|
FAO
La lutte pour le libre-accès
José T. Esquinas-Alcázar, Président de la Commission
des ressources génétiques pour l'alimentation et l'agriculture,
FAO
La FAO est pionnière dans la réflexion sur le statut des ressources
génétiques. Contrainte dabandonner lidée dun patrimoine
commun de lhumanité, elle sattache aujourdhui
à défendre les "droits des agriculteurs" dans le cadre
international défini par la convention sur la biodiversité et par
lOrganisation mondiale du commerce.
action
de lOrganisation des Nations unies pour lalimentation
et lagriculture (FAO) en matière de ressources génétiques
démarre dans les années 60. La "révolution verte" mise
en place à cette époque, tout en améliorant considérablement la
productivité agricole dans les pays en développement, saccompagne
dun recul de la place des variétés traditionnelles dans
les systèmes agraires. Lérosion de la diversité génétique
des plantes cultivées devient alors un sujet de préoccupation
pour la FAO. Le problème est dabord perçu de façon purement
académique : on sinterroge sur les causes de lérosion
génétique, sur le danger quelle représente, sur la manière
de collecter le matériel, sur la meilleure méthode de conservation,
etc. Au cours des années 60 et 70, la FAO construit ainsi son
expertise sur une série de problèmes techniques. Mais les réalisations
ne suivent pas. Après létape technique, la question du financement
de leffort de conservation ouvre la deuxième étape de laction
de la FAO en matière de ressources génétiques.
Létape technique
Car les pays en développement des régions tropicales, qui
abritent lessentiel de la biodiversité, nont pas les
moyens financiers de faire ce travail. Pour eux, lurgence
nest pas de préserver la biodiversité pour lavenir,
mais de faire du développement aujourdhui. Ils ne sont prêts
à participer à leffort de conservation de la biodiversité
quavec une aide technique et financière des pays développés.
Telle est la situation en 1972, lors du premier sommet mondial
sur lenvironnement. Dans ses conclusions, la conférence
de Stockholm recommande aux pays membres et à la FAO de rester
vigilants et daffecter des fonds à la préservation des ressources
génétiques. Dans la foulée, le panel dexperts de la FAO
constitué en 1965 conseille détablir huit centres régionaux
de conservation, un dans chaque grand centre de biodiversité mondiale.
Mais la FAO ne peut pas financer cette opération sur ses propres
fonds et doit trouver des contributions extérieures. Aussi porte-t-elle
la question devant le Groupe consultatif pour la recherche agronomique
internationale (GCRAI), lié à la Banque mondiale, qui propose
de créer non pas huit centres, mais un seul : lInternational
Board for Plant Genetic Resources, qui allait devenir lIPGRI,
est établi en 1974 sous légide de la FAO. Cest lui
qui entreprend le travail de collecte et de conservation en banques
de gènes, situées principalement dans des pays développés.
Le Sud défend laccès libre
Or la question du statut juridique des collections de matériel
génétique pose problème aux pays en développement. La propriété
des ressources conservées revient-elle au pays dorigine, au
pays de conservation, ou à personne ? Le débat surgit brutalement
au cours dune conférence de la FAO en novembre 1979, lançant
la troisième étape du processus, cette fois politique et juridique.
En voulant rester sur le terrain strictement juridique, la FAO na
pas pu résoudre le différend. Elle a estimé que la propriété revient
au pays où la ressource génétique se trouve à un moment donné, à
moins quun accord ne précise le contraire. Cette décision
était inacceptable pour les pays en développement. Dautant
quils étaient mécontents de mettre leurs ressources génétiques
à disposition des pays développés et de ne pas profiter des bénéfices
issus de lexploitation commerciale des nouvelles variétés.
A partir de là, il devint impossible dignorer les conséquences
socio-économiques et politiques de la question de la biodiversité.
