Anthropologie
Anciennes méthodes,
nouveaux objets
Jean-Pierre Olivier de Sardan, Ecole des hautes
études en sciences sociales
Comprendre les relations locales de pouvoir et leur impact
sur le développement, cest lambition de lanthropologie
sociale et politique. La notion de gouvernance estompe, les clivages
artificiels entre urbain et rural local, moderne et traditionnel.
Courrier de la Planète : Quelle est, pour vous,
la pertinence du concept de gouvernance locale ?
Jean-Pierre Olivier de Sardan : La gouvernance
fait partie des notions pertinentes pour comprendre le local.
Cest avant tout une question dapproche. La science
politique africaniste, la plus intéressée par le concept de gouvernance,
a une approche surtout "macro", travaillant en général
sur des données de seconde main et concentrée sur les relations
politiques urbaines, plutôt dans la capitale. Lapproche
de la " politique par le bas " reste programmatique.
Des textes comme ceux de Bayart restent peu suivis deffet
avant tout parce que la science politique ne fait guère de travail
empirique au niveau local1.
a
science sociale la plus encline à entreprendre des études au niveau
local, et potentiellement la plus concernée par la gouvernance,
est lanthropologie. Mais souvent, dès quil sagit
de pouvoirs, lanthropologie a tendance à sintéresser
uniquement aux pouvoirs traditionnels ou à leurs survivances,
et non aux formes modernes. Les deux approches restent déséquilibrées.
Depuis quelques années, le réseau APAD (Association euro-africaine
pour une anthropologie du développement), dont je fais partie,
essaye de se confronter aux formes de gouvernance locale avec
une approche socio-anthropologique, qui reprend les instruments
de lanthropologie mais au service dune perspective
non passéiste : des études fines, intensives, basées sur la connaissance
des langues locales et lutilisation de méthodes diversifiées
dobservation et dentretiens qualitatifs2.
Cette démarche sinspire entre autres de "lécole
de Manchester" dans lanthropologie africaniste anglaise
des années 1960 (C. Mitchell, M. Gluckman, etc.). G. Balandier
a été lintroducteur en France de cette anthropologie-là,
dynamique, centrée sur les changements et les formes modernes.
Bien que prisonniers de lapproche fonctionnaliste qui dominait
jusque-là, ces auteurs ont été pionniers.
LAPAD entreprend par ailleurs depuis assez longtemps une
analyse socio-anthropologique du développement. Nous sommes ainsi
passés dune anthropologie économique anthropologie
des modes de production à la campagne à une anthropologie
de plus en plus politique. Il sagit de comprendre les modes
dinteraction entre projets de développement et arènes locales.
Je vois ce passage comme une prise en compte progressive des rapports
de force entre les acteurs.
Courrier de la Planète : Quapporte le
concept de gouvernance à ce type danalyses ?
Jean-Pierre Olivier de Sardan : Certains refusent
le concept à cause de ses consonances moralistes, en raison de
son utilisation par la Banque mondiale ; mais il peut avoir un
sens purement analytique. Etudier la gouvernance locale, cest
repérer les pratiques politiques et de gestion au niveau local,
qui modulent les politiques et les modes dintervention de
lEtat ou des opérateurs extérieurs.
Le local que nous étudions névacue pas le central ou le
national mais le recompose de façon particulière. Au Bénin, par
exemple, nous avons pu constater combien la périodisation politique
nationale ne correspondait pas à la périodisation de la vie politique
dans les villages. Ce décalage provient essentiellement des dynamiques
politiques villageoises. La dynamique centrale est suffisamment
retravaillée, recomposée avec des éléments locaux, pour que ceux-ci
méritent une analyse propre.
Prenons les systèmes de santé. Beaucoup danalyses se font
à léchelle macro, alors que pour comprendre ce qui se passe
réellement il faut sintéresser aux structures locales, à
la ligne de front entre les patients et les soignants, où se révèlent
dinnombrables dysfonctionnements. Si on reste au niveau
dévaluation de la Banque mondiale ou des experts de passage,
on ne comprend pas doù viennent les multiples dérives qui
se manifestent. Plus généralement, la ligne de front des politiques
publiques et du développement, cest la gouvernance locale.
Cest là que les politiques nationales, extérieures ou non
gouvernementales, rencontrent les acteurs sociaux locaux.
Ma seule réserve est que le concept de gouvernance locale
que jemploie par ailleurs peut impliquer une certaine
unité systémique des modes de gestion et dexercice du pouvoir.
Bien souvent on a au contraire un éclatement, une superposition
de formes du politique au niveau local. Pour moi, la gouvernance
locale désigne un ensemble disparate de processus et de lieux,
sans direction générale, sans acteur central, sans système réellement
organisé et unifié. Nos études au Bénin3, ou ailleurs
montrent la multiplicité des centres de pouvoirs locaux : outre
le centre de pouvoir officiel, on a affaire à toute une série
dinstances parfois concurrentes, parfois complémentaires
; certaines sont contournées par certains acteurs en fonction
de leurs intérêts. Cest cette profusion que lon peut
appeler gouvernance locale.
Courrier de la Planète : La gouvernance est-elle
une question territoriale ?
Jean-Pierre Olivier de Sardan : Non, la question
nest pas de définir des limites. On peut observer le local
à partir de centres de pouvoir, comme un maire, un chef coutumier,
un sous-préfet, des services techniques, des organisations non
gouvernementales (ONG), un juge, etc. Mais il est impossible de
définir strictement les frontières de la sphère de pouvoir de
chaque pôle.
Par ailleurs, lopposition rural/urbain sestompe considérablement
en Afrique. Les paysans vont régulièrement dans les villes, pour
travailler, mais aussi pour se ravitailler, visiter des parents,
établir des papiers, etc. Il ny a pas une culture rurale,
coupée des flux physiques, économiques ou symboliques avec la
ville, ni, inversement, de justification pour une spécialisation
purement "urbaine".
Notre approche donne aussi une place croissante aux services
déconcentrés de lEtat. Les services techniques sont trop
souvent oubliés, car peu efficients ou sans moyens, alors quils
disposent de pouvoirs dintervention ou de nuisance réels.
Quand on veut étudier la justice ou les douanes, on ne peut pas
davantage ignorer les postes éloignés ou les juges itinérants
que la direction générale des douanes ou les tribunaux dappel.
Le type dobjets que la réalité nous donne nous oblige à
dépasser toutes ces frontières décole.
Courrier de la Planète : Comment regarde-t-on
alors les phénomènes ethniques ou de terroir ? La notion de réseau
suffit-elle ?
Jean-Pierre Olivier de Sardan : Lanalyse
classique un terroir, une ethnie, une langue ne
décrit pas ce que nous observons aujourdhui. On peut affirmer
que ça nexiste plus, si même cela a jamais existé. La plupart
des villages africains sont multi-ethniques et multiculturels,
et souvent depuis longtemps.
La notion de réseau offre de nombreux avantages, mais elle-même
nest pas très définie : elle désigne tout aussi bien
des réseaux de parenté, de clientèle, de voisinage, de promotionnaires,
etc. Il faut toujours aller au-delà de cette première analyse.
Cette recomposition actuelle des objets peut être abordée par
la métaphore du réseau ou par celle de larène. Mais toutes
les métaphores, si on les file trop, deviennent dogmatiques et
absurdes. Lidée darène permet seulement de penser
la variété des enjeux, des logiques et des acteurs autour dun
enjeu.
Courrier de la Planète : Létude des pouