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Lextension du brevet
Union européenne :
Le Parlement sous pression
entretien
avec Paul Lannoye, député Vert, Parlement
européen.
Rejetée puis adoptée, amendée puis préservée
La directive
communautaire sur la brevetabilité des inventions biotechnologiques
a une longue et sombre histoire, dans laquelle les groupes de pression
industriels ont pesé de façon décisive.
Courrier de la planète : Vous avez suivi depuis lorigine,
en tant que député européen, lhistoire de la directive communautaire
sur les inventions biotechnologiques. Pouvez-vous en retracer
les grandes étapes ?
Paul Lannoye : La première proposition
de directive est déposée par la Commission européenne en octobre
1988. Le débat souvre au Parlement européen, interrompu
momentanément par les élections de 1989(1). Il a fallu ensuite
six années de discussions pour arriver en mai 1995 à un vote final,
qui a rejeté le texte. Tous les députés nont pas repoussé
le texte pour les mêmes raisons, mais lélément décisif était
que la directive prévoyait explicitement la possibilité de breveter
les gènes en tant que tels, quils soient dorigine
végétale, animale ou humaine. Certaines associations ont joué
un rôle important dans lissue du vote, comme les écologistes,
les mouvements liés à la protection animale et les groupes de
défense des droits individuels, mais cela nexplique pas
tout. De façon inattendue, pour des raisons diverses, des députés
de sensibilité très différentes se sont retrouvés à voter contre
la directive. Le résultat a véritablement surpris tout le monde.
n
décembre 1995, la Commission dépose un nouveau texte habilement
toiletté. La nouvelle proposition repose sur une manuvre
juridique destinée à faire croire quon ne brevète pas les
gènes humains tout en les brevetant
Le paragraphe 1 de larticle
5 dit ainsi le contraire du paragraphe 2 : le premier affirme
que les gènes humains ne sont pas brevetables en tant que tels,
et le deuxième que lorsque par un procédé technique on les isole
du corps humain, les gènes sont brevetables.
En juillet 1997, première lecture du nouveau texte. Les Verts
proposent deux amendements, lun sur la question de la biopiraterie,
lautre sur le consentement préalable des donneurs de gènes.
Ils recueillent la majorité des votes. Mais la Commission, comme
elle a le droit de le faire, les rejette : les amendements
passent donc au Conseil des ministres, qui suit la position de
la Commission. La directive revient devant le Parlement en mai
1998, et les mêmes amendements sont proposés. Cette fois-ci, ils
ne recueillent pas la majorité requise : en deuxième lecture
il faut un vote positif de la majorité des députés pour adopter
un amendement, et pas seulement de la majorité des votants.
CdP : Comment expliquez-vous que les mêmes parlementaires
qui avaient voté contre la directive en 1995 aient voté pour en
1998 ?
P. L. : Je crois quen 1995, un grande
nombre de parlementaires ont suivi leur intuition, leur premier
mouvement de rejet dune logique de privatisation du vivant.
Le Parlement de 1995 était en effet fraîchement constitué, puisque
les dernières élections avaient eu lieu en 1994. Les députés ont
ensuite été travaillé au corps pendant près de trois ans. Le lobby
de lindustrie pharmaceutique a joué à fond la carte de la
culpabilisation, expliquant que rejeter la directive, cétait
bloquer la recherche pour des médicaments obtenus par génie génétique
et susceptibles de guérir des maladies génétiques gravissimes,
comme la mucovicidose. Une démonstration soutenue par des associations
de patients, venus en chaise roulante assister aux débats en arborant
un tee-shirt "patents for health"
Tout le monde
se sentait mal à laise, y compris les députés convaincus
que cest une tricherie monumentale de faire croire que le
brevet conditionne la recherche, en particulier pour des maladies
rares où il ny a aucun marché à exploiter. Cette pression
psychologique a été déterminante.
Un autre argument mis en avant pour expliquer aux députés quils
avaient voté de façon un peu légère en 1995 était la compétition
avec les Etats-Unis. Cest un discours omniprésent de la
Commission européenne, comme dailleurs de lindustrie
biotechnologique et de lindustrie pharmaceutique :
attention, si vous refusez les brevets sur le vivant, beaucoup
de chercheurs vont partir aux Etats-Unis. LEurope est déjà
en retard, et dire non au brevet cest se condamner à un
retard définitif.
Non seulement le Parlement sest converti à la brevetabilité,
mais il sest avéré incapable de prendre des amendements
garantissant quau moins les brevets soient adoptés dans
des conditions de clarté. Le premier amendement déposé par les
Verts consistait à exiger un accord préalable des gouvernements
et des populations concernées pour exploiter la biodiversité de
leur pays. Ce qui est en accord avec la convention sur la biodiversité
de 1992. Lautre portait sur laccord préalable explicite
du donneur dun gène humain. Or ces amendements ont été rejetés
en deuxième lecture. Cest donc quon les trouvait gênants !