Le débat organisé par la FAO en 1981, programmé pour durer deux
heures, sétire finalement sur plus de trois jours. Les discussions
débouchent sur la proposition de créer un réseau international
de banques de gènes placé sous légide de la FAO et de préparer
une convention sur les ressources génétiques agricoles. Qualifié
"dengagement" international, terme moins contraignant
que celui de convention, le texte pose le principe selon lequel
les ressources génétiques des plantes sont un patrimoine commun
de lhumanité. Adopté en 1983, lengagement international
se renforce ensuite dun mécanisme destiné à en surveiller
lapplication : la Commission des ressources génétiques
agricoles, organe intergouvernemental ayant son secrétariat à
la FAO.
puis revendique la souveraineté
La première réunion, en 1985, soulève un problème de fond,
celui du statut juridique des nouvelles variétés végétales. Dun
côté, les pays exportateurs de ces variétés refusent quelles
fassent partie du patrimoine commun et demandent un mécanisme de
protection intellectuelle, brevet ou certificat dobtention,
en compensation des investissements réalisés pour mettre aux point
les variétés. De lautre côté, les pays en développement soulignent
que ce travail de valorisation naurait pas été possible si
eux-mêmes navaient pas fourni la matière première, cest-à-dire
les ressources génétiques. Ils veulent obtenir une compensation
pour cet apport. Les discussions mettent quatre ans à aboutir à
un texte annexé à lengagement international en 1989. Premièrement,
lannexe reconnaît parallèlement les droits des obtenteurs
végétaux et les droits des agriculteurs. Deuxièmement, elle pose
le principe de "consentement préalable" : une variété
de ferme ou améliorée ne peut être recueillie quavec laccord
de lagriculteur ou de lobtenteur. Troisièmement, le
texte prévoit un mécanisme financier international permettant de
partager les bénéfices. Enfin, le concept de patrimoine de lhumanité
est désormais soumis au concept de souveraineté nationale. La FAO
fait ainsi un lien avec la convention sur la diversité biologique,
alors en discussion, et qui devait affirmer avec force la souveraineté
de lEtat sur les ressources génétiques quil abrite.
La convention sur la diversité biologique, adoptée en 1992 au
sommet de la Terre de Rio, est une convention contraignante qui
couvre toute la diversité génétique, y compris agricole. Sans
être incompatible avec lengagement international en matière
de biodiversité agricole, elle présente certaines différences,
notamment en matière de patrimoine commun. Afin dharmoniser
le dispositif législatif international, il devenait impératif
de réviser lengagement international. Les négociations,
démarrées en 1995, devraient aboutir prochainement.
Le nouvel engagement ne contient plus de référence au patrimoine
de lhumanité. La souveraineté des Etats sur leurs ressources
génétiques est désormais le socle législatif international, partagé
non seulement par la FAO et la convention biodiversité, mais aussi
par les accords de propriété intellectuelle négociés à lOrganisation
mondiale du commerce.
La grande nouveauté du nouvel engagement est détablir un
système multilatéral daccès aux ressources génétiques liées
à la sécurité alimentaire et de partage des bénéfices tirés de
leur exploitation. Le financement sera à la fois public, par des
contributions des Etats membres, et privé, par des entreprises
semencières ou agro-alimentaires. Les banques de gènes du GCRAI
continueront de rester en accès libre pour la recherche. Mais
les obtenteurs de nouvelles variétés devront ensuite verser une
partie de leurs bénéfices au fonds multilatéral mis en place par
la FAO. En vertu du principe de souveraineté nationale, il restera
ensuite à chacun des Etats membres de définir la portée des droits
des agriculteurs, détablir un mécanisme national de redistribution
des bénéfices. Sans doute aura-t-on là une assez large palette
dinterprétations, plus ou moins favorables aux agriculteurs.
Mais la base est que tout agriculteur conserve le droit dutiliser,
de conserver et déchanger les semences et les variétés de
sa région. Cette coutume ancestrale, battue en brèche par lextension
de la brevetabilité, trouve là un point dancrage fort dans
le droit positif.
|