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La fin du dogme libéral
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Drogues
Vive la libéralisation !

Alain Labrousse, Directeur de l’Observatoire géopolitique des drogues (OGD)

La dérégulation des marchés facilite la mise en place de réseaux "multiservices" de la contrebande : drogues, armes, travailleurs, objets d’art, etc. Le caractère incontrôlable de la criminalité accroît l’instabilité économique.

Un certain nombre de changements intervenus dans la production et la commercialisation des drogues sont liés au processus de libéralisation des marchés mondiaux. Au début des années 80, la spécialisation dans la culture et la transformation de drogues s’établissait plutôt en fonction d’éléments culturels qu’en fonction d’avantages économiques comparatifs. Ainsi, les pays andins produisaient des feuilles de coca parce que les populations indiennes l’avaient fait depuis plusieurs milliers d’années1. La production d’opium du Croissant d’or remonte au règne des empereurs Moghol (XVIème et XVIIème siècles) tandis que celle du Triangle d’or est un legs des colonisateurs portugais et britanniques (à partir du XVIIème siècle).

Les années 90 ont marqué une rupture de ces traditions historiques. Alors que le pavot était quasiment inconnu jusque-là dans les Andes colombiennes, la production d’opium au début de la décennie y a fait une percée fulgurante. La demi-douzaine de tonnes d’héroïne produites représenterait, selon les autorités américaines, 60% de l’offre aux Etats-Unis2. Cette conquête du marché s’est faite aux dépends des productions asiatiques, grâce à d’incontestables avantages comparatifs : proximité du marché, routes préexistantes du trafic de marijuana et de cocaïne et réseaux de distribution de crack aux Etats-Unis. De semblables phénomènes de délocalisation sont en cours en ce qui concerne la cocaïne. Selon différents rapports de l’International Narcotics Control Board des Nations unies, des plantations de coca ont été découvertes ces dernières années dans la province géorgienne de l’Abkhazie pour le marché européen et dans les îles Salomon pour les Etats-Unis. De même, certains pays africains, notamment le Kenya, la République démocratique du Congo et le Nigeria, tentent de cultiver le pavot et la coca dans l’éventualité d’une réussite des campagnes d’éradication de ces deux plantes en Asie et en Amérique latine.

Durant les années 80, le commerce des drogues était, pour une large part, entre les mains de grandes organisations criminelles : mafias italiennes et turques, cartels colombiens, triades chinoises, etc. Depuis 1995 environ, les organisations criminelles investies dans la drogue présentent une physionomie sensiblement différente. Aux côtés de quelques organisations criminelles importantes, au Mexique et en Birmanie par exemple, prolifèrent une multitude de petits et moyens entrepreneurs ainsi que des familles, au sens nucléaire du terme. Ainsi, en Colombie, les quatre ou cinq grands cartels ont été remplacés par une quarantaine d’organisations moyennes et environ 3000 petits entrepreneurs. Dans les Balkans, les mafias turques de l’héroïne sous-traitent avec les groupes kosovars et albanais qui approvisionnent désormais une grande partie des pays européens. Les réseaux nigerians ont pris pied dans le monde entier et assurent le commerce des différentes drogues en fonction de la demande des marchés.

Dans la pratique, la disparition des cartels colombiens s’accompagne d’un développement de la concurrence et de la diversité de l’offre. Elle se produit au moment où les Colombiens, d’abord spécialisés dans l’approvisionnement des Etats-Unis et de l’Europe, gagnent de nouveaux marchés : en Asie, avec en particulier le Japon (grâce à la tête de pont de leurs prostituées), en Afrique du Sud, dans les milieux blancs avec le chlorhydrate de cocaïne et dans les ghettos noirs avec le crack, et dans les pays d’Europe de l’Est parmi les nouveaux riches et les mafieux.

Cette libéralisation des marchés de la drogue qui accompagne celle des marchés tout court implique de la part des organisations criminelles des stratégies et des alliances extrêmement diversifiées. Dans les années 80, chaque groupe tendait à se spécialiser dans un produit en fonction de son origine nationale ou ethnique : les Latino-Américains dans la cocaïne, les Asiatiques et les Turcs dans l’héroïne, les Maghrébins dans le haschisch, etc. On a d’abord vu les mafias italiennes échanger avec des Marocains de l’héroïne et de la cocaïne contre du haschisch et les Colombiens, de la cocaïne contre des précurseurs chimiques en Pologne. Au Canada, les triades chinoises troquent de l’héroïne pour de la cocaïne avec les Colombiens et, sur la route des Balkans, des quantités de plus en plus importantes de cocaïne sont saisies à côté de l’héroïne. Ce décloisonnement s’est encore accentué avec la percée des drogues de synthèse.

Les organisations mexicaines qui, dans les années 80, étaient spécialisées dans la production et la commercialisation de marijuana et d’opiacés, ainsi que dans le commerce de transit de cocaïne colombienne, se sont mises à produire à grande échelle (sur leur territoire ou aux Etats-Unis) de l’amphétamine pour répondre à la demande du marché américain. De même, en Birmanie, les "rois de l’héroïne", chinois, shan ou wa, produisent également de l’amphétamine pour l’immense marché des travailleurs et des étudiants thaïlandais. Ils ont également délocalisé leur production au Laos, déclenchant une forte augmentation locale de produits.

Diversification des trafics. De même que les organisations criminelles prennent en charge un trafic multidrogues, la plupart d’entre elles tirent partie du plus grand nombre possible de trafics illicites : armes et matières fissiles, êtres humains, espèces protégées, objets d’art, etc. Très souvent, de l’Afrique australe aux Balkans, le trafic des drogues emprunte des réseaux préexistants, souvent mis en place pour contourner des embargos portant sur des produits légaux. Comme le remarque le chercheur Guilhem Fabre : "On assiste ainsi au renforcement des réseaux multiservices facilité par la mondialisation des échanges3." Le fonctionnement des réseaux criminels rendu de plus en plus complexe par leur décentralisation, leur politique d’échange de produits ou de services et la multiplication de leurs activités, est néanmoins favorisé par les politiques de dérégulation économique, en même temps qu’il accentue les risques de les rendre incontrôlables. Ainsi, les drogues sont un élément de la prolongation des conflits, de l’Afghanistan à la Colombie en passant par la Birmanie et la Casamance. Tout comme le blanchiment du profit des activités criminelles est un élément de l’accélération des crises financières, comme au Mexique, au Japon ou en Thaïlande.


: Lors du premier boom de la cocaïne au début du siècle, la réponse au développement de la demande n’est pas venue des producteurs traditionnels (Pérou et Bolivie) mais de la colonie hollandaise de Java où avait été délocalisée la production de feuilles de coca (Atlas mondial des drogues, OGD, PUF, pp 46-47).
: Selon des observations de l’OGD, ce chiffre est surévalué : il serait plus juste de parler de 60 % du nombre des saisies.
: Les prospérités du crime. Trafic de stupéfiants, blanchiment et crises financières dans l’après-guerre froide. Editions de l’Aube, 1999.

Dernière modification : 02 September 2010