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Gouvernance Internationale II : Inégalités et marchés du travail |
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par Denis Collin, philosophe
Dans un système néolibéral, lintégration dans la société se fait par le travail. Tout travail est bon à prendre, même mal payé, même précaire, même inintéressant. Au risque de perdre tous les acquis du droit et de déstructurer complètement les rapports sociaux.
En dépit de secousses dangereuses, minimisées parce quelles touchent des pays en voie de développement, le Mexique avant-hier, lAsie du Sud-Est et le Brésil hier, leuphorie boursière qui semble se prolonger sur le long terme, la bonne santé apparente de léconomie américaine et la "reprise" en Europe, alimentent déjà les théories qui prédisent lavènement dune nouvelle croissance. Pourtant, cet optimisme se heurte à une réalité impossible à cacher : la croissance, sans précédent dans lhistoire humaine, des inégalités entre les pays riches et les pays pauvres et à lintérieur de chacun de ces pays, sur tous les plans, et pas seulement sur le plan de la richesse financière ou des biens marchands. Cette situation soulève trois questions :
La croissance des inégalités nest pas un effet pervers des politiques dites néolibérales mais quelque chose qui leur est consubstantiel : elle nest que lexpression nécessaire du développement des rapports sociaux de production quil faut bien appeler capitalistes. Accumulation de la richesse à un pôle de la société, accumulation de la pauvreté à lautre : létat du monde confirme le pronostic de Marx. Mais, pour lopinion dominante, linégalité est dotée de vertus propres puisque, chez les disciples de Hayek, par exemple, elle nest rien de moins que la forme nécessaire à la création dun ordre spontané : les plus riches le sont parce quils sont les plus aptes à réussir. En réussissant, ils ne font que jouir de leur droit naturel à profiter des fruits de leur travail. Freiner leur enrichissement par une politique égalitariste serait non seulement injuste, mais de surcroît inefficace économiquement.
La critique de cet anti-égalitarisme néolibéral doit se conduire sur trois plans. Au plan épistémologique : les sociétés humaines sont-elles ou non régies par des lois de type darwinien ? Hayek nest quun disciple attardé des Spencer et tutti quanti. Les conseillers des princes, les gourous des marchés et lélite des penseurs de la science économique sont, malheureusement, des disciples attardés de Hayek.
Au plan économique : y a-t-il une efficacité économique réelle de la croissance des inégalités ? Les néolibéraux tentent de démontrer que si les inégalités croissent, néanmoins même les plus pauvres deviennent moins pauvres que dans un système égalitaire. Or cette affirmation nest quune pétition de principe. Aucune expérience ne vient la confirmer. Si on cesse de tenir le PNB pour le seul indicateur valable et si on mesure la situation réelle dans le domaine de la santé, de léducation, de la qualité de la vie, les Etats-Unis, pays le plus riche du monde, chutent dans le classement pour atteindre sur certains points le niveau des pays en voie de développement.
Au plan moral, même si linégalité est efficace économiquement, cela la justifie-t-elle moralement ? Si on démontrait, comme on a tenté de le faire, que lesclavage est efficace, cela légitimerait-il son rétablissement ? Ce qui caractérise la société humaine, cest que les principes qui lorganisent doivent pouvoir être légitimés soit du point de vue dune autorité transcendante (la loi divine) soit du point de vue de la raison morale. Lutilitarisme primaire ne peut en aucun cas fournir le principe fondateur dune société bien ordonnée.
On oppose schématiquement deux modèles de gestion de la pauvreté dans les pays développés, celui de lEurope continentale, marqué par une protection sociale forte et un chômage élevé et celui des Etats-Unis et du Royaume-Uni, caractérisé par un nombre élevé de working poors. Ces différences entre les continentaux et les anglo-saxons sont cependant largement surestimées. Est-on certain que la précarité est moindre en France quaux Etats-Unis ? La généralisation de la flexibilité et du temps partiel non choisi est en train de créer massivement des working poors en France. Les emplois-jeunes de bac+2 à bac+5 vont dans le même sens. Le Premier ministre français et le président de la République se sont mis daccord pour "remercier" le commissaire au Plan Henri Guaino qui avait eu le tort daffirmer quon ne devait pas seulement compter 3 millions de chômeurs mais bien au moins 8 millions de "précaires", soit un bon tiers de la population active.
Autre élément qui relativise ces oppositions : si on prend le partage du revenu national entre capital et travail, il est plus défavorable au travail en France quaux Etats-Unis ! La mythologie qui transforme les Etats-Unis en épouvantail permet à nos gouvernements de paraître, par comparaison, "solidaires" à bon marché. Les mêmes tendances sont à luvre des deux côtés de lAtlantique et les mêmes conflits de valeurs traversent nos sociétés. Clinton a été élu sur une base "solidariste" : il devait construire un système national cohérent de sécurité sociale, ce qui prouve que les Américains sont tout autant attachés aux valeurs de solidarité que les Européens. Inversement, les bons chiffres du chômage aux Etats-Unis et au Royaume-Uni doivent être pris avec précaution les modes de calcul différents et les systèmes différents de protection sociale rendent les comparaisons hasardeuses.
Dans la liquidation de lEtat providence, ou du "compromis keynésien", les Etats-Unis, cependant, ont pris une longueur davance ; le Royaume-Uni, un de ces Etats providence les plus développés à la suite des réformes des années 1945, a tenté de les rattraper sous les coups de fouet de Mme Thatcher et la férule douce de M. Blair. Si les choses vont moins vite sur le continent, la raison nen est pas un conflit de valeurs MM. Jospin et Schröder nont pas des valeurs très différentes de celles de MM. Clinton et Blair. Les traditions politiques nationales différentes et les rapports de force entre les classes sociales jouent par contre un rôle majeur. Lidée républicaine française diffère de lidée américaine de la démocratie ; la première place au centre de la vie politique lexistence dun bien public supérieur aux intérêts individuels alors que la seconde est individualiste et se préoccupe en premier lieu du droit au bonheur. En outre, face à une "menace communiste" plus pressante sur le continent, face à un mouvement ouvrier aux traditions révolutionnaires, les Etats ont été amenés à intégrer dans la société capitaliste elle-même des éléments importants de "socialisme".
La gestion de la pauvreté est depuis les débuts du capitalisme un souci majeur des dominants. Lhistoire de la montée du capitalisme anglais est aussi celle des lois sur les pauvres. Les centaines de milliers de paysans indépendants chassés de leurs tenures, privés des terres communales, doivent être mis par la force au service de la nouvelle industrie. Traditionnellement, les classes laborieuses sont aussi tenues pour des classes dangereuses. Si dans les années 70 dominait la peur de lexplosion sociale comme conséquence de la montée du chômage, les années 90 sont confrontées à la décomposition de pans entiers de la société. Lobsession sécuritaire travaille ainsi en profondeur une société à la façade libérale/libertaire. Du coup, lidée fait son chemin dune espèce de retour au système des workhouses décrit par Marx dans Le Capital : pour discipliner les "sauvageons" et autres exclus et marginalisés, il faut les remettre de force au travail soit par décision de justice, soit en les privant daides sociales de telle sorte quils soient obligés daccepter nimporte quel salaire. Mais comme ils ne trouvent pas demploi sur le marché du travail "normal", on créera un second marché, largement administré par lEtat et les collectivités locales et fournissant, aux frais du contribuable, de la main-duvre à bon marché. Toute une idéologie du travail à la fois comme punition et procédé de réhabilitation renaît de ses cendres. Cette idéologie sappuie sur des pratiques de quadrillage du territoire urbain et de "zonage" (zones déducation prioritaires, "quartiers sensibles", etc.) qui, avec les meilleures intentions du monde, fabrique des ghettos soumis à un contrôle policier généralisé.
Mais il faut aller plus loin : cette masse de travailleurs contraints de se vendre à bas prix fait peser sur lensemble des salariés une forte pression qui déstructure tous les rapports sociaux établis dans la période antérieure. Ce qui est en cause, à terme, cest le salariat lui-même comme statut juridique de celui qui vend sa force de travail. Sous les apparences dun contractualisme généralisé (on noccupe plus un emploi, on est chargé dune mission qui fait lobjet dun contrat à durée déterminée), un nouveau mode dexploitation apparaît. On va vers une situation où celui qui ne possède pas sera entièrement aux mains de celui qui possède, doù une "reféodalisation" des rapports sociaux transformés en rapports de soumission personnelle, non régulés par le droit.
On peut retrouver les travaux de philosophie politique de Denis Collin sur sa page personnelle
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