6 %. Depuis, le nombre de chômeurs s'est accru de 400 000 personnes, soit deux millions au total. Le taux de chômage sétablit à 9 %, contre 4 % avant la crise. C'est un désastre total pour le FMI en matière de politique économique.
Troisièmement, le FMI outrepasse ses statuts, qui ne lui confèrent autorité que dans le domaine de la politique macro-économique. Il peut ainsi faire des recommandations sur les politiques monétaire et fiscale, demander au gouvernement de réduire ses dépenses ou de diminuer la masse monétaire. En revanche, il na pas le droit dexiger la restructuration totale du système socio-économique. Or dans la lettre d'intention acceptée par le gouvernement coréen, le FMI demande daccroître la flexibilité du marché du travail, de restructurer les conglomérats et les marchés financiers, de libéraliser complètement les marchés des matières premières. Si le FMI s'arroge autant de domaines régaliens, en quoi un Etat-nation reste-t-il nécessaire ?
Quatrièmement, il a fallu à peine une semaine aux sept spécialistes du FMI arrivés en Corée du Sud début décembre 1997 pour définir les lignes directrices de leur programme, à savoir la restructuration totale de l'économie Et pour le gouvernement, cétait à prendre ou à laisser. Au demeurant, après l'annonce des propositions du FMI, la fuite des capitaux vers l'étranger s'est accélérée.
Cinquièmement, la crise financière coréenne est née de ce que les banques privées des pays industrialisés n'ont pas maintenu leurs lignes de crédits en Corée du Sud. Or, les débiteurs coréens ne sont pas des citoyens, mais des conglomérats industriels et des banques privées. Donc il n'était pas question d'un contrat entre institutions publiques, mais entre acteurs privés. Quand les créanciers occidentaux n'ont pas maintenu leurs lignes de crédits et que la crise a démarré, le FMI a demandé au gouvernement de financer le secteur privé en dollars et exigé quil rembourse ou garantisse la dette privée. En même temps, les banques créancières ont triplé les taux d'intérêt sous prétexte du renforcement du risque-pays en Corée du Sud et ajouté des primes de risque et des intérêts de pénalité. Les créanciers ont ainsi tiré profit de la crise ! Lorsqu'un accord financier privé est rompu, le contentieux doit être négocié entre acteurs privés. Prêteurs et emprunteurs doivent se répartir le coût, c'est une règle de base de l'économie de marché. Mais le FMI ne sert que les intérêts des créanciers et de l'Occident.
CdP : Vous avez admis que votre projet d'action en justice contre le FMI a de faibles chances de succès parce que le gouvernement a initialement accepté le plan de sauvetage du FMI
C. K. L. : La première équipe du FMI est arrivée en Corée du Sud en décembre 1997, juste au moment des élections présidentielles. Le Fonds a obtenu de chacun des trois candidats en lice la promesse de ne pas s'opposer à son programme après les élections. La Corée du Sud est dans une situation très particulière. Elle dépend largement des marchés américains et ne résisterait pas à un embargo des Etats-Unis. Elle ne peut pas non plus courir le risque que Washington bloque les transactions financières des entreprises coréennes. En outre, la Corée du Sud est très dépendante des importations pour lalimentation et le pétrole. A linverse de la Malaisie, elle ne peut donc pas opter pour lautonomie. En un sens, je comprends le gouvernement coréen, parce qu'il n'a pas d'autre choix que d'obéir au FMI.
CdP : Vous avez aussi proposé de créer un Fonds monétaire asiatique.
C. K. L. : Séparément, les pays asiatiques n'ont pas de pouvoir de négociation face au FMI et aux Etats-Unis. Par conséquent, ils doivent développer des mécanismes communs de sauvetage des économies nationales. La spéculation financière peut provoquer des crises n'importe quand. LAsie peut se protéger de ce risque au niveau régional en constituant un Fonds monétaire asiatique. En tant que région, l'Asie détient dimportants excédents en devises. Le Japon, Taïwan, la Chine et ses ressortissants à l'étranger perçoivent dimportants revenus en devises, notamment par le biais de Hong Kong et de Singapour. Si, en période de crise, ces pays excédentaires investissaient dans les pays déficitaires en dollars, ceux-ci ne seraient pas obligés de se soumettre aux conditions du Fonds. La région ne serait pas dépendante du FMI et des pays occidentaux. Mais aujourd'hui, les pays asiatiques excédentaires gèrent leurs devises sur les marchés financiers américains, en achetant des bons du Trésor par exemple, avec des taux d'intérêts désespérément bas.
CdP : Voyez-vous dans la mondialisation une question idéologique, celle du néolibéralisme, ou une question nationaliste, celle de la domination des pays riches ?
C. K. L. : Je crois que tout est lié à la souveraineté des nations. Réformer le marché du travail, par exemple, est un acte qui relève de la souveraineté nationale. Le FMI presse le gouvernement coréen de libéraliser l'économie. Il lui a demandé daligner les marchés des changes et des capitaux sur les standards de l'OCDE avant la fin de l'année prochaine. Le gouvernement a accepté, à condition de bénéficier d'une clause de sauvegarde, qui lui permettrait de faire jouer des mécanismes exceptionnels en situation d'urgence, notamment de suspendre les sorties de capitaux. Le FMI et les Etats-Unis ont catégoriquement refusé. Le gouvernement coréen a alors décidé de négocier la clause de sauvegarde en échange de labolition du système des quotas audiovisuels, pour promouvoir l'industrie cinématographique américaine
CdP : La prédominance des Etats-Unis et la dépendance de l'économie coréenne sont-elles les seules raisons de l'incapacité du gouvernement à mener une politique autonome ?
C. K. L. : De nombreux fonctionnaires et économistes du gouvernement soutiennent les réformes d'économie de marché. Plus de 95 % des économistes de renom ont été formés aux Etats-Unis. Ces Chicago boys sont aussi très présents au sein des mouvements d'action civique. Ils souhaitaient depuis longtemps engager des réformes libérales et considèrent la crise comme l'occasion rêvée de lancer le mouvement ! Ceci dit, leur perception de la crise a beaucoup changé ces derniers temps. A l'origine, la majorité dentre eux imputait la crise à des problèmes internes, en particulier à la collusion entre monde politique et milieux daffaires. Mais avec lextension de la crise financière à la Russie et au Brésil, ils ont commencé à reconnaître l'importance des facteurs externes. Les tentatives de réformer léconomie coréenne et de sortir de la crise seront vaines tant que linstabilité du système financier international persistera.
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Dernière modification : 21 November 2008