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57 - Génomique
Les risques
d'appropriation du vivant
SOMMAIRE > L ISEZ LES
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2000-III

FAO
La lutte pour le libre-accès
José T. Esquinas-Alcázar
, Président de la Commission des ressources génétiques pour l'alimentation et l'agriculture,
FAO

La FAO est pionnière dans la réflexion sur le statut des ressources génétiques. Contrainte d’abandonner l’idée d’un patrimoine commun de l’humanité, elle s’attache aujourd’hui à défendre les "droits des agriculteurs" dans le cadre international défini par la convention sur la biodiversité et par l’Organisation mondiale du commerce.

’action de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) en matière de ressources génétiques démarre dans les années 60. La "révolution verte" mise en place à cette époque, tout en améliorant considérablement la productivité agricole dans les pays en développement, s’accompagne d’un recul de la place des variétés traditionnelles dans les systèmes agraires. L’érosion de la diversité génétique des plantes cultivées devient alors un sujet de préoccupation pour la FAO. Le problème est d’abord perçu de façon purement académique : on s’interroge sur les causes de l’érosion génétique, sur le danger qu’elle représente, sur la manière de collecter le matériel, sur la meilleure méthode de conservation, etc. Au cours des années 60 et 70, la FAO construit ainsi son expertise sur une série de problèmes techniques. Mais les réalisations ne suivent pas. Après l’étape technique, la question du financement de l’effort de conservation ouvre la deuxième étape de l’action de la FAO en matière de ressources génétiques.

L’étape technique
Car les pays en développement des régions tropicales, qui abritent l’essentiel de la biodiversité, n’ont pas les moyens financiers de faire ce travail. Pour eux, l’urgence n’est pas de préserver la biodiversité pour l’avenir, mais de faire du développement aujourd’hui. Ils ne sont prêts à participer à l’effort de conservation de la biodiversité qu’avec une aide technique et financière des pays développés.

Telle est la situation en 1972, lors du premier sommet mondial sur l’environnement. Dans ses conclusions, la conférence de Stockholm recommande aux pays membres et à la FAO de rester vigilants et d’affecter des fonds à la préservation des ressources génétiques. Dans la foulée, le panel d’experts de la FAO constitué en 1965 conseille d’établir huit centres régionaux de conservation, un dans chaque grand centre de biodiversité mondiale. Mais la FAO ne peut pas financer cette opération sur ses propres fonds et doit trouver des contributions extérieures. Aussi porte-t-elle la question devant le Groupe consultatif pour la recherche agronomique internationale (GCRAI), lié à la Banque mondiale, qui propose de créer non pas huit centres, mais un seul : l’International Board for Plant Genetic Resources, qui allait devenir l’IPGRI, est établi en 1974 sous l’égide de la FAO. C’est lui qui entreprend le travail de collecte et de conservation en banques de gènes, situées principalement dans des pays développés.

Le Sud défend l’accès libre…
Or la question du statut juridique des collections de matériel génétique pose problème aux pays en développement. La propriété des ressources conservées revient-elle au pays d’origine, au pays de conservation, ou à personne ? Le débat surgit brutalement au cours d’une conférence de la FAO en novembre 1979, lançant la troisième étape du processus, cette fois politique et juridique. En voulant rester sur le terrain strictement juridique, la FAO n’a pas pu résoudre le différend. Elle a estimé que la propriété revient au pays où la ressource génétique se trouve à un moment donné, à moins qu’un accord ne précise le contraire. Cette décision était inacceptable pour les pays en développement. D’autant qu’ils étaient mécontents de mettre leurs ressources génétiques à disposition des pays développés et de ne pas profiter des bénéfices issus de l’exploitation commerciale des nouvelles variétés. A partir de là, il devint impossible d’ignorer les conséquences socio-économiques et politiques de la question de la biodiversité.

