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Les risques
d'appropriation du vivant...
éditorial
par Laurence Tubiana, Le Courrier de la Planète

es sciences du vivant sont en pleine mutation et fondent avec les
nouvelles technologies le nouveau paradigme scientifique et technique
contemporain : la révolution de linformation. Cette révolution
scientifique et technique génère de nouveaux modes dorganisation
économique, de nouvelles relations sociales dont on perçoit encore
mal les enjeux mais qui émergent dans le débat politique, juridique
et institutionnel. Le débat sur les droits de propriété sur le vivant
est un de ces enjeux : cantonné depuis une vingtaine dannées
au cercle des décideurs publics, des scientifiques et des industriels,
il fait aujourdhui irruption dans le débat public.
Pourquoi ? Tout dabord parce que les risque de monopolisation
sur les informations génétiques, jusqualors virtuels, sont
devenus réels. Les arguments en faveur de lappropriation
privée du vivant, notamment la nécessité de protéger linnovation,
se sont partiellement inversés. Lextension des brevets aux
gènes, voire à des éléments plus génériques comme des fractions
dADN, risque de bloquer la diffusion des connaissances.
Lavancée des technologies a changé la donne. Le séquençage
des gènes ou des séquences génétiques est devenu une technique
industrialisable et donc rapide. Or les institutions et les règles
de droit sont en retard sur cette évolution. Inspirés du droit
des brevets classique, les droits de propriété sur le vivant tels
que les reflètent les accords de lOrganisation mondiale
du commerce et la directive européenne sur la brevetabilité du
vivant privilégient la protection de linventeur par rapport
à la diffusion du savoir et au libre accès aux connaissances .
Aussi le camp de ceux qui luttent pour une limitation de lappropriation
privée du vivant reçoit-il de nouveaux renforts. Beaucoup de scientifiques
militent aujourdhui pour de strictes limites au brevetage
du vivant, et plusieurs gouvernements, dont le dernier en date
est celui de la République fédérale allemande, ont décidé de restreindre
ces droits de propriété pour protéger la capacité dinnovation.
La bataille sannonce rude. La pression de la compétition
internationale pousse à une harmonisation des législations dans
le sens dune protection des industriels. La "valeur"
des entreprises des biotechnologies apparaît étroitement liée
aux informations génétiques dont elles disposent en exclusivité.
Chaque fois que des décisions politiques obligent à libéraliser
laccès à ces informations (comme la déclaration de Blair
et Clinton sur le génome humain), le marché financier sanctionne
le secteur. Et les gouvernements comme les laboratoires de recherche
craignent la fuite des cerveaux. Une étape a cependant été franchie,
et cest désormais une décision politique et non technique
que les gouvernements auront à prendre.
Ce changement de nature du débat est indispensable : loctroi
de droits de propriété sur le vivant va au-delà des questions
de valorisation industrielle, du fait même de la nature des découvertes
scientifiques et de la technologie. Cela touche la question des
choix collectifs dans le domaine central du développement des
sciences du vivant dans nos sociétés modernes. La privatisation
des informations génétiques pousse en effet leurs détenteurs à
sériger en lobby pour limiter les contrôles sur les droits
dusage. Les limitations du recours au clonage de lhumain,
les principes éthiques invoqués pour contrôler telle ou telle
application entrent en conflit avec la logique des droits de propriété.
Plus la législation sur le droit dusage est souple, plus
la valeur du droit de propriété est grande. La limitation du brevet
sur le vivant est donc essentielle pour préserver la liberté des
choix collectifs. Puisque lhomme est en passe de se produire
lui-même, il faut que les décisions sur lusage de ce pouvoir
ne soient pas préemptées ou déléguées à un petit nombre. La bataille
contre lappropriation privée du vivant est donc une bataille
démocratique majeure.
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