Gouvernance Internationale II :
Inégalités et marchés
du travail
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Espagne : sacrifice social

Entretien avec Maria Poveda Rosa et Antonio Santos Ortega, Université de Valencia

L’Espagne est l’un des pays qui a le plus assoupli le droit du travail depuis le début des années 80. Mais pas encore assez pour ceux qui pensent que la rationalité économique passe avant la logique sociale.

Une nouvelle religion économique s’est répandue dans le monde à la faveur de la crise des années 70. Pour retrouver le sentier de la croissance, les politiques économiques devaient se conformer à un mot d’ordre simple : restaurer la compétitivité des entreprises. Le retour de l’abondance passait par un triple mouvement de privatisation-dérégulation-libéralisation. Un mouvement qui a signé la fin du modèle de plein emploi et l’apparition d’une nouvelle question sociale, d’une institutionnalisation de la précarité.

L’Espagne offre une excellente illustration de l’application des politiques d’ajustement et de leurs conséquences sociales. La première étape du choc néolibéral a consisté à imposer la rigueur salariale. Tout au long des années 80, la progression des salaires réels est restée inférieure au taux de progression de la productivité. Le pouvoir d’achat des salariés espagnols s’est affaibli, et la part des salaires dans le revenu national est passée de 77,1 % en 1980 à 65,3 % en 1995. Une évolution d’autant plus éloquente que l’Espagne est le pays d’Europe qui a enregistré les plus forts gains de productivité au cours de cette période. En 1992, le coût unitaire du travail représentait 84,5 % du coût de 1980. Ce qui n’a pas empêché les chefs d’entreprise espagnols de dénoncer continuellement les revendications syndicales.

Un Etat providence cliniquement mort.

Une seconde caractéristique du processus d’ajustement est la contestation idéologique et la paralysie institutionnelle de l’Etat providence. En Espagne, on peut distinguer deux phases dans la restructuration des systèmes de protection sociale. La première, qui s’étend de 1979 à 1992, est celle du harcèlement. La seconde, à partir de 1993, est celle de la démolition. Durant toute la première période, les dépenses publiques continuent de croître et le déficit public passe de 32 % du PIB en 1980 à 45 % en 1992. Mais parallèlement, l’idéologie de l’orthodoxie budgétaire se diffuse, instillant dans la société espagnole l’idée que l’Etat perturbe le marché, que le privé vaut mieux que le public, que les valeurs individuelles valent mieux que les valeurs collectives, que l’assistantialisme est un frein au progrès. Au cours de la seconde période, ces tendances s’approfondissent. Désormais, la réduction des dépenses publiques, surtout dans le domaine social, devient un indicateur de progrès. Jusque-là il était difficile de justifier des coupes dans les dépenses de santé, d’éducation ou de retraites, parce que les changements socio-culturels et démographiques exigeaient ces investissements et qu’ils étaient interprétés comme des droits sociaux indiscutables. A partir de 1993, la recherche de la compétitivité ne souffre plus d’objection. Elle est en train de gagner la partie sur les droits sociaux.

Un troisième élément de l’ajustement est ce qu’on pourrait appeler la fièvre de privatisation. Les privatisations opérées au cours des dix dernières années obéissaient à une logique propre et ne se justifiaient pas forcément par le souci de réduire le déficit public, comme le soutiennent les économistes les plus orthodoxes. De nombreuses entreprises privatisées étaient efficaces et dégageaient des bénéfices. Les privatisations s’inscrivaient en réalité dans le cadre d’un affaiblissement de l’idée de service public et d’une apothéose de la rentabilité privée.

Double transition

Avec le dernier maillon de l’ajustement, la dérégulation des relations de travail, la boucle est bouclée. Le travail devient une marchandise comme une autre, subordonnée aux besoins de l’entreprise de contrôler le processus de production et de compter sur une main-d’œuvre d’une disponibilité absolue.

En Espagne, le passage de la régulation fordiste des relations de travail à l’organisation libérale du marché du travail coïncide avec la transition du franquisme à la démocratie. En ce sens, il faut prendre en compte les particularités du fordisme espagnol qui, dans les années 70, présentait une relation salariale capitaliste extrêmement développée, un cadre normatif répressif qui interdisait la syndicalisation ouvrière et ne reconnaissait pas le droit de grève, une main-d’œuvre excédentaire et bon marché, une politique protectionniste et, plus qu’un Etat providence, un Etat autoritaire paternaliste. Les changements politiques ont donc été contemporains de l’ajustement économique.

