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Transition à l’économie de marché...

Une leçon d’humilité pour les "experts"…

Joseph Stiglitz, Vice-président et économiste en chef de la Banque mondiale

Le vice-président de la Banque mondiale, Joseph Stiglitz, dénonce le caractère missionnaire des experts auprès des gouvernements des pays en transition. Pour changer les institutions, il faut au contraire s’inspirer de la prudence des réformateurs chinois et se méfier des certitudes.

Dix ans après la fin des régimes communistes en Europe de l’Est et vingt ans après le début de l’ouverture économique en Chine, quelles leçons peut-on tirer de la transition ? Comment expliquer l’échec de la Russie, qui incarne le pôle négatif du bilan des réformes par contraste avec le succès de la voie chinoise ? Pour certains défenseurs de la thérapie de choc et de la privatisation rapide, le choc imprimé à l’économie russe n’était pas assez violent. Pour d’autres, le remède était bien dosé, mais le patient ne s’est pas conformé à la prescription. Un réformateur russe a même pu affirmer récemment que l’unique problème des lois de libéralisation était de ne pas être appliquées…

Je crois au contraire que les causes de l’échec sont beaucoup plus profondes. L’expertise occidentale standard, celle du consensus de Washington, qui a conseillé les gouvernements des anciens pays de l’Union soviétique, a mal compris les fondements de l’économie de marché et les processus de réforme. Elle s’est reposée de façon excessive sur les modèles enseignés dans les manuels économiques. Ce qui est utile aux étudiants en économie ne l’est pas forcément pour des gouvernements réformateurs ! Et ce d’autant moins que l’archétype du modèle économique américain est issue d’une seule tradition théorique, celle des néoclassiques standards, et écarte notamment les apports de Schumpeter et de Hayek qui auraient pu être très utiles dans la phase de transition.

Une thérapie de choc se justifie dans certains cas, par exemple pour renverser les anticipations des agents économiques dans un plan de lutte contre l’inflation. Mais lorsqu’il s’agit d’installer des institutions, la méthode est beaucoup plus contestable. Elle s’apparente d’ailleurs plus à une " guerre éclair " (blitzgkrieg) contre les institutions en place, dont les deux grands antécédents historiques sont la Révolution française des Jacobins et la Révolution russe des Bolcheviques.

Il existe une tradition autrichienne de critique de l’approche jacobine/bolchevique du changement institutionnel. La critique de Karl Popper (1962) de l’utopie de la création d’une nouvelle société et la critique de Friedrich Hayek (1979) des ambitions scientifiques des Jacobins ont donné à cette tradition ses accents modernes, mais ses racines remontent aux attaques de Edmond Burke (1790) contre la Révolution jacobine. Nombre des intuitions et des arguments implicites de l’école autrichienne trouvent leur formulation dans la nouvelle économie de l’information. Les problèmes d’asymétrie de l’information couplés à la faillibilité humaine font du monde actuel un monde très différent de celui des modèles néoclassiques conventionnels. A la lumière de cette analyse, on pouvait douter dès le début de l’efficacité de la thérapie de choc en matière de changement institutionnel.

Bolcheviques de marché.

L’histoire pratique volontiers l’ironie : les thérapeutes du choc de l’économie de marché ont suivi une approche comparable à celle adoptée par les Bolcheviques pour passer du capitalisme au communisme. Les conseillers occidentaux auraient-ils pensé que les Bolcheviques se sont trompés non pas de conception, mais seulement de manuel ? Avec le bon manuel dans leur attaché-case, les " Bolcheviques de marché " pensaient utiliser une version pacifique des méthodes de Lénine pour renverser la transition.

Mais nous minimiserions l’importance du débat en le cantonnant à une question intellectuelle, celle d’avoir négligé la critique autrichienne de l’utopie de l’ingéniérie sociale. L’approche de la transition en termes de thérapie de choc est née en partie de la ferveur morale et du triomphalisme hérités de la Guerre froide. Certains économistes se sont sentis investis de la mission d’éradiquer les " diaboliques " institutions du communisme et de les remplacer par les " institutions modèles ", pures et irréprochables, d’une économie de marché à propriété privée. Seule une attaque éclair durant la " fenêtre d’opportunité " ouverte par le " brouillard de la transition " pouvait permettre de faire les changements nécessaires avant que la population ait pu s’organiser pour protéger ses anciens intérêts acquis. C’est là une réincarnation de l’esprit missionnaire des révolutionnaires russes et français.

Les Chinois n’étaient pas naturellement étrangers à cette mentalité, mais semblent avoir été immunisés par le Grand bond en avant et la Révolution culturelle. Lorsqu’ils décidèrent de s’orienter vers l’économie de marché, ils choisirent un chemin progressif et non brutal, pragmatique et non idéologique. Ils eurent la sagesse de " savoir qu’ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient " et de ne pas sauter dans le vide par-dessus l’abîme en un nouveau grand bond en avant.

