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Afrique : l'économie buissonière

Entretien avec Mamadou Diouf, Codesria

Pris dans le carcan des contraintes d’ajustement, nombre de pays africains peinent à s’insérer dans l’économie mondiale. Des groupes ethniques et religieux s’inscrivent dans la trajectoire mondiale en tirant parti du secteur informel.

Courrier de la planète : La part du continent africain dans le commerce international décroît, les investissements directs étrangers ne décollent pas, les flux financiers sont en grande partie composés de dons publics. Comment exliquez-vous cette marginalisation ?

Mamadou Diouf : J’y vois plusieurs raisons. La première est liée à la structure même des économies africaines, à la nature des produits échangés et, surtout, au mode de gouvernance des sociétés : relations politiques clientélistes, logique de la force, absence d’un secteur privé efficace et d’une législation prévisible. Cette situation est aggravée par la non-attractivité des pays africains pour les investisseurs, la faiblesse des infrastructures et de l’épargne et le coût très élevé des facteurs de production. La centralisation des dons et de l’aide publique au développement ne milite pas non plus en faveur d’une bonne gestion de l’économie et de la création d’un environnement propice aux investissements. Par ailleurs, certains accords internationaux de coopération et la multiplication des barrières tarifaires (quotas, licences, autorisations, etc.) ont contribué à plomber les économies africaines. Enfin, les réformes négociées ne sont pas appliquées et sont détournées de leurs objectifs par ceux qui doivent en assurer le respect.

Mais la marginalisation de l’Afrique n’est pas seulement d’ordre économique. D’autres facteurs entrent en jeu comme les caractéristiques politiques ou la gestion du travail, des carrières et des compétences. Ces facteurs déterminent la stabilité, la prévisibilité et le degré de responsabilité politique d’un pays. Autant de moyens de faire face à la corruption, au népotisme, au recours à la force pour le règlement des conflits et à la militarisation de l’accès aux ressources. De plus, la marginalisation du continent se manifeste différemment selon les régions (l’Afrique du Sud n’est pas marginalisée de la même manière que le Sénégal ou la Guinée-Bissau) et selon les produits. En ce qui concerne le pétrole et les minéraux par exemple, l’Afrique parvient à attirer des investissements directs étrangers.

CdP : Peut-on considérer que les plans et facilités d’ajustement structurel du Fonds monétaire international fragilisent la démocratie en Afrique ?

M. D. : Les plans d’ajustement ne servent qu’à assurer les bonnes conditions du remboursement de la dette. En réduisant la question du développement au seul indicateur de la croissance et la bonne gouvernance à l’efficacité des cadres de gestion de l’économie, les politiques du Fonds et de la Banque mondiale ne prennent pas en compte les questions démocratiques. Ces institutions internationales sont des organisations strictement financières qui passent outre les préoccupations politiques. Elles imposent une réduction des capacités citoyennes en essayant de museler la demande et la contestation sociale sur des bases purement technocratiques. De façon indirecte, du fait des contraintes qu’elles imposent, ces organisations peuvent entraver le processus de démocratisation. Un processus qui est avant tout le fait des acteurs internes.

CdP : Existe-t-il une coalition d’intérêts entre firmes multinationales, élites au pouvoir, institutions financières internationales et, le cas échéant, gouvernements occidentaux ?

M. D. : On l’affirme, même s’il reste difficile de le démontrer. De plus, ces coalitions se font et se défont dans le temps, selon les circonstances et les intérêts en jeu. En revanche, il semble que la mondialisation a entraîné un changement dans les relations économiques entre les gouvernements africains et les multinationales. Aujourd’hui, les multinationales ont une plus grande liberté de mouvement et une démarche politique plus indépendante vis-à -vis des gouvernements. Cette situation a fragilisé la capacité de négociation des gouvernements africains, tout en offrant aux leaders les plus corrompus des possibilités d’alliance et de prises de participation avec des groupes économiques financiers et industriels internationaux.

CdP : Comment interprétez-vous le processus de mondialisation et quelles sont les perspectives d’intégration de l’Afrique dans l’économie mondiale ?

M. D. : La mondialisation se décline en compétitivité et en capacité à gagner des parts du marché mondial. Elle ne laisse pas seulement sur le bord de la route des pays pauvres mais aussi des classes pauvres des métropoles développées. Elle crée également des classes d’hyper-nantis dans des banlieues sous-développées. Elle n’est donc ni nationaliste, ni idéologique, mais elle est un phénomène économique porté par la fin de la guerre froide, la création de l’Organisation mondiale du commerce et les assauts généralisés contre l’Etat.

Aujourd’hui, l’Afrique est en train de recomposer, dans la douleur et la violence, des systèmes politiques et économiques qui la sortiront très certainement de la crise économique. Cette réforme passera par des politiques économiques informées et rigoureuses, une architecture juridique crédible et transparente, des administrations publiques compétentes et responsables, des marchés compétitifs, un secteur privé dynamique et des Etats responsables. Il n’y a pas encore de miracles et, dans certains cas, les situations désespérées se multiplient. Il faut d’abord assurer la paix et mettre fin aux violences de toute sorte qui ravagent le continent. Il s’agit également de créer des zones économiques régionales et de leur assurer des ressources humaines, un marché et des produits. Telles sont les conditions qui permettraient d’intégrer les économies africaines dans l’économie mondiale.

L’enjeu est de savoir quel prix nous sommes prêts à payer pour y parvenir, compte tenu d’un gain encore aléatoire pour nos économies. Il faut également reconnaître que des économies d’endettement peuvent difficilement se transformer en économies de marché. Toutefois, l’annulation de la dette n’est pas une solution en soi. Elle n’est qu’un moyen de favoriser la mise en œuvre de nouvelles politiques pour encourager le développement. Effacer la dette pour qu’elle se reconstitue n’a pas de sens. L’annulation doit s’accompagner de mesures économiques concrètes.

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Dernière modification : 07 November 2006