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56 - Territoires et institutions La reconstruction européenne |
Jérôme Vignon, délégation à l'Aménagement du territoire et à l'action régionale
a décentralisation des compétences et des responsabilités financières du gouvernement central vers des échelles géographiques plus petites sest développée avec constance depuis le début des années 70. Ce mouvement est général, à quelques exceptions près comme le cas du Royaume-Uni où, au cours des années 80, certains échelons politiques intermédiaires ont été supprimés. Les causes de cette dévolution de pouvoirs administratifs ou politiques étaient générales : elles se rattachaient au ralentissement de la croissance et à la crise des finances publiques nationales. Léchelon régional, lui-même fortement encouragé par les pratiques des politiques structurelles de lUE, a été le grand bénéficiaire de cette décentralisation, quil faudrait plutôt appeler dans le cas de lIrlande, du Portugal et de la Grèce, " déconcentration ". En effet, la décentralisation ny a pas donné lieu à création de collectivités régionales élues comme lors de la loi de décentralisation française de 1982, mais plutôt à linstallation dune administration nationale déconcentrée. Mieux gérer largent public pour le développement économique et se rapprocher du citoyen étaient déjà les mots dordre dune décentralisation qui procédait du haut vers le bas mais ne modifiait pas en substance le fonctionnement de la sphère administrative elle-même.
Il en a été différemment des processus multiformes de développement local que lon voit fleurir un peu partout en Europe de lOuest à partir du début des années 80. A la différence de la décentralisation, le développement local népouse pas a priori un découpage administratif territorial préétabli. Il met en relief des territoires considérés comme pertinents, car " collant " par principe aux réalités économiques, sociales ou culturelles, vécues par ceux quon nomme désormais les acteurs locaux : des élus, mais aussi des agents de ladministration publique, en association étroite (on parle alors de partenariat) avec des entreprises et des associations. Les uns et les autres étant motivés par des enjeux de revitalisation locale. Les concepts de "projet", "dintégration" entre diverses fonctions sectorielles ainsi que les outils de diagnostic (en amont) ou dévaluation (en aval) donnent lieu à une dynamique entièrement nouvelle qui rompt doublement avec les cloisonnements de la simple " décentralisation ".
Dabord en raison de lapproche " intégrée ", comme dans les pactes territoriaux pour lemploi à léchelle des bassins demplois. Ensuite, par le souci de sorganiser en réseau avec dautres territoires poursuivant une démarche similaire de développement local.
Lamorce du processus de développement local est venue des régions rurales les plus fragiles de lUnion, comme en Grèce, en Italie du Sud, en Irlande, en Espagne, au Portugal et en France, cest-à-dire dans des régions où le mouvement de décentralisation nétait pas effectif. Dans les pays nordiques, le développement local sest construit à partir de préoccupations environnementales. Les acteurs locaux se sont pris en main devant le constat dune certaine déshérence des autorités centrales. Linsuffisance du transfert direct de ressources les a conduit à sorganiser assez spontanément, indépendamment de toute action centrale. Puis, très rapidement, dès le milieu des années 80, lUnion a mis en réseau ces initiatives locales de développement. Cest typiquement le cas des programmes LEADER (développement rural) mais aussi des premiers programmes expérimentaux de lutte contre la pauvreté lancés à linitiative de la Commission. A partir des années 90, les autorités centrales européennes ont affirmé le souci quelles avaient de légitimer et généraliser ces actions de développement local en les intégrant dans le courant principal des politiques structurelles.
Léquilibre des pouvoirs. Le processus du développement local sétend désormais au monde urbain, où il prend aujourdhui une allure explosive. Il ne consacre pas seulement les initiatives pionnières de la démocratie de quartier. Il englobe désormais les stratégies durables du développement urbain à léchelle des très grandes agglomérations devenues des acteurs globaux, qui tendent à rivaliser avec les régions. Ces villes stratège se regroupent elles aussi en réseaux daffinités, se jouant des frontières régionales et nationales, comme par exemple le réseau européen des villes durables.
En première approximation, décentralisation et développement local se confortent mutuellement. Des autorités locales, disposant de marges de manuvre accrues, seraient mieux à même de fédérer ou de susciter les démarches de coopération quappelle le développement local. En pratique, la situation napparaît pas aussi simple. Car lenjeu est bien une modification de léquilibre des pouvoirs entre acteurs locaux, publics et privés : le " clientélisme " que la décentralisation peut parfois encourager est à lopposé des projets collectifs suscitant la prise de responsabilité par des personnalités non élues, associatives ou entrepreneuriales. Cest peut-être ce qui explique les paradoxes de situations symétriques comme celle de lIrlande, exemple typique dun développement local conduit sous limpulsion dune administration de mission territoriale, et celui de lAllemagne fédérale, décentralisée au plus haut degré, mais où la délimitation très fonctionnelle des rôles entre acteurs publics, sociaux et économiques nincite guère aux démarches intégrées.