Le débat organisé par la FAO en 1981, programmé pour durer deux heures, s’étire finalement sur plus de trois jours. Les discussions débouchent sur la proposition de créer un réseau international de banques de gènes placé sous l’égide de la FAO et de préparer une convention sur les ressources génétiques agricoles. Qualifié "d’engagement" international, terme moins contraignant que celui de convention, le texte pose le principe selon lequel les ressources génétiques des plantes sont un patrimoine commun de l’humanité. Adopté en 1983, l’engagement international se renforce ensuite d’un mécanisme destiné à en surveiller l’application : la Commission des ressources génétiques agricoles, organe intergouvernemental ayant son secrétariat à la FAO.

… puis revendique la souveraineté
La première réunion, en 1985, soulève un problème de fond, celui du statut juridique des nouvelles variétés végétales. D’un côté, les pays exportateurs de ces variétés refusent qu’elles fassent partie du patrimoine commun et demandent un mécanisme de protection intellectuelle, brevet ou certificat d’obtention, en compensation des investissements réalisés pour mettre aux point les variétés. De l’autre côté, les pays en développement soulignent que ce travail de valorisation n’aurait pas été possible si eux-mêmes n’avaient pas fourni la matière première, c’est-à-dire les ressources génétiques. Ils veulent obtenir une compensation pour cet apport. Les discussions mettent quatre ans à aboutir à un texte annexé à l’engagement international en 1989. Premièrement, l’annexe reconnaît parallèlement les droits des obtenteurs végétaux et les droits des agriculteurs. Deuxièmement, elle pose le principe de "consentement préalable" : une variété de ferme ou améliorée ne peut être recueillie qu’avec l’accord de l’agriculteur ou de l’obtenteur. Troisièmement, le texte prévoit un mécanisme financier international permettant de partager les bénéfices. Enfin, le concept de patrimoine de l’humanité est désormais soumis au concept de souveraineté nationale. La FAO fait ainsi un lien avec la convention sur la diversité biologique, alors en discussion, et qui devait affirmer avec force la souveraineté de l’Etat sur les ressources génétiques qu’il abrite.

La convention sur la diversité biologique, adoptée en 1992 au sommet de la Terre de Rio, est une convention contraignante qui couvre toute la diversité génétique, y compris agricole. Sans être incompatible avec l’engagement international en matière de biodiversité agricole, elle présente certaines différences, notamment en matière de patrimoine commun. Afin d’harmoniser le dispositif législatif international, il devenait impératif de réviser l’engagement international. Les négociations, démarrées en 1995, devraient aboutir prochainement.

Le nouvel engagement ne contient plus de référence au patrimoine de l’humanité. La souveraineté des Etats sur leurs ressources génétiques est désormais le socle législatif international, partagé non seulement par la FAO et la convention biodiversité, mais aussi par les accords de propriété intellectuelle négociés à l’Organisation mondiale du commerce.

La grande nouveauté du nouvel engagement est d’établir un système multilatéral d’accès aux ressources génétiques liées à la sécurité alimentaire et de partage des bénéfices tirés de leur exploitation. Le financement sera à la fois public, par des contributions des Etats membres, et privé, par des entreprises semencières ou agro-alimentaires. Les banques de gènes du GCRAI continueront de rester en accès libre pour la recherche. Mais les obtenteurs de nouvelles variétés devront ensuite verser une partie de leurs bénéfices au fonds multilatéral mis en place par la FAO. En vertu du principe de souveraineté nationale, il restera ensuite à chacun des Etats membres de définir la portée des droits des agriculteurs, d’établir un mécanisme national de redistribution des bénéfices. Sans doute aura-t-on là une assez large palette d’interprétations, plus ou moins favorables aux agriculteurs. Mais la base est que tout agriculteur conserve le droit d’utiliser, de conserver et d’échanger les semences et les variétés de sa région. Cette coutume ancestrale, battue en brèche par l’extension de la brevetabilité, trouve là un point d’ancrage fort dans le droit positif.

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Dernière mise à jour Thursday 22 December, 2005