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55- Eau, santé, culture... Naissance des biens publics globaux | SOMMAIRE> LISEZ LES ARTICLES DISPONIBLES EN LIGNE |
entretien avec Christoph Bail, Commission européenne.
Contre toute attente, les Européens, avec lappui des pays en développement, ont obtenu gain de cause sur les organismes génétiquement modifiés face aux américains : le principe de précaution pourra être invoqué pour réglementer la circulation des OGM !
Courrier de la planète : Le protocole sur la biosécurité adopté en janvier à Montréal affirme et précise le principe de précaution au plan international. Comment mesurez-vous cette avancée ?
Christoph Bail : Lidée de précaution vient de la conférence de Rio de juin 1992. Mais la convention sur la biodiversité en donne une définition ambiguë : elle parle de "principe cadre" et en même temps dune "approche de précaution". La précaution na pas de valeur contraignante, et lambiguïté de la formulation pose des problèmes dapplication. On retrouve une expression de la précaution dans dautres forums internationaux. LOrganisation mondiale du commerce (OMC), par exemple, autorise un gouvernement à se soustraire provisoirement aux règles générales de lOMC pour préserver un domaine de santé publique ou denvironnement.
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ais le protocole adopté à Montréal donne pour la première fois une expression de ce
principe juridiquement contraignante. Il affirme que les Etats ont le droit, en situation
dincertitude scientifique, de prendre des mesures de précaution appropriées. Et
cela de manière générale, pour protéger le bien commun, les intérêts à long terme
de la société face à la globalisation. Le but est de rétablir un certain équilibre du
droit international entre la globalisation et les choix publics, à travers des décisions
nationales (ou communautaires en ce qui concerne lUnion européenne).
CdP : Quelles sont les implications de la non-subordination du protocole biosécurité à lOMC ?
C. B. : La non-subordination, ou le soutien mutuel, garantit que le
contenu du protocole ne sera pas remis en question, ignoré ou écarté dans le cadre
dun conflit commercial porté devant lOMC. Si un Etat prend des mesures de
restriction commerciale au nom du protocole Montréal, il est fort probable quun
autre Etat dénoncera ces mesures à lOMC pour entrave à la liberté daccès
au marché. La non-subordination et le soutien mutuel imposent à lorgane de
règlement des différends de lOMC de prendre en compte le protocole biosécurité.
Bien sûr, un panel considérera dabord les règles et les objectifs de lOMC.
Ces dispositions ne sont pas modifiées par le protocole. Mais, en même temps, le droit
de lOMC ne peut pas ignorer ce qui existe dans le cadre du protocole.
Il faut rendre le système de droit international cohérent. On ne doit plus avoir un
arbitrage différent pour le même conflit selon le forum dans lequel on se trouve, ce que
lon appelle en anglais le forum shopping. LOMC doit respecter le contenu des
accords multilatéraux denvironnement (AME). En retour, un conflit dans le cadre du
protocole biosécurité devrait respecter les règles de lOMC : les mesures prises
ne doivent être ni arbitraires, ni discriminatoires, mais être justifiées au nom du
principe de précaution et de sécurité appliqué à lenvironnement. Le protocole
adopté à Montréal est moins une mesure "contre les OGM" que de protection
pour lenvironnement.
CdP : On peut donc dire que le protocole adopté à Montréal précise la place de lenvironnement dans larchitecture mondiale, dans le droit international ?
C. B. : Absolument. Il place lenvironnement sur un pied
dégalité avec le commerce dans le droit international public. LOMC est une
institution forte, plus forte quaucune institution destinée à protéger
lenvironnement. Le mécanisme de règlement des différends senclenche de
façon automatique à la demande dun Etat. Et si un pays ne met pas en uvre la
décision, des sanctions sont possibles. Cest donc un système juridiquement très
fort.
En matière denvironnement, le système juridique est très morcelé, avec une
multitude daccords spécialisés, gérés par des secrétariats éparpillés dans
différents pays. Il ny a pas de mécanisme intégré de règlement des différents,
ou alors extrêmement faible. Dans ce contexte, le protocole permet dassurer un
certain équilibre entre intérêt commercial et intérêt écologique. Cela ne suffit pas
à renforcer les institutions mais cest une avancée.
CdP : Le contexte actuel est-il plus favorable à la création dune organisation mondiale de lenvironnement forte ?
