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Lextension du brevet
Innovations médicales
Lanti-tragédie des communs...
Michael
A. Heller et Rebecca S. Eisenberg, University of
Michigan Law School.
La prolifération des droits de propriété intellectuelle dans
la recherche biomédicale est à lorigine dune sous-utilisation
des connaissances en génomique. Campé sur ses brevets, chaque laboratoire,
chaque entreprise peut faire obstacle à lactivité des autres
acteurs. Au détriment de la médecine dans son ensemble.

l y a de cela trente ans, Garrett Hardin introduisait dans la
revue Science la métaphore de la "tragédie des communs"
pour expliquer la surpopulation, la pollution atmosphérique et
lérosion de la biodiversité. Sa thèse met en lumière le
fait quune ressource rare risque dêtre surexploitée
quand le gouvernement donne à un trop grand nombre de gens le
droit de lutiliser : étant propriétaires en commun
dune ressource, ils nont pas dincitation à la
conserver. Aujourdhui, la métaphore de Hardin est centrale
dans les débats économiques, juridiques et scientifiques et plaide
pour la privatisation des propriétés communes. Mais si la privatisation
peut résoudre une tragédie, elle peut également en causer une
autre.
Depuis la publication de larticle de Hardin, la recherche
biomédicale américaine est passée dun modèle des communs
à un modèle de privatisation. A lheure des communs, le gouvernement
fédéral sponsorisait la recherche en amont (upstream) et encourageait
une large diffusion des résultats dans le domaine public. Les
découvertes biomédicales, non brevetées, pouvaient être incorporées
librement dans les produits commercialisés pour diagnostiquer
et traiter les maladies. En 1980, pour promouvoir le développement
commercial des nouvelles technologies, le Congrès commença à encourager
les universités et autres institutions de recherche à breveter
les découvertes issues des travaux de recherche et développement
financés par lEtat fédéral et à transférer leurs technologies
dans le secteur privé. Cette décision a entraîné une hausse des
demandes de brevets et de linvestissement privé que certains
applaudissent, tandis que dautres craignent une détérioration
de la culture de recherche fondamentale.
Lanti-tragédie des communs peut se comprendre comme limage
miroir de la propriété des communs. Dans la tragédie des communs,
une ressource risque dêtre surexploitée parce que trop de
propriétaires ont le droit dutiliser une ressource donnée
et quaucun na le droit den exclure un autre.
Dans une anti-tragédie des communs, une ressource risque dêtre
sous-utilisée parce que de multiples propriétaires ont chacun
le droit de priver les autres de laccès à une ressource
rare et quaucun ne peut exercer son droit dutilisation.
En théorie, les gens peuvent toujours échanger leurs droits pour
éviter les tragédies ou anti-tragédies des communs. Mais en pratique,
les obstacles financiers, stratégiques et comportementaux à surmonter
sont tels que ces négociations ont bien peu de chances daboutir,
hormis entre communautés dacteurs très proches les uns des
autres.
La privatisation de la recherche biomédicale en amont aux Etats-Unis
peut être extrêmement coûteuse économiquement et socialement.
Elle prend la forme de revendications de droits de propriété intellectuelle
sur les résultats de la recherche qui, auparavant, auraient été
mis dans le domaine public. En réponse à la politique du gouvernement
dencourager la "valorisation" de la recherche
publique, des institutions comme les National Institutes of Health
(NIH) et les grandes universités ont créé au cours des vingt dernières
années des bureaux de transfert de technologie pour breveter et
licencier leurs inventions. Au même moment, les entreprises commerciales
de biotechnologie ont émergé dans les niches de recherche et développement
quelque part entre la proverbiale recherche "fondamentale"
des laboratoires académiques et le développement de produits ciblés
des entreprises pharmaceutiques. Aujourdhui, la recherche
appliquée dans les sciences biomédicales est de plus en plus "privée",
dans au moins un des sens du terme (financée par des fonds privés,
menée par une institution privée, appropriée par le privé à travers
les brevets, le secret commercial ou des accords qui limitent
lutilisation de matériel et de données).
La privatisation comporte à la fois des promesses et des risques.
