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Gouvernance Internationale : La fin du dogme libéral |
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Gilles Favarel-Garrigues, Chargé de recherches à lIHESI, Institut des Hautes Etudes de la Sécurité Intérieure
Le processus de privatisation des entreprises et des commerces en Russie est officiellement mis en uvre à partir de 1992. Mais lactivité commerciale privée se développe en URSS dès 1986 (loi sur " lactivité de travail individuel ") et plus rapidement à partir de 1988 (arrêtés sur le secteur coopératif en 1987, loi sur les coopératives en 1988). Certains entrepreneurs acquièrent la possibilité de mener une activité commerciale avec létranger et divers modes de privatisation se développent à partir de la même année (location dentreprises, création de petites entreprises puis sociétés par actions). Selon lexpression russe consacrée, il sagit de " privatisations spontanées ", ou de " privatisations par la nomenklatura ", cest-à-dire de pratiques discrètes, moins incitées " par le haut " que par lexistence " en bas " dopportunités pour les entrepreneurs. Les agents administratifs chargés de la mise en uvre de la privatisation au niveau municipal ou régional acquièrent une importance centrale. Ils appliquent les injontions de leur hiérarchie et sont en contact avec ceux qui, dans la société, souhaitent profiter des opportunités. Sur le terrain, ces agents mal payés et peu contrôlés bénéficient dune grande liberté dinterprétation des textes législatifs, qui sont novateurs, imparfaits et souvent incohérents. Lallocation dune information, dune signature ou dun cachet est dès lors fortement arbitraire. Lagent administratif est donc en mesure de privilégier certains interlocuteurs au détriment dautres.
Certains considèrent que la Russie est caractérisée par une " économie de racket ", dans laquelle les frontières entre public et privé sont poreuses, le droit impuissant à réguler les pratiques économiques, le pouvoir aux mains dune oligarchie dominatrice et la corruption épidémique dans les administrations. De tous les pays issus du bloc socialiste, la Russie seule cumule plusieurs facteurs favorables à lémergence de cette économie : stocks importants de ressources naturelles et industrielles, conception volontariste et néolibérale des réformes économiques, faiblesse de la régulation juridique des pratiques économiques et absence dorganisations sociales (syndicats ou partis politiques par exemple). Ces facteurs conduisent les entrepreneurs à opter pour des stratégies prédatrices, protectrices, mais non productives. Dans un contexte économique où les droits de propriété sont faiblement garantis et les coûts de transaction élevés, la volonté de protéger et daccroître la richesse accumulée provoque une importante fuite des capitaux.
Lévaluation quantitative de ces flux au cours des années 90 est source de controverses entre les institutions internationales et les institutions policières, douanières, économiques et financières russes. Cette question devient un enjeu politique instrumentalisé afin de dénoncer soit la dérégulation de léconomie russe, soit les contraintes imposées par lEtat aux entreprises.
Les services de police font difficilement face à lorganisation croissante de la criminalité économique dans le contexte des réformes adoptées à la fin des années 80 et au début des années 90. Les moyens disponibles sont insuffisants et la qualité du dispositif répressif saffaiblit, au moment même où les entrepreneurs sorganisent et diversifient leurs pratiques. Le décalage entre le savoir-faire accumulé par ces entrepreneurs et les moyens attribués aux services spécialisés dans la lutte contre la criminalité économique saccroît. Un problème de compétence est donc rapidement posé. Ces problèmes de moyens suscitent des interrogations sur la volonté politique qui préside à la lutte contre la criminalité économique. Au cours de nos recherches, nous avons pu vérifier quil existe entre 1988 et 1992 des rapports (provenant dinstituts de recherche rattachés le plus souvent à des ministères) anticipant les conséquences criminelles des réformes prévues ou dénonçant les pratiques illicites qui sinsinuent dans les réformes venant dêtre adoptées. Une information sur lévolution potentielle de la criminalité économique est donc en permanence disponible.
Par ailleurs, la politique économique et la politique pénale menées en Russie sont caractérisées par des tensions et des articulations complexes. En ce qui concerne le processus de privatisation, il nexiste pas de mesures législatives encadrant la lutte contre la criminalité économique dans ce contexte spécifique. Durant la première phase du processus (1992-94), les lois sur la corruption et sur la criminalité organisée sont à de multiples reprises discutées, mais jamais adoptées. Le code pénal de 1961 nest finalement remplacé quen 1997. Entre la date de lancement du processus de privatisation et celle de lentrée en vigueur du nouveau code pénal, des pratiques telles que la faillite frauduleuse, le délit dinitié, le blanchiment, la violation dun secret commercial ou bancaire, la publicité mensongère ne sont pas pénalement sanctionnées.
Létanchéité qui caractérise les relations entre politique pénale et politique économique est souvent interprétée comme la preuve des collusions entre dirigeants politiques, élites économiques et milieu criminel. Nous proposons de nous écarter de ces interprétations et de souligner au moins trois facteurs qui permettent de mieux comprendre les obstacles pesant sur la lutte contre la criminalité économique. En premier lieu, les concepteurs des réformes économiques menées en Russie à partir de 1992 sont convaincus que le marché représente la meilleure forme de régulation. En 1996, le ministre de lEconomie considère que la meilleure façon de lutter contre la fuite des capitaux est de " nimposer aucune barrière juridique ou administrative aux mouvements de capitaux. " Il faut ensuite considérer le coût que représente la modernisation du dispositif répressif, un effort important qui ne figure pas dans les priorités des pouvoirs publics. Il faut aussi prendre en compte les usages politiques du problème criminel (voir encadré). Enfin, les années 90 en Russie sont marquées par des conflits entre le centre et la périphérie, par une lutte incessante pour lallocation des ressources. Dans ce contexte, les services locaux de police ont davantage tendance à invoquer lincohérence de la politique centrale pour expliquer leurs difficultés à lutter contre la criminalité économique. Tous ces éléments contribuent à brouiller la connaissance de la criminalité économique et à rendre difficilement lisible, pour ne pas dire incompréhensible, l'action menée dans ce domaine.
A partir du moment où lintervention des pouvoirs publics contre la criminalité financière est à la fois potentiellement coûteuse et non prioritaire, les dirigeants politiques sont souvent tentés den imputer la responsabilité à leurs adversaires ou à des groupes sociaux présentés comme des ennemis intérieurs. Il est alors invariablement question de " renforcer la lutte contre la criminalité " par le biais de campagnes destinées à montrer une volonté de fermeté et à mobiliser les services répressifs. La publicité accordée par la suite à quelques enquêtes impliquant des personnalités politiques ou des agents administratifs de premier plan est censée tenir lieu de résultat. Par ailleurs, les concepteurs de la " thérapie de choc " de 1992 associent fréquemment la responsabilité des problèmes rencontrés lors de la mise en uvre des réformes aux agissements des " mafias " et des " organisations criminelles ". Le fait que les dirigeants puissent escompter des bénéfices politiques en instrumentalisant une situation problématique et potentiellement déstabilisante ne sous-entend pas de notre part une lecture cynique de lexercice du pouvoir politique en Russie. Il est hélas avéré que ces usages contribuent à retarder léclosion dun véritable bouleversement de la conception et de la mise en uvre de la politique de lutte contre la criminalité économique en Russie.
G. F.-G.Daprès "Eléments pour une compréhension de lévolution des délinquances économiques et financières en Russie", article paru dans Les cahiers de la sécurité intérieure n°36, 2e trimestre 1999.

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Dernière modification : 02 September 2010