54 - Gouvernance internationale (III) :
OMC, la morale de l'échange
SOMMAIRE> LISEZ LES ARTICLES DISPONIBLES EN LIGNE

La Chine à l’OMC – II
Les sirènes de l’ouverture

entretien avec Caï Chongguo, président de la section française de la Fédération pour la démocratie en Chine

Le gouvernement chinois veut entrer à l’Organisation mondiale du commerce pour attirer les investissements étrangers, renforcer sa position face à Taiwan et se refaire une légitimité interne. L’impact de l’ouverture sur la démocratisation est plus qu’incertain.

Courrier de la planète : Certains militants démocrates chinois comptent sur l’entrée à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et sur le renforcement de l’ouverture économique pour contraindre le gouvernement chinois à déverrouiller le régime politique. Qu’en pensez-vous ?

Caï Chongguo : Je crois que beaucoup de Chinois ont oublié l’histoire des vingt dernières années. L’ouverture économique des années 80 n’a pas poussé la Chine vers la démocratie. L’ouverture est ambivalente, on le voit bien avec internet : d’un côté, elle apporte de nouvelles informations, elle peut ouvrir les esprits à de nouvelles idées, mais de l’autre elle donne de nouveaux moyens de contrôle au gouvernement. La société chinoise est en réalité plus fermée aujourd’hui que dans les années 30. A l’époque, l’arrivée des produits et des idées de l’Occident avait fini par exacerber le sentiment nationaliste anti-occidental. Ce fut une des raisons du succès des communistes. A nouveau, dans les années 80, l’ouverture économique s’est accompagnée d’un renforcement du nationalisme.

ous une dictature politique, l’ouverture économique a pour conséquence principale de développer la corruption. Depuis les années 80, les cadres du parti communiste se mettent à faire des affaires. Les fonctionnaires, les dirigeants locaux échappent de plus en plus au contrôle du gouvernement central et profitent de l’économie de marché pour vendre des licences d’import/export, prendre part à la spéculation immobilière, etc. La corruption a creusé le fossé social entre riches et pauvres. L’administration est paralysée, l’Etat n’arrive pas à gouverner. Le pays devient très anarchique. C’est le règne du chacun pour soi, et la corruption empoisonne l’atmosphère sociale. La tendance risque de s’accentuer avec l’entrée à l’OMC si le renforcement de la libéralisation ne s’accompagne pas de réformes politiques, de la liberté d’association et d’expression.

Cdp : Si la corruption menace le pouvoir central, pourquoi le gouvernement prend-il le risque de la renforcer en entrant à l’OMC ?

C. C. : Le dirigeant communiste actuel, Jiang Zemin, n’a pas le courage d’affronter les problèmes sociaux. Il ne cherche qu’à se maintenir au pouvoir. Et pour cela, il se sert de la corruption, qui a restructuré la société. Certaines catégories sociales, des fonctionnaires, de nombreux chefs d’entreprises privées, se sont enrichis et constituent la nouvelle base sociale du régime. La légitimité de Mao était fondée sur la révolution chinoise de 1949, sur l’indépendance nationale, celle de Deng Xiaoping reposait sur la réforme économique : mais quelle est la légitimité d’un Jiang Zemin ? Le manque de légitimité est un problème majeur pour les dirigeants actuels. Ils ont en fait acheté le soutien de certaines catégories. On laisse les gens s’enrichir par n’importe quels moyens tant qu’ils soutiennent le régime, ne s’impliquent pas dans le mouvement protestataire, ne font pas de politique. Si la libéralisation lie encore un peu plus les dirigeants communistes et certains hommes d’affaires, très bien !

Par ailleurs, l’entrée à l’OMC doit aussi apporter aux dirigeants chinois une certaine reconnaissance internationale, qui les servira auprès de la population.

Cdp : L’entrée à l’OMC ne s’explique-t-elle pas aussi en partie par la question taiwanaise ?

C. C. : L’adhésion doit effectivement permettre à la Chine de jouer un rôle plus important sur la scène internationale pour faire pression sur le gouvernement taiwanais. Il y a toujours deux Chine, même si le seul Etat reconnu internationalement est la république populaire chinoise. La situation à Taiwan a changé depuis 1988 avec l’arrivée d’un président taiwanais, né à Taiwan, Lee Teng-hui. Il a entrepris un processus de démocratisation et de taiwanisation. Le mouvement indépendantiste s’est développé rapidement : il préconise la séparation définitive et veut fonder un véritable Etat taiwanais. C’est une question très grave pour le gouvernement chinois et pour les Chinois en général. Devant le développement du mouvement indépendantiste, Pékin veut accélérer le processus de réunification. Le gouvernement sait que la réunification renforcerait sa légitimité aux yeux de la population, dont le sentiment nationaliste ne peut pas s’accommoder de la situation actuelle. Même à Taiwan, la moitié de la population au moins est contre l’indépendance. La majorité des Taiwanais ne se reconnaît pas d’autre nation que la Chine, même s’ils sont attachés à leur double identité taiwanaise et chinoise. Simplement, ils ne veulent pas du gouvernement du parti communiste. C’est la dictature qui est le véritable obstacle à la réunification.

Cdp : Du point de vue du fonctionnement de l’économie, que peut-on attendre de l’entrée à l’OMC ?

C. C. : Environ 70 % des entreprises d’Etat sont officiellement en faillite. On consomme beaucoup moins, les stocks s’accumulent, les Chinois sont inquiets pour l’avenir. L’école devient payante, les retraites doivent en théorie être payées par les entreprises d’Etat, mais qu’adviendra-t-il si elles ferment ? Le gouvernement compte beaucoup sur l’investissement étranger pour relancer l’économie. Mais la libéralisation des échanges va frapper très durement certains secteurs : la banque, que le gouvernement est incapable de réformer, les télécommunications, l’automobile, l’agriculture. Or la population agricole reste considérable en Chine, avec une main-d’œuvre excédentaire qui ne trouve pas à s’employer en ville. Les tensions sociales risquent de s’accroître. Pour moi, ce sont les problèmes sociaux intérieurs et la lutte des Chinois qui peuvent pousser la Chine vers la démocratie, ce n’est pas la pression extérieure. Car plus la dictature se prolonge, moins l’ouverture économique joue un rôle sur le plan social et politique.

Nous sommes favorables à un processus de négociations rapide : plus vite la Chine entrera à l’OMC, mieux ce sera. Mais cela ne devra pas se faire aux dépends de nos intérêts. Le secteur textile n’est pas le dossier le plus compliqué des négociations. Les droits de l’homme continuent d’être un sujet de préoccupation, mais ne doivent pas devenir une condition de l’accession de la Chine à l’OMC. Des progrès devraient être accomplis dans ce domaine par une plus grande libéralisation du commerce.
Pascal Lamy, commissaire européen au Commerce extérieur, devant le Parlement européen (25 janvier 2000)

Dernière modification : 31 July 2010