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Evasion fiscale
Pas de loi, pas de crime !

Entretien avec Robin Thomas Naylor, McGill University, Montréal, Canada

La dérégulation financière offre une plus grande impunité aux activités de blanchiment d’argent sale et, surtout, facilite l’évasion fiscale. Une source de flux de capitaux illicites bien supérieure à ceux des profits du crime. La police, elle, court loin derrière…

Courrier de la planète : En quoi la dollarisation des marchés parallèles profite-t-elle au processus de blanchiment d'argent ?

Robin Thomas Naylor : La dollarisation n’affecte pas le blanchiment d’argent en soi, mais la contrebande de manière générale. C’est un moyen efficace d’accumuler, ne serait-ce que temporairement, les bénéfices du marché noir sous formes de grosses coupures. Mais la contrebande de dollars, ou sa dissimulation, n’est pas un processus de blanchiment en tant que tel. C’est là une erreur fréquente qui est due à l’abus d’utilisation du terme "blanchiment de l’argent" par les autorités judiciaires. Bien sûr, par sa très large utilisation, le dollar américain permet de transférer facilement de l’argent à travers les frontières pour être réinvesti. Mais il sert davantage les trafiquants "ordinaires" du marché noir et les fraudeurs de la fiscalité que les blanchisseurs à grande échelle et les trafiquants de drogue. Les véritables fonds illicites passent par des sociétés ayant pignon sur rue, qui utilisent les instruments financiers à disposition pour transférer l’argent à travers le monde et le blanchir à volonté. Tout le tapage autour de la dollarisation montre en fait que les forces de police ont, comme d’habitude, vingt ans de retard.

Courrier de la planète : De quelle manière les activités financières criminelles profitent-elles de la déréglementation financière et de la suppression des contrôles de changes ?

Robin Thomas Naylor : Ceci est une tautologie. Evidemment, moins il y a de régulation, moins il y a de chance d’être pris la main dans le sac. Mais le véritable problème de la suppression des taux de change fixes est qu’elle facilite l’évasion fiscale, laquelle représente une proportion des flux de capitaux illicites dans le monde beaucoup plus importante que celle des profits du crime à proprement parler. En un sens, on peut même dire que la dérégulation combat la criminalité, puisque, par définition, s’il n’y a pas de loi, il ne peut y avoir de crime ! Il est clair que l’argent illicite génère une situation de crise à l’échelle planétaire. Mais cette crise est de nature fiscale, elle n’est pas provoquée par l’argent de la drogue. Le volume des capitaux issus du trafic de drogue est largement exagéré : dans certaines publications, on l’estime à dix fois son montant. Le véritable problème est pourtant bien celui de l’évasion fiscale. Il est d’ailleurs intéressant de noter que ce sont les personnes responsables de cette évasion fiscale qui ont le pouvoir de déréguler.

Courrier de la planète : La volatilité du capital et la spéculation financière représentent-elles de nouvelles opportunités pour le blanchiment de l'argent ?

Robin Thomas Naylor : A peu près toute activité peut être une nouvelle opportunité de développement du blanchiment d’argent. Il n’y a rien de bien mystérieux dans l’activité d’un blanchisseur. Il fait des dépôts, transmet des ordres de paiements et produit des découverts, monte des sociétés écran et ouvre des comptes à numéros. Tout cela n’a rien d’anormal et, d’un point de vue strictement procédurier, demeure parfaitement légal. La clef du succès d’un processus de blanchiment d’argent est de ressembler le plus possible à une transaction financière habituelle. Donc on peut imaginer que toutes les catégories de transaction financière, dont la spéculation sur les marchés dérivés, utilisent de l’argent sale ou sont utilisées comme technique de blanchiment d’argent. Ce qui est nouveau, ce n’est pas que de telles pratiques existent, mais que les autorités judiciaires les découvrent.

Courrier de la planète : Quelles sont les dynamiques propres aux paradis financiers et aux centres offshore qui leur permettent d'attirer les capitaux de la criminalité financière ?

Robin Thomas Naylor : Les paradis fiscaux et les centres offshore ont été mis en place pour permettre les activités immorales, quoique légales, des entreprises et des banques. Ce sont des instruments légaux pour l’évasion fiscale et monétaire. Il se trouve que ce qui rend ces paradis fiscaux attractifs pour l’évasion fiscale, les rend aussi attractifs pour le placement de capitaux issus de la criminalité. Mais gardons-nous de diaboliser les paradis fiscaux. Diabolisons plutôt les multinationales et les banques qui les ont créés, ainsi que les ex-puissances coloniales qui ont abandonné ces îles sans ressources ni débouchés économiques pour subvenir aux besoins de leurs populations. Vous pouvez être sûr que la très forte majorité des gouvernements de ces pays veut à tout prix éviter d’être associée à l’argent sale, mais leur problème relève de la concurrence. Un pays comme la Suisse peut se permettre de s’afficher comme une place financière propre. Elle poursuit l’argent sale du commerce de la drogue tout en acceptant volontiers les capitaux issus de l’évasion fiscale, du trafic des armes ou de la contrebande pétrolière. Les paradis financiers plus récents ne peuvent se permettre une telle différenciation. Cela les rend plus vulnérables, mais aussi moins hypocrites. Si les grandes puissances veulent vraiment que les paradis financiers soient moins réceptifs à l’argent sale, qu’ils mettent alors en place des programmes de cultures de substitution aux productions de drogue.

Courrier de la planète : De manière générale, les activités de la criminalité financière et le blanchiment de l'argent sont-ils la seule issue possible pour les pays qui ne réussissent pas à s'insérer dans l'économie globale ?

Robin Thomas Naylor : Non, je ne pense pas. Si l’on considère attentivement la liste des pays "mafieux", on constate qu’elle évolue largement en fonction des besoins et des objectifs des grandes puissances. La même fraude sera taxée de crime à un endroit et autorisée à un autre, avec un "certificat" des Etats-Unis. Tout est guidé par la politique. Certes, on note dans certains pays une collusion de circonstance entre gouvernements et criminels – en Birmanie et en Afghanistan par exemple. Mais les gouvernements et les criminels ne sont pas une seule et même entité. Les gouvernements vont utiliser les criminels quand cela les arrange et les renvoyer quand ils n’en ont plus besoin. En un sens, ils ne sont pas différents de la Grande-Bretagne au XIXème siècle qui s’alliait aux contrebandiers de l’opium afin d’atteindre certains objectifs politiques et commerciaux en Chine. Ce sont précisément les pays qui se disent aujourd’hui choqués par ces alliances douteuses qui ont été capables des mêmes faits par le passé et qui le seraient à nouveau aujourd’hui s’ils en avaient besoin. Après tout, que seraient les Talibans sans l’aide et la couverture du trafic d’opium fournies par les Etats-Unis dans les années 80 ? Et souvenez-vous de tous ces rapports qui, il y a deux ans, plaçaient l’UCK (Armée de libération du Kosovo) au centre d’un important trafic d’héroïne. Aujourd’hui, l’UCK a l’OTAN comme force aérienne privée...

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Dernière modification : 02 September 2010