Face à la crise, les entreprises se sont essentiellement attaquées aux coûts du travail. La décentralisation de la production (sous-traitance et recours à l’économie informelle) et la réduction des effectifs du personnel (reconversions, licenciements individuels et collectifs) leur ont permis, parfois en marge de la légalité, d’utiliser une main-d’œuvre meilleur marché : les employés temporaires et informels. L’Espagne a battu tous les records européens en matière d’économie parallèle.

La stratégie des entreprises a reçu un soutien sans faille de la part de l’administration. Tout un arsenal de dispositions législatives a permis progressivement de rendre l’emploi toujours plus flexible et toujours plus précaire : reconversion industrielle, modération salariale, formes de contrat flexible, transferts de coûts salariaux à l’Etat. La logique de la rationalité économique a pris le pas sur la logique sociale.

L’attaque la plus massive contre la stabilité de l’emploi a été portée entre 1979 et 1985, entre la transition à la démocratie et la récupération économique. La destruction d’emplois fut telle que, malgré la large diffusion des contrats temporaires, 700 000 emplois furent perdus entre 1980 et 1982. L’arrivée au pouvoir du parti socialiste en 1982 n’a marqué qu’une pause dans le mouvement de dérégulation du travail. Le gouvernement a commencé par introduire certaines restrictions au recours à l’emploi temporaire, mais elles passèrent à la trappe dès 1984 lors de la première réforme du statut des travailleurs.

Le cycle de croissance ouvert en 1985, loin de créer des emplois stables, s’est traduit par une explosion de l’emploi temporaire, passé de 17 % de l’emploi salarié en 1987 à 33 % en 1990. La croissance n’a pas davantage servi à réorganiser le tissu productif. Jusqu’en 1990-91, l’Espagne a vécu au contraire au rythme de la spéculation immobilière et financière. Banquiers enrichis, yuppies, socio-démocrates néolibéraux et postmodernes de tout type étaient les grands héros du moment.

En 1993, nouvelle attaque en règle contre la régulation du travail. Officiellement, le décret-loi adopté introduit des mesures urgentes d’aide à l’emploi, alors que l’Espagne compte plus de 3 millions et demi de chômeurs. Mais en réalité, il s’agit de flexibiliser et déréguler encore un peu un système de contrats de travail pourtant l’un des plus flexibles et les plus opaques d’Europe (avec 14 types de contrat distincts !). L’idée est d’assouplir les mécanismes d’entrée et de sortie du marché du travail. On introduit donc de nouvelles formes de contrat pour les jeunes, qui se retrouvent placés dans des relations de travail quasi-féodales : les contrats d’apprentissage et en alternance (appelés aussi "contrats ordures") ouvrent la voie aux contrats temporaires illimités, avec des salaires en dessous du salaire minimum interprofessionnel et une réduction du temps réservé à l’étude, sans protection contre le licenciement. Les entreprises obtiennent également une baisse des cotisations patronales à la sécurité sociale, des dérogations aux miniums légaux en matière de vacances, de durée de la journée de travail, etc., transférés à la négociation collective. En phase de récession, ces mesures ne pouvaient que renforcer encore le pouvoir de négociation des chefs d’entreprise.

La dernière pierre à l’édifice a été posée en 1997, avec la signature entre le patronat et les centrales syndicales majoritaires de l’accord interconfédéral pour la stabilité de l’emploi. L’instabilité est alors telle que l’on ne peut plus ignorer davantage la nécessité de "créer un cadre adéquat de relations de travail qui permette une plus grande flexibilité et en même temps plus de permanence dans l’emploi, afin d’améliorer la compétitivité et le fonctionnement des entreprises". Flexibilité et compétitivité vont donc de pair... L’accord propose une modalité transitoire d’aide à l’embauche à durée indéterminée de populations spécifiques (jeunes de 18 à 29 ans, chômeurs de longue durée, actifs de plus de 45 ans et invalides), avec en contrepartie une baisse des indemnités de licenciement. Le coût du licenciement était effectivement le dernier rempart à faire tomber. Mais le double jeu s’est avéré payant : les médias ont unanimement salué un accord qualifié d’historique, et l’image des centrales syndicales et du gouvernement en est sortie renforcée.

Ainsi se consolide l’empire de la précarité. La rotation de la main-d’œuvre atteint des sommets, les emplois créés se concentrent dans les professions les moins qualifiées. Dans le nouveau modèle capitaliste qui s’élabore, la stratification sociale est de plus en plus rigide. Pour les jeunes issus des groupes perdants de la dérégulation des années 1973-90, la mobilité sociale devient à sens unique et les trajectoires uniquement descendantes. Les risques d’appauvrissement se transmettent implacablement d’une génération à l’autre. Cette clôture sociale sera au cœur de la dynamique des classes dans les années à venir.

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Dernière modification : 07 November 2006