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Quotas : effet dopant ?

Hervé Rony, Syndicat national des éditeurs phonographiques.


Si les quotas de musique francophone à la radio ont soutenu l’industrie musicale française, ils n’ont guère élargi la palette des musiques de variété, à l’exception notable du rap. La vitalité des musiques traditionnelles et métissées s’explique plus par le retour au local que par l’effet quota.

Courrier de la planète : Quel impact la loi française de février 1994 sur les quotas radiophoniques a-t-elle eu sur la diversité de la production musicale ?

Hervé Rony : L’impact est spectaculaire en termes de ventes : plus de 55 % des ventes de disques de variété en France sont francophones aujourd’hui, contre 42 % environ lors du vote de la loi. La progression est aussi spectaculaire en termes d’investissement. Les investissements des grandes maisons de production sont passés de 100 millions de francs en 1994 à plus de 500 millions.

es quotas ont ainsi exercé un effet dynamique sur l’ensemble de la filière musicale. En faisant vendre plus de disques de Johnny Haliday ou de Souchon, ils permettent aux producteurs de réinvestir dans de jeunes artistes. Les deux types de quotas, nouvelles productions pour les disques récents des artistes connus, et nouveaux talents, sont importants. Si l’on n’avait des quotas que sur les nouveaux talents, on courrait le risque que les chanteurs connus ne passent plus à la radio. Parce que les radios n’ont plus de politique d’artistes. Il y a vingt ans, on savait que Sardou passait sur RTL, Julien Clerc plutôt sur Europe 1. Europe 2 a beaucoup fait pour Véronique Samson ou Catherine Lara il y a dix ans. Aujourd’hui, les radios ont une politique de titres, et parfois de répertoire, comme Skyrock avec le rap. Les producteurs, eux, marchent principalement avec les ventes d’albums. D’où le déphasage entre producteurs et diffuseurs.

Pour ce qui est de la diversité des musiques de variété, les quotas ont eu un impact très positif sur le rap français. Mais dans l’ensemble, ils n’ont pas assez soutenu les petites productions, les chanteurs à texte. Les producteurs ne peuvent pas toujours les soutenir assez parce qu’il n’y a pas vraiment de format de radio adapté. Pourtant, le public des radios dites adultes est prêt à écouter ce genre de musique. Mais ces stations se comportent comme des radios patrimoine, musée. Pour RFM ou Nostalgie, la musique s’est arrêtée en 1980. Elles refusent d’innover. Elles acceptent à la rigueur des quotas de nouvelles productions, mais surtout pas de nouveaux talents. Elles se refusent à faire un travail de découverte.

CdP : Les quotas ont profité au rap ou au raï chanté en français, mais pas en arabe…

H. R. : Il est clair que les titres en arabe n’accrochent pas un large public. Quand Khaled a chanté Aïcha en arabe, ça n’a pas donné grand chose. Après que Goldman lui ait écrit le texte en français, il a fait un tabac ! Cheb Mami, Faudel, Rachid Taha, Khaled, chantent majoritairement en arabe. Ce ne sont pas ces titres-là que l’on diffuse, mais passer les titres en français les fait connaître. Progressivement, cela crée une proximité culturelle, cela leur permet de déborder très largement de la communauté maghrébine.

CdP : La loi pose-t-elle problème au niveau européen ?

H. R. : On ne peut pas, au regard de la liberté de circulation des personnes et des produits au sein de l’Union européenne, établir de quotas restrictifs fondés sur la nationalité. Donc le critère retenu pour les quotas a été celui de la langue, français et langues régionales assimilées (créole, corse, basque, catalan, provençal, etc.). Ce qui exclut toute la musique instrumentale, la techno, la house. C’est d’ailleurs un des arguments que les radios opposent à la rigidité des quotas. Au niveau européen, le recours déposé par l’Association européenne des radiodiffuseurs a échoué. Le dispositif français, unique d’ailleurs en son genre en Europe, a été reconnu conforme au droit communautaire, dès lors qu’il était purement linguistique. Il s’inscrit dans le cadre de l’exception culturelle, reconnue politiquement par les Etats membres.

CdP : Que prévoit le projet de réforme de la loi de 1994, notamment en matière de protection des petites productions ?

H. R. : La réforme garde la loi actuelle comme pivot du système, avec deux aménagements. Pour les radios jeunes, elle propose de passer de 40 à 35 % de musique française, avec 25 % de nouveaux talents et 10 % de nouvelles productions. Pour les radios patrimoines, elle propose 60 % de musique francophone dont un sous-quota de 5 % de nouvelles productions. C’est là où les producteurs ne sont pas d’accord. D’une part, nous voulions 10 % de nouvelles productions. D’autre part, nous avons toujours estimé que les radios adultes doivent avoir un quota de nouveaux talents. Mais nous n’arriverons probablement pas à revenir sur le compromis trouvé au Sénat.

CdP : Avec les satellites et la multiplication des ondes qui se profile, les quotas radiophoniques ont-ils encore un sens ?

H. R. : Que les quotas soient obsolètes un jour du fait de l’extraordinaire diversité des capacités d’écoute que l’on aura avec Internet et le numérique, oui, mais pas de sitôt. Aujourd’hui, 88 % des Français écoutent la radio en FM, ce sera peut-être 85 % dans trois ans, mais pas moins. La diffusion traditionnelle de la radio va s’effriter, pas s’écrouler. Il sera toujours temps de revoir le dispositif législatif à ce moment-là.

Ce ne sera d’ailleurs peut-être plus vraiment nécessaire. La France est aujourd’hui, derrière la Grande-Bretagne, juste avant l’Italie, le pays européen où la production de musique locale est la plus forte. On assiste à un phénomène de remontée des répertoires locaux en Europe. C’est sans doute lié à la construction européenne, au sentiment que les repères se perdent. Je crois que les gens veulent écouter des musiques qui les rapprochent des racines locales, voire régionales. C’est frappant en France de voir que la musique corse et la musique bretonne dépassent largement le cadre de la Corse ou de la Bretagne. A cela s’ajoute le métissage culturel de l’Europe, qui la tire vers des sons plus latins, plus méditerranéens. Le cycle du pop-rock américain est achevé, on est passé dans celui de la musique locale.

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Dernière modification : 14 November 2008