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54 - Gouvernance internationale (III) : OMC, la morale de l'échange | SOMMAIRE> LISEZ LES ARTICLES DISPONIBLES EN LIGNE |
entretien avec Fayza Aboulnaga, ambassadrice d'Egypte
Courrier de la planète : Avec un peu de recul, ne peut-on pas considérer que la conférence de Seattle était vouée à léchec ?
Fayza Aboulnaga : Absolument. Léchec de la conférence remonte au processus préparatoire de Genève. Nous navions obtenu aucun accord sur un projet de déclaration ministérielle. Les pays du Nord ne se sont pas véritablement rendu compte que les pays en développement nétaient plus dans la même situation que lors des négociations du cycle dUruguay. Après cinq années de mise en uvre des accords de Marrakech, ils étaient cette fois beaucoup plus conscients des enjeux que revêtait louverture dun nouveau cycle. Le document de travail envoyé à Seattle par le président du conseil général de lOrganisation mondiale du commerce (OMC) contenait plus de 500 crochets, correspondant à des points soumis à la négociation. A partir de là, il était illusoire dimaginer que les ministres pouvaient aboutir à un compromis en trois jours de négociations, là où les délégués présents à Genève avaient échoué pendant des mois de discussions.
Cdp : Comment analysez-vous léchec des négociations préparatoires qui se sont tenues à Genève ?
F. A. : Cela tient dabord à la grande divergence des positions défendues par les uns et les autres. Nos partenaires majeurs nont pas vraiment fait deffort pour se rapprocher des intérêts des pays en développement. Pourtant, nous avons été raisonnables dans la façon de demander une évaluation des accords de Marrakech avant louverture de nouvelles négociations commerciales. Nous avions pressenti les difficultés à venir et donc proposé déchelonner dans le temps léventail des mesures à prendre. Ensuite, la conférence na pas été préparée de manière à garantir son succès.
Cdp : On a également beaucoup invoqué les problèmes dorganisation survenus pendant la conférence de Seattle
F. A. : Même si beaucoup était déjà perdu davance, il est clair que les problèmes dorganisation à Seattle nont rien fait pour arranger les choses. On a commencé par perdre deux jours de négociation du fait des manifestations. Et deux jours cest énorme, sur des sujets aussi importants et aussi techniques ! Sans compter que les discussions ont rapidement porté sur des sujets que lon navait pas du tout abordé à Genève, à savoir lintégration des normes sociales et environnementales au sein de lOMC. Le texte proposé par le président du conseil général, qui était la base des négociations, ny faisait pas allusion. Cest au cours de la conférence que les Américains ont fait cette proposition, inacceptable pour les pays en développement : lOMC na ni la compétence, ni lexpertise pour traiter de ces sujets.
es différents groupes de travail constitués à Seattle ont remis leurs documents à la
présidence pour être soumis aux ministres des Etats membres. Nous avons par exemple
passé presque sept heures rien que sur le texte sur lagriculture, sans parvenir à
un accord, en raison notamment de la divergence de vues entre les Etats-Unis et
lUnion européenne. Concrètement, nous nous sommes retrouvés à quelques
vingt-cinq ministres dans une salle, selon le procédé dit de la green room, le même qui
avait déjà pollué les négociations préparatoires de Genève. Etaient présents parmi
les pays en développement, nous-mêmes, lInde, le Pakistan, le Maroc, la Colombie,
lArgentine et le Brésil. Le Bangladesh nous a rejoints pour la dernière séance
où lon devait évoquer le cas des pays les moins avancés. Mais on sest
rapidement rendu compte quil était impossible de parvenir à un accord sur
lensemble des sujets pour pouvoir aboutir à une déclaration finale. La présidence
a donc décidé de suspendre les travaux de la conférence.
Cdp : Cette suspension des travaux de Seattle sera-t-elle loccasion de réfléchir au fonctionnement de linstitution OMC ?
F. A. : Cest ce que nous souhaitons. Nous devons tirer les
enseignements de Seattle et réfléchir à la structure de lOMC et à sa manière de
fonctionner. Il est de notre intérêt à tous de protéger lOMC et de faire en
sorte quelle devienne une organisation efficace et transparente. Je pense que
cest une pause utile pour tous, en particulier pour le secrétariat de lOMC.
Il en va de lexistence même de lOMC et de son devenir. Avant de reprendre les
travaux, nous devons nous assurer des conditions du succès. Cest-à-dire établir
les règles dun processus de négociation transparent. Plus généralement, il faut
que le système commercial multilatéral soit bénéfique pour tous. Chacun doit pouvoir y
trouver son compte.
Peut-être doit-on sinspirer du fonctionnement dorganisations internationales
où des négociations multilatérales ont également lieu. A ce sujet, les échanges de
vues ne pourront être que bénéfiques. Car noublions pas quil sagit
dune organisation très spéciale : elle traite de sujets fondamentaux pour nos
concitoyens. Il faut donc savoir rassembler tout le monde dans ce système pour quil
ne se réduise pas à des négociations bilatérales ou entre un nombre réduit de
partenaires.
Cdp : On parle du groupe des pays en développement comme sil sagissait dun bloc uni aux intérêts communs. Or les réalités sont extrêmement diverses au sein de ce groupe
F. A. : La meilleure réponse a été apportée par le like minded
group (LMG)1, un groupe très hétéroclite qui a quand même su développer
des positions communes. Malgré des intérêts immédiats parfois divergents entre ces
pays, les positions à long terme se sont vite rapprochées. Ce groupe était soutenu par
le groupe africain ainsi que par lensemble des pays ACP (Afrique, Caraïbes,
Pacifique). Il a tenu bon pendant tout le processus préparatoire de Genève et au cours
des négociations de Seattle, où lon se réunissait quotidiennement pour informer
de lévolution des négociations nos partenaires du LMG qui nétaient pas
présents dans la green room.
Je tiens dailleurs à préciser que lEgypte avait beau faire partie du cercle
de la green room, je ne soutiens pas pour autant un tel procédé. On ne peut pas limiter
les discussions de fond à 25 pays dans une organisation qui en compte 135. On ne peut pas
continuer ainsi à marginaliser des pays qui se sont retrouvés dans limpossibilité
physique de participer aux dernières délibérations. Cest choquant et inacceptable
! Cela ne peut que susciter un sentiment de rejet de la part des pays qui sont maintenus
en marge. Je pense dailleurs que même si dans la green room nous étions parvenus
à un accord sur un projet de déclaration, ce projet naurait pas été accepté du
fait de lobjection et du ressentiment de la majorité des Etats membres.
Cdp : Quels sont les projets du like minded group ?
F. A. : Nous continuons de nous réunir de manière régulière pour
voir comment approfondir le travail que nous avons commencé. Lobjectif étant de
continuer à coordonner nos positions pour parvenir à ne parler que dune seule voix
au cours des négociations de lOMC. Ce groupe commence à suivre des procédures
bien établies, même en dehors de lOMC. Nous travaillons également ensemble dans
le domaine des droits de lhomme par exemple.
Mais je tiens également à souligner les efforts louables du groupe africain au sein de
lOMC. Il a introduit sa position de manière formelle au sein du Conseil général,
les experts africains ont tenu des réunions régulières à Seattle et les ministres
africains se sont réunis dès le premier jour des négociations. Et les pays du continent
uvrent en totale coordination avec les pays du like minded group.

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Dernière modification : 08 September 2010