Sans doute les gouvernements ont-ils donné desconsignes de vote
entre les deux lectures, en demandant aux parlementaires de ne
pas adopter de dispositions qui risqueraient de "déséquilibrer
le texte"
CdP : La bataille autour de la directive européenne est
loin dêtre close
P. L. :Effectivement, la directive est
contestée par deux pays, les Pays-Bas et lItalie, qui avaient
voté contre son adoption au Conseil des ministres. Ils ont introduit
un recours devant la Cour de Justice, qui devrait se prononcer
à lautomne. Par ailleurs, la date limite de transposition
de la directive dans la loi nationale est fixée pour juillet 2000.
Et ce nest pas gagné. En Belgique, qui sétait abstenue
lors du vote au Conseil, le gouvernement est très mal à laise,
notamment parce que les Verts sont au gouvernement. Mais de nombreux
socialistes pensent aussi que seules les applications de la génomique
devraient être brevetables. En France, on ne semble pas avoir
envie de faire vite non plus, dautant que la transposition
pose des problèmes de compatibilité avec la loi nationale sur
la bioéthique. Le cas de la Grande-Bretagne est particulièrement
éloquent : alors que son gouvernement a voté pour la directive
et la brevetabilité des séquences de gènes, Tony Blair fait en
commun avec Bill Clinton une grande déclaration publique à la
presse internationale pour dire le contraire... Ils sont certes
revenus en arrière après, mais cela montre bien que le dossier
nest pas compris par tout le monde. Les juristes de la Commission
européenne ont dailleurs joué sur cette incompréhension.
Par exemple, ils nont absolument pas évoqué le problème
de la compatibilité avec la convention sur la biodiversité :
dun côté, en signant la convention, on demande un partage
équitable des bénéfices tirés de lutilisation de la biodiversité,
de lautre on se garde de mettre dans la directive un engagement
minimal à légard des populations concernées
Cest
dune malhonnêteté totale. Cest surtout la nécessité
de se conformer aux règles de lOrganisation mondiale du
commerce qui a été mise en avant. Pourtant, la directive européenne
va beaucoup plus loin que laccord sur la propriété intellectuelle
(ADPIC) ! LADPIC contient même un article qui permet
dexclure les organismes vivants de la brevetabilité.
Pour le moment, on attend donc lissue du recours déposé
devant la Cour de justice, en essayant dinfluencer les gouvernements
pour quils ne transposent pas. Je crois que la mobilisation
contre la directive reçoit un écho dans les gouvernements et dans
les milieux de la recherche. Des contradictions apparaissent également
dans lindustrie : on voit de grands groupes pharmaceutiques
sinquiéter de limbroglio juridique en cours de constitution
avec les brevets sur les génomes. Les positions ne sont plus aussi
tranchées et aussi homogènes quen 1998, au moment du vote.
1) Dans la plupart des lois nationales, si
une proposition de loi nest pas adoptée avant la fin de
la législature, il faut la redéposer au cours de la législature
suivante. Ce nest pas le cas dans lUnion européenne :
si une élection européenne a lieu alors quun texte est en
cours dexamen par le Parlement, le nouveau Parlement continue
le travail de lancien, sans que la Commission ait à redéposer
sa proposition.
La directive devant le juge
Les recours des Pays-Bas et de lItalie
contre la directive européenne auprès de la Cour de justice
européenne sappuient principalement sur des arguments
juridiques, et non éthiques.
- Ils soulignent lincompatibilité
de la directive avec la convention sur la biodiversité.
En effet, la convention, dont tous les Etats de lUnion
européenne sont membres, prévoit que laccès aux
ressources génétiques des plantes dun pays nest
possible que si lutilisateur de la ressource a reçu
le consentement préalable "bien informé" de
lEtat ou des populations concernées. Une procédure
dont la directive européenne ne dit pas un mot.
- La directive prétend harmoniser
la situation au niveau européen alors quen réalité
elle va beaucoup plus loin : elle rend brevetable
des produits ou des procédés qui jusque-là nentraient
pas dans le champ des brevets. Un tel changement ne peut
pas se faire à la majorité qualifiée des membres du Conseil
des ministres, mais requiert un vote à lunanimité.
La valeur juridique de cet argument très formel ne fait
pas lunanimité. Certains juristes estiment quil
ny a pas dincompatibilité entre harmonisation
et création de nouveaux droits : la directive communautaire
sur les droits des artistes-interprètes et droits voisins
a ainsi conduit un très grand nombre de pays membres,
qui navaient pas de règles en la matière, à faire
naître des droits nouveaux.
- Toute la législation communautaire
sur le brevet reposant sur la convention européenne de
1973, un changement de fond suppose en outre de modifier
cette convention, avec laccord de tous les Parlements
nationaux, y compris ceux qui ne sont pas membres de lUnion
européenne. Le fait de passer au niveau communautaire
pour changer implicitement une convention européenne nest
juridiquement pas acceptable.
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