On comprend aussi pourquoi, à lintérieur dun même pays le cas de la France, de lEspagne et de lItalie sont significatifs , le développement local connaît des fortune diverses et ne peut être proposé comme une panacée. Son essor dépend non seulement du "capital social", cest-à-dire du dynamisme des acteurs locaux, socio-économiques et associatifs, mais aussi de lattitude "tutélaire" ou "animatrice" des élus.
A la suite de la crise de légitimité qua connue lUE lors de la campagne pour le référendum de 1991 sur le traité de Maastricht, les responsables se sont attachés à développer une Europe plus proche des citoyens. Maastricht a donc contribué à encourager le mouvement de décentralisation, avec notamment la création du Comité des régions, mais aussi à susciter un regain dintérêt pour les processus de développement local, en particulier les initiatives locales de développement et demploi. Ainsi, après Maastricht et au titre de la décentralisation, lUnion entérine en 1999 dans le cadre de lAgenda 2000 une réforme des fonds structurels qui donne aux Etats membres une responsabilité plus grande dans la gestion de ces fonds et promeut le développement dun partenariat plus étroit avec les acteurs locaux. Cette réforme porte la marque du déficit démocratique auquel elle tente de remédier par plus de décentralisation et par une ouverture plus grande au processus de responsabilité locale.
La hiérarchie territoriale. Lavenir dépendra de la faculté de mieux mettre en résonance les deux processus de décentralisation et de développement local. Selon les Etats de lUnion, plusieurs questions importantes doivent être abordées. Elles font partie du grand chantier de la gouvernance territoriale.
Aux échelons géographiques les plus petits, cest-à-dire léchelon communal, peut-on continuer de distinguer les territoires administratifs et les territoires pertinents[1], sans mettre en difficulté la démocratie locale ? Cest en France un enjeu des réflexions en cours sur lavenir de la décentralisation, animées par lancien Premier ministre Pierre Mauroy. La question étant de savoir si lon ne sachemine pas plus rapidement et plus radicalement vers la fusion de communes ou vers la suppression de communes en milieu ur-bain pour ne plus reconnaître que lagglomération, laquelle devrait à tout le moins se doter dun conseil élu.
Comment repositionner léchelon régional par rapport aux nouveaux échelons stratégiques que sont les agglomérations ? Cest un enjeu important un peu partout dans lUnion, où des villes importantes se manifestent comme des entités qui saffranchissent de lappartenance à une région : elles nont pas besoin du cadre régional pour exister sur les plan national et international. Or le cadre régional a pour but dassurer lharmonie entre les agglomérations et le tissu périurbain et rural. Il est donc très difficile de réconcilier la fonction économique des agglomérations avec les fonctions économique et dagrégation des régions. Se pose ainsi la question du conflit entre la polarisation de lagglomération et la nécessité de maintenir une cohésion territoriale. Cette problématique nest prise en charge ni par le mouvement de décentralisation, ni par celui du développement local. Elle commence à être entrevue par lUE à travers les questions de cohésion territoriale et le schéma de développement de lespace communautaire[2].
Au Pays-Bas par exemple, le gouvernement tente de reformuler le rôle des provinces pour quelles contribuent à une action mieux coordonnée avec les villes de la bande côtière (Amsterdam, Rotterdam, La Haye) afin que ces dernières ne se nuisent pas les unes les autres et quelles tiennent plus compte du développement territorial national dans leur propre développement. Le rôle des provinces est donc dassurer un cadre de référence harmonieux pour les efforts compétitifs des grandes villes portuaires.
Enfin, comment passer à létape suivante de la décentralisation qui suppose que non seulement des capacités financières, mais aussi les capacités législatives ou réglementaires soient transférées ? La décentralisation est restée concentrée sur des programmes de financement (transports, équipements, aménagements agricoles et fonciers, etc.). La phase suivante de la décentralisation porte plutôt sur des aspects réglementaires : faut-il, selon le principe républicain, maintenir lautorité centrale dans son rôle délaboration des règles ou doit-elle se contenter de définir des objectifs et des résultats et laisser une flexibilité sur la définition des règles ? Cest une réflexion qui est en cours, notamment en France, où la question est posée de manière aiguë dans le cas de la Corse.
On peut parler dune évolution fédéraliste quand on commence à envisager pour les collectivités décentralisées la possibilité de légiférer. Cest une évolution qui pourrait tout à fait senvisager, à lintérieur de cadres constitutifs nationaux.
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Dernière modification : 18 November 2008