La possibilité de breveter les inventions en bout de chaîne de
recherche, ou de les protéger par une autre forme de propriété
intellectuelle, peut rendre les projets de recherche risqués plus
attractifs et permettre de répartir plus équitablement les profits
aux différentes étapes de recherche et développement. En revanche,
lorsquun trop grand nombre de personnes ont des droits sur
des inventions antérieures, la privatisation crée des obstacles
pour la recherche future. Loctroi de brevets en amont dans
le travail de recherche, destiné initialement à attirer des investissements
privés, est de plus en plus considéré comme un dû par les chercheurs
financés par des fonds publics. Là où un scientifique se serait
simplement dit en droit de cosigner un article, il se sent aujourdhui
en droit de réclamer un brevet comme co-inventeur. Quant aux citations,
elles peuvent désormais donner lieu à une réclamation de royalties.
Le résultat, cest une spirale de revendications de brevets
qui se chevauchent, détenus par différents propriétaires, remontant
toujours plus en amont dans la recherche biomédicale. Nul ne veut
être le dernier à placer encore ses résultats dans le domaine
public.
Il ne sagit pas là de la sous-utilisation dune invention
inhérente à tout système de brevet qui fonctionne bien. En conférant
un monopole temporaire à son titulaire, le brevet, inévitablement,
augmente les prix et réduit laccès aux inventions
un coût dont sacquitte la société pour compenser leffort
dinvention et de diffusion. Lanti-tragédie des communs
renvoie aux obstacles bien plus complexes qui sélèvent quand
un utilisateur a besoin daccéder à de multiples intrants
brevetés pour créer un seul produit utile. Chaque brevet en amont
permet à son détenteur de placer un péage supplémentaire sur la
route du développement du produit, augmentant les coûts et ralentissant
le rythme de linnovation biomédicale.
Un gouvernement peut créer par inadvertance une anti-tragédie
des communs de deux façons : soit en créant trop de fragments
concurrents de droits de propriété intellectuelle sur les produits
potentiels, soit en permettant à un trop grand nombre de détenteurs
de brevets en amont de paralyser à coup de licences les utilisateurs
plus en aval.
Fragments concurrents. Le modèle de lanti-tragédie
des communs offre une explication à lintuition selon laquelle
les brevets sur des séquences de gène sont un non-sens. Au cours
des années 80, les brevets sur les gènes correspondaient généralement
étroitement à des produits commerciaux prévisibles, comme les
protéines thérapeutiques ou les tests de diagnostic de maladies
génériques connues. Mais en 1991, les NIH ouvrirent la voie de
la brevetabilité des séquences de gène avec leur célèbre demande
de brevets sur des expressed sequence tags (EST). Les NIH retirèrent
par la suite leur demande de brevets et adoptent maintenant une
attitude plus hostile à la brevetabilité des séquences dADN
brutes. Entre-temps, cependant, les entreprises privées ont pris
le relais en déposant des demandes de brevets sur de nouvelles
séquences dADN, y compris des fragments de gènes, avant
davoir identifié un gène correspondant, une protéine, une
fonction biologique ou un produit commercial potentiel. LOffice
américain des brevets et des marques déposées (USPTO), en examinant
ces demandes, peut créer ou éviter une anti-tragédie des communs.
Pour mettre au point une protéine thérapeutique ou un test de
diagnostic, il faut le plus souvent utiliser de multiples fragments
dADN. Une prolifération de brevets sur des fragments isolés,
détenus par différents propriétaires, ne peut quaccroître
les coûts de transaction liés à lacquisition de lensemble
des licences nécessaires pour quune entreprise puisse avoir
le droit effectif de développer ces produits. Le problème se pose
de la même manière avec les brevets sur les récepteurs :
les récepteurs sont abondamment utilisés en pharmacie au stade
pré-clinique pour tester les effets thérapeutiques et les effets
secondaires des produits, et les entreprises passent leurs produits
au crible de tous les membres connus des familles de récepteurs
pertinentes. Si à chaque récepteur correspond une licence détenue
par différents propriétaires, acquérir toutes les licences devient
compliqué sinon impossible.
Piles de licences. Lutilisation daccords
de licences croisées (reach through licences) sur les outils de
recherche brevetés illustre une autre voie par laquelle une anti-tragédie
des communs peut émerger. Un accord de licence croisée donne au
détenteur dune invention brevetée, utilisée à une certaine
phase du travail de recherche, des droits sur les inventions conséquentes
en aval. Ces droits peuvent prendre la forme de royalties sur
les ventes, dune licence exclusive ou non exclusive sur
les inventions futures, ou dune option pour acquérir une
telle licence. En principe, ce type de licences offre des avantages
à la fois au détenteur du brevet et au chercheur. Il permet aux
chercheurs avec peu de financements dutiliser tout de suite
loutil de recherche breveté et différer le paiement jusquau
moment où le projet aboutira à des résultats commercialisables
et donc rentables. Les détenteurs de brevet peuvent aussi choisir
dattendre dans lespoir de retours financiers plus
élevés liés aux produits commercialisés plutôt que de percevoir
tout de suite des taxes moins élevées. En pratique, les licences
croisées peuvent conduire à une sous-utilisation de loutil
de recherche breveté parce que le détenteur fait peser de trop
lourdes revendications sur les produits commercialisés potentiels.