C’est sagesse en effet que de partir des institutions sociales en place et de les inciter progressivement à changer. Le capital social et organisationnel est très fragile et difficile à reconstituer une fois dilapidé. Pourquoi les réformateurs post-soviétiques étaient-ils aussi réticents à partir de ce qui était déjà en place ? Peut-être voyaient-ils tout ce qui poussait organiquement des tentatives de réforme russes ou soviétiques comme marqué des stigmates du communisme. Ils voulaient opérer une cassure franche en profitant de la " fenêtre d’opportunité " pour sauter par-dessus l’abîme vers un " modèle avancé ".

L’ère de la perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev fournit un bon exemple de réformes institutionnelles progressives ou à petits pas. Plusieurs décennies durant, avant l’effondrement du communisme en 1989-90, les réformateurs tentèrent de décentraliser le pouvoir en Europe de l’Est et en Union soviétique. Ils encouragèrent différents modèles de socialisme décentralisé, d’abord en Yougoslavie au début des années 50 puis, à un moindre degré, dans beaucoup de pays du bloc soviétique. A la fin des années 80, la désétatisation et la décentralisation gagnaient l’Union soviétique. Quelques mesures d’indépendance et d’autonomie étaient étendues aux entreprises d’Etat. De nouvelles formes de propriété étaient légalisées, comme les coopératives et la propriété collective par des collectifs de travailleurs. " La loi sur le leasing donne une base légale à l’évolution graduelle de la propriété d’Etat : des collectifs de travailleurs peuvent louer en fermage des entreprises d’Etat et les gérer plus ou moins comme des entreprises privées, selon la logique de marché ", écrivait Plekhanov en 1995. Ces formes de propriété n’étaient pas imposées aux dirigeants et aux ouvriers par l’Etat. Elles étaient le résultat d’expériences spontanées et d’efforts collectifs d’individus qui voulaient arracher à l’Etat plus de contrôle sur leur vie. Au début de 1992, quelque dix mille entreprises étaient devenues des entreprises de leasing.

Spontanéité suspecte.

Les réformateurs pour qui le changement social exige la participation de chacun auraient accueilli favorablement cet élan de réforme et l’auraient encouragé pour parvenir à la privatisation. Mais les réformateurs à l’occidentale ont pris le chemin inverse. Le mouvement de leasing engagé en Russie a été stoppé net au profit de la privatisation formelle. Dans tous les pays de l’ancienne Union soviétique, des déclarations officielles soulignaient la nécessité d’une privatisation formelle pour accélérer le processus. Mais en privé, on soulignait qu’il fallait arrêter le mouvement de leasing pour qu’il y ait encore quelque chose à privatiser…

Les entreprises de leasing, comme les entreprises de quartiers ou de villages en Chine, étaient loin d’être " parfaites " du point de vue des normes occidentales. Plutôt que de chercher à améliorer ces formes de propriété, à prévenir les abus et à canaliser ces énergies spontanées, les réformateurs de l’ancienne Union soviétique, pays après pays, ont essayé de bloquer le mouvement ascendant " imparfait " et ont enclenché des programmes descendants sur le modèle de la privatisation des entreprises à capital social. Dans le modèle formel, le bon gouvernement de l’entreprise, c’est-à-dire la séparation de la propriété et de la direction, devait être garanti par les fonds d’investissement, fournis parfois par les alliés politique des réformateurs... Le programme " des prêts pour des parts " adopté en 1995 allait permettre de mieux utiliser encore la privatisation pour accorder des faveurs aux alliés politiques des réformateurs.

Il faut attendre encore d’avoir plus de recul pour comprendre la turbulente décennie qui s’achève. Mais nous pouvons déjà en tirer quelques leçons quant aux méthodes de changement institutionnel. Dans certains domaines de gestion macro-économique, l’action du gouvernement doit être la norme. Au pôle opposé, des champs entiers de transformation des institutions sont hors de portée des décisions gouvernementales. Entre ces deux extrêmes, il existe bien sûr une grande variété de situations où les deux méthodes interfèrent. Mais le développement et la transition économiques sont plus une question de changement institutionnel que de gestion économique au jour le jour.

Extrait de Whither Reform? Ten Years of the Transition, Keynote Address, World Bank ABC-DE, 28-30 avril 1999.


La faillite, une institution

La faillite, ou la menace du risque de faillite, joue un rôle crucial dans une économie de marché. C’est la caution de la responsabilité du chef d’entreprise , de son engagement à bien gérer l’affaire. C’est aussi ells qui assoit la liberté d’entrée et de sortie des entreprises sur le marché. L’institution de la faillite, comme son inverse, celle de l’entrepreunariat, n’avait pour ainsi dire pas de précédent dans les pays socialistes. Il fallait la créer. Différents modèles de codes de faillite existent, façonnés au cours des siècles dans les économies de marché, chacun intégré à une histoire particulière. Une transplantation dans un environnement étranger n’avait guère de chances de s’enraciner rapidement, surtout en l’absence d’une institution judiciaire indépendante et compétente, formée aux règles de base de la faillite. Ceux qui espéraient que les codes de faillite fraîchement greffés piloteraient la restructuration industrielle ont été très déçus.

J. S..

Dernière modification : 05 June 2007