C. B. : Pas forcément. Il est vrai que le contexte a changé.
Lopinion publique en particulier est plus sensible aux questions
denvironnement, comme on la vu à Seattle. Beaucoup refusent de subordonner
encore les intérêts écologiques aux intérêts commerciaux. Le climat est donc
peut-être plus favorable, mais les conflits persistent. La position des pays en
développement lillustre bien : à Montréal, ils ont joué un rôle majeur en
défendant le principe de précaution et la protection de lenvironnement. Pourtant,
ils sont aussi les plus réticents à intégrer lenvironnement dans lOMC.
Ma conviction personnelle est que lEurope va défendre la création dune
organisation mondiale de lenvironnement >lire page 14. Le système international
a besoin dun véritable pilier écologique. La conférence de Rio de 1992 aurait pu
être loccasion de prendre une initiative beaucoup plus forte, par exemple pour
renforcer le Programme des Nations unies pour lenvironnement. LAllemagne a
fait des propositions en ce sens, mais trop tard et sans réelle conviction. La
préparation de Rio+10 peut offrir une autre chance. Le mouvement actuel est favorable, ne
le laissons pas passer. Dans lUnion européenne, les ministres de
lEnvironnement sont très mobilisés. Beaucoup viennent du mouvement politique des
Verts, dont laudience augmente dans tous les pays européens. Cela joue en faveur
dun certain leadership européen dans le domaine de lenvironnement, on le
constate dans toutes les négociations multilatérales. Les Etats-Unis sont quasiment
absents des débats, et leur intervention est souvent un frein. Même dans la négociation
pour la protection de la couche dozone où ils avaient le leadership, ils nont
pas joué de rôle moteur. Ils sont opposés à la convention sur le changement climatique
et nont toujours pas ratifié la convention biodiversité. Ils ne veulent pas
entendre parler dinstruments juridiquement contraignants sur les forêts. Le Japon,
lui aussi, est pour ainsi dire absent des débats.
CdP : Ny a-t-il pas dautres étapes, avant Rio+10, pour renforcer le droit public international en matière denvironnement ? Je pense notamment à une éventuelle renégociation de larticle XX de lOMC, qui permet de déroger aux règles commerciales générales au nom de la protection de lenvironnement ou de la santé.
C. B. : Un certain nombre de choses seraient souhaitables dans le cadre dune renégociation de larticle XX, mais je ne vois rien venir. LUnion européenne a fait plusieurs propositions, mais na pas été suivie sur le terrain de la réforme. Il est clair quil faut que lOMC reconnaisse le principe de précaution. Il faut quelle autorise la labellisation des produits pour que les consommateurs puissent choisir et puissent montrer leur soutien aux objectifs de développement durable. Dans ce domaine, cest encore lUnion européenne qui est en pointe. Bill Clinton a soutenu ces idées, mais il na pas été écouté par les négociateurs américains.
CdP : On a donc avant tout une opposition Etats-Unis Europe en matière denvironnement ?
C. B. : Pour aller plus loin, il faut sortir dun débat stérile
avec les pays en développement. Montréal était important à cet égard, car on a vu se
former une alliance entre les pays du tiers monde et lUnion européenne sur
lenvironnement et le principe de précaution. On est loin dune telle position
commune à lOMC. Il faut donc les convaincre quils ont intérêt à aller plus
loin, que lUnion européenne ne fait pas de protectionnisme vert. Bien sûr, des
lobbies risquent dutiliser ces mesures à leur avantage, mais ce nest pas le
fond du problème.
Les Etats-Unis ne sont globalement pas si éloignés quon le croit des positions
européennes. Mais certains lobbies américains, notamment le lobby agricole, sont
beaucoup plus forts que les environnementalistes. Par ailleurs, les Etats-Unis comme
grande puissance peuvent se permettre dêtre incohérents, de soutenir des positions
différentes selon les forums où ils sexpriment. LUnion européenne, elle,
doit refléter la position négociée et développée entre les quinze pays membres. Elle
est condamnée à la cohérence.
La convention biodiversité signée à Rio en 1992 prévoyait la négociation dun protocole spécifique concernant la circulation des organismes génétiquement modifiés (OGM). Cette discussion a débuté en 1994 pour aboutir en 1999 à un premier texte de compromis signé à Carthagène, en Colombie. Du 23 au 30 janvier 2000, à Montréal, les négociations ont repris sur la base du texte de Carthagène et ont abouti à un accord historique : le protocole impose la labellisation des substances et des produits transformés contenant des OGM et permet à un pays de refuser une importation ou le transit de marchandises contenant des OGM au nom du principe de précaution. Le protocole sera signé en mai 2000 à Nairobi. Il entrera en vigueur lorsque 50 pays au moins lauront ratifié.

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Dernière modification : 06 September 2010