![]() |
56 - Territoires et institutions La reconstruction européenne |
Courrier de la planète : Comment laction locale de lUnion européenne sest-elle développée ces dix dernières années ?
Burkhard Eberlein : LUnion européenne (UE) a de plus en plus fréquemment établi des liens directs avec les niveaux et les acteurs subnationaux (locaux et régionaux). Ceci est particulièrement net pour les politiques de développement régional, via les fonds structurels et le principe dit de " partenariat ". Cela vaut aussi pour certaines politiques sectorielles à fort contenu local, les politiques de reconversion, les actions urbaines. La Commission cherche à impliquer des acteurs locaux non seulement pour améliorer la mise en uvre des politiques européennes, mais aussi pour gagner le soutien de ces acteurs et peser sur les décisions internes des pays membres.
CdP : Comment cette action sorganise-t-elle avec le niveau national dans chaque pays ?
B. E. : Ceux qui tiennent lEurope des régions pour un facteur dérosion des Etats-nations sous-estiment la complexité et la variété des niveaux de relations et des arènes politiques au sein des échelles de gouvernance européenne. Pour certaines politiques, les acteurs subnationaux constituent en effet de plus en plus un troisième tiers institutionnel. Mais ceci ne concerne ni tous les acteurs, ni tous les niveaux. De plus, ceci ne se produit ni au même moment, ni de la même façon : une intégration complète de tous les acteurs et échelons au même moment dun cycle politique surchargerait le système de prise de décision et risquerait fort de mener au blocage. Il ne peut donc y avoir un modèle unique déchelles de gouvernance en Europe. Les différents schémas de développement régional se fondent sur une série de facteurs.
ls dépendent dabord du problème et du temps. A chaque moment du processus
politique, certains acteurs sont intégrés et dautres exclus. Par exemple,
lallocation globale du budget européen pour les régions est décidée dans des
réunions où les acteurs locaux nont pas accès. A linverse, ils sont les
premiers mobilisés au moment de définir des plans de développement pour les régions
cibles.
Tous les systèmes nationaux, ensuite, nont pas le même effet dintégration ou dexclusion des acteurs locaux dans les échelles de gouvernance. En France, par exemple, les préfets de région agissent comme des gardiens et des coordinateurs de la mise en uvre nationale des politiques européennes. Certaines traditions, comme le cumul des mandats, les liens et réseaux personnels jouent un rôle très important dans le niveau des relations. En Allemagne, à linverse, la mise en uvre de la politique régionale européenne est largement dans les mains des Länder alors que le niveau local, les villes notamment, a peu de contacts avec le niveau européen, et est donc peu consulté. Laction de lUE sur le niveau local peut donc tout aussi bien renforcer les acteurs nationaux à linterface entre les différents échelons.
Enfin, lorganisation et le dynamisme de léconomie locale sont déterminants. Linfluence locale potentielle de lUE dépend des dispositions spécifiques prises par les entités locales : dans quelles mesures peuvent-elles appliquer des principes de partenariat européen au-delà des barrières institutionnelles ? Dans les régions où il existe une forte tradition de coopération et de recherche de consensus, ces principes fonctionnent mieux. La disponibilité des ressources économiques nécessaires au développement va aussi faire la différence.
CdP : Comment fonctionnent les échelles de gouvernance ?
B. E. : Jusquà présent, nous ne disposons pas dune théorie fondée et de concepts bien définis de ce que sont les échelles de gouvernance et de comment elles fonctionnent. Cette approche à niveaux multiples et le terme déchelles de gouvernance ne sont pour linstant quune métaphore descriptive pour un vaste ensemble dinstitutions, de politiques et dacteurs européens.
Les recherches actuelles sefforcent de mieux définir les caractéristiques du système européen et den tirer les conséquences. Il sagit avant tout de dépasser la vision purement institutionnelle et territorialisée des relations entre niveaux et de conceptualiser lUE comme un ensemble darènes, définies à la fois territorialement et fonctionnellement, dont linterdépendance et le mode de liaison sont variables.
Trois caractéristiques principales marquent un tel système déchelons multiples. La caractéristique la plus fondamentale est la nature non hiérarchique de lorganisation et de la liaison entre niveaux : il sagit plus dune mise en réseau parallèle que dune organisation séquentielle et hiérarchique des arènes politiques. En conséquence, le premier mode de prise de décision est la négociation.
Cest enfin un système dynamique par essence, où aucune allocation des tâches et des pouvoirs entre les arènes nest fixée à lavance. Labsence dun cadre institutionnel clair est une source constante de frictions et de réallocations entre les différentes arènes du processus politique.
CdP : Quelles sont les conséquences de ce système sur le processus politique ?
B. E. : On peut distinguer cinq types de conséquences politiques : un
besoin particulièrement élevé en coordination ; la promotion dun nouveau type
dacteurs agissant comme interface entre les organisations et les arènes ; un
élargissement du nombre doptions stratégiques dans la poursuite des intérêts ;
de nouveaux problèmes de représentation des intérêts dus à une structure complexe
" en cible " et, enfin, la concomitance des effets positifs et négatifs des
interactions.
Ceci pose finalement le grand problème de la légitimité démocratique de la gouvernance
européenne. Une gouvernance à échelons multiples rend le processus décisionnel opaque.
Il devient quasiment impossible dassigner une responsabilité claire et précise à
certains acteurs dans un tel système dentrelacements. Selon les normes classiques
dune démocratie représentative, se pose alors clairement un problème de contrôle
démocratique.
La qualité démocratique et participative du processus mérite cependant une
évaluation plus précise. Le système à échelons multiples offre de nombreux points
dentrée pour des intérêts contradictoires et différents. A lévidence,
tous nont pas accès et toutes les instances du cycle politique ne sont pas
accessibles. Mais les systèmes nationaux traditionnels à cet égard sont parfois encore
plus fermés et sélectifs, se laissant plus facilement accaparés par certains groupes
clients.
Par ailleurs, même si le contrôle démocratique nexiste pas sous la forme
classique dun contrôle parlementaire, un système de poids et de contrepoids de
type interinstitutionnel existe. Les différentes institutions la Commission, le
Conseil, le Parlement, la Cour de justice , en compétition pour influencer le
processus politique de lUnion, se contrôlent mutuellement.
Enfin, un système complexe à échelons multiples comme celui de lUE ne peut pas
être seulement évalué selon le modèle classique de démocratie représentative,
élaboré pour les Etats-nations où léquation gouvernement, population et
territoire est particulièrement forte. Un tel schéma ne sapplique pas à la
gouvernance européenne. On a alors besoin dun nouveau modèle, compatible avec une
" démocratie post-nationale ".
AIDA - Le Courrier de la planète -Domaine de Lavalette - 1037, rue Jean-François Breton - 34090 Montpellier - France cedex - cdp -at- courrierdelaplanete.org
Dernière modification : 20 November 2008