Elles permettent à chaque propriétaire de brevet de continuer
dêtre présent à la table de négociation tout au long de
la vie dun projet de recherche, jusquà la commercialisation.
Transition ou tragédie ?
Dans certains secteurs dactivité, des détenteurs de
droits de propriété intellectuelle habitués à traiter ensemble
ont parfois su développer des institutions pour réduire les coûts
de transaction liés à lacquisition des "paquets"
de licences. Par exemple, dans lindustrie musicale, les
producteurs ont créé des collectifs de copyrights pour obtenir
rapidement un droit dusage sur le grand nombre duvres
protégées de différents propriétaires quils utilisent. Dans
lautomobile, laviation, des pools de brevets ont émergé,
parfois avec lappui du gouvernement, quand des licences
liées à de multiples détenteurs de brevets ont été nécessaires
pour développer des produits importants. Quand le cadre juridique
général menace dentraîner un gaspillage des ressources,
les gens réorganisent souvent leurs droits et mettent de lordre
par le biais daccords privés. Peut-être certains des problèmes
causés par la prolifération des brevets en amont dans le travail
de recherche biomédicale disparaîtront-ils quand les détenteurs
de brevets et les acquéreurs de licence auront accumulé de lexpérience
en matière de propriété intellectuelle, et quand les institutions
auront évolué pour les aider à passer des accords. Les coûts de
court terme liés au report du développement des produits pourraient
être justifiés si la privatisation fragmentée permet à la recherche
non appliquée de sautofinancer davantage et dassurer
sa viabilité. Les barrières que mettent les brevets au développement
des produits ne seraient alors quun phénomène transitoire.
Cependant, il existe de sérieuses raisons de craindre que les
problèmes sinstallent durablement. Parce que les brevets
sont plus importants pour les industries pharmaceutique et biotechnologique
que pour dautres secteurs dactivité, il est peu probable
que les entreprises acceptent de participer à des pools de brevets
qui limiteraient les gains liés à lexclusivité dexploitation.
En outre, le manque de substituts pour certaines inventions biomédicales
(gènes ou récepteurs brevetés) pourrait accroître leffet
de levier de certains détenteurs de brevets, aggravant par là
la durée des problèmes.
Plus généralement, trois facteurs justifient la crainte quil
ne suffit pas de se reposer sur les marchés et les normes pour
éviter une anti-tragédie des communs dans le domaine biomédical :
- Les coûts de transaction liés à lacquisition des licences.
Ils sont inégaux entre les différents acteurs et, en particulier,
beaucoup plus élevés pour les institutions publiques que pour
les entreprises privées.
- Lhétérogénéité des intérêts des détenteurs de droits
dexploitation. Entre les NIH, qui sont fidèles à leur
mission de santé publique, les entreprises pharmaceutiques,
qui travaillent très en aval dans la recherche, et les entreprises
de biotechnologie, qui sont très en amont, les points de rencontre
ne sont pas évidents.
- La tendance des chercheurs à surestimer la portée de leurs
travaux. Comment comparer la valeur des brevets, comment apprécier
les applications commerciales futures liées à la mise au point
dun nouvel outil de recherche ? Tous les chercheurs
tendent à penser que lélément quils apportent est
essentiel. Chacun surestime ainsi la valeur de ses propres brevets
et sous-estime celle des autres. Ce qui complique beaucoup les
négociations.
Cette analyse permet détablir clairement lagenda
des pouvoirs publics. Pour quelle serve lintérêt de
tous, la privatisation de la recherche biomédicale doit être opérée
avec la plus grande précaution. Les responsables politiques doivent
limiter les brevets en amont dans le travail de recherche et minimiser
les pratiques de licences restrictives qui interfèrent sur le
développement de produits commercialisables. Sans cela, plus de
droits en amont dans la recherche pourrait paradoxalement conduire
à moins de produits utiles pour améliorer la santé humaine.
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