Gouvernance Internationale II :
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Chili
"La croissance dans l’équité" ?

Entretien avec Pablo Salvat, Philosophe, Centro de Etica, Universidad Antonio Hurtado

Avec le retour de la démocratie, l’Etat chilien se remet à faire du social… Mais sans sortir de la politique économique néolibérale héritée de la dictature. Une version latino-américaine de la " troisième voie " britannique ?

Courrier de la planète : Qui prend en charge la pauvreté au Chili, est-ce l’Etat ou la solidarité privée ?

Pablo Salvat : Il faut avant tout placer la question dans son cadre historique, celui des dix dernières années, les années de transition vers la démocratie où le Chili a été dirigé par une coalition de centre-gauche, la Concertation des partis pour la démocratie. Dix années marquées dans le domaine politique par l’héritage du modèle autoritaire des 17 ans de dictature militaire du général Pinochet, et dans le domaine économique par la préférence pour les grands équilibres macro-économiques héritée de la dictature et qui s’impose un peu partout avec la globalisation. Ces circonstances sont déterminantes pour comprendre les relations entre responsabilité sociale et lutte contre la pauvreté.

En 1989-90, au début de la transition, la lutte contre la pauvreté et l’indigence est désignée comme "la dette sociale" de la Concertation et de la société à l’égard des secteurs les plus pauvres. Comme on le sait, le modèle néolibéral appliqué depuis 1975 s’est traduit par une profonde transformation de l’économie, des relations capital-travail, de l’emploi et de la valeur même du travail. Qu’il suffise de dire, par exemple, que le taux de chômage est resté supérieur à deux chiffres durant toute la période de gouvernement militaire et que les inégalités de revenu se sont aggravées. Dans les années 60, la part des 20 % de la population chilienne les plus riches représentait 36,6 % du revenu national ; en 1987, elle s’élevait à 55,7 %.

Dans le discours néolibéral dominant durant toutes ces années, la pauvreté était redevenue une affaire de responsabilité individuelle. Ni l’Etat, ni aucune institution n’était responsable du destin de chacun. On laissait le marché jouer le rôle de discriminateur entre les gagnants et les perdants, entre ceux qui savent y faire et ceux qui ne savent pas y faire. Cela allait à l’encontre de la tendance des quarante années antérieures à la dictature militaire, durant lesquelles l’Etat chilien avait développé un certain sens de l’engagement dans les affaires sociales. Dans le Chili autoritaire, la croissance économique et le jeu du marché étaient les leviers qui devaient permettre d’augmenter l’emploi puis de réduire la pauvreté. Chaque citoyen devait mettre ses forces au service de la croissance et attendre que, par "ruissellement", le bien-être l’atteigne. Effort individuel d’un côté, avec des politiques publiques destinées à amener les gens à s’en sortir par eux-mêmes, et de l’autre côté charité privée comme forme de réponse aux noyaux durs de la pauvreté, tels étaient les axes de la gestion de la pauvreté et de l’indigence. Cette conception a changé depuis la transition vers la démocratie en 1990. Tout en maintenant les politiques macro-économiques héritées du régime militaire, la Concertation au pouvoir a fait un effort pour reconceptualiser le thème de la pauvreté et la question de la responsabilité de l’Etat et de la société envers ceux qui restent en marge de la croissance économique. L’Etat a adopté pour devise "la croissance dans l’équité" et s’en est servi pour reformuler la politique sociale. Une politique sociale qui a connu un succès relatif en termes de lutte contre la pauvreté, mais pas de réduction des inégalités. Par ailleurs, cette politique a également conduit à encourager les organisations locales, la participation des communes, la formation, comme mécanismes devant contribuer à appliquer un nouveau concept de responsabilité sociale.

Le thème de l’équité, au sens d’égalité des chances, reflète la préoccupation et la responsabilité de l’Etat en voie de démocratisation à l’égard des plus pauvres et des marginaux. Mais le cadre général demeure celui d’un modèle où le rôle central est dévolu à l’entreprise privée, et les politiques sociales tentent de ne pas interférer avec la logique et le fonctionnement de ce système. Les initiatives lancées combinent donc public et privé. La politique sociale est couplée à une série d’initiatives relevant de la solidarité privée, comme celles menées par le Foyer du Christ, où l’on accueille et secoure les plus indigents grâce aux dons des individus et des entreprises. De nombreuses actions de ce type ont apparu ces dernières années pour remédier aux inégalités les plus criantes.

CdP : Le travail est-il un droit ou un moyen de lutter contre la pauvreté ?

P. S. : Bien que l’Etat chilien ait signé le pacte de 1966 sur les droits économiques, sociaux et culturels, ni le gouvernement, ni les acteurs économiques privés ne considèrent le travail ou les demandes sociales comme un droit de tous les citoyens du pays, un dû de la société et des institutions publiques à leur égard. Les droits sociaux (à l’éducation, au travail, à la santé, à une vie digne) semblent entrer en contradiction avec une mondialisation à la mode néolibérale, et à laquelle la politique économique du Chili est tout à fait conforme. Rappelons-nous que le gouvernement militaire avait lancé une réforme radicale du code du travail, pour l’adapter au nouveau modèle économique. Cela impliquait de ne pas reconnaître au travail sa qualité de droit social exigible, d’instaurer la flexibilité de l’emploi et de le soumettre à la loi de l’offre et de la demande. Il reste un défi majeur à relever, et cela n’ira pas de soi au regard de notre longue histoire d’inégalités et d’injustices sociales : celui de mettre la croissance économique au service de la justice sociale et de la réduction des inégalités. Une tâche plus facile à énoncer qu’à accomplir.

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Dernière modification : 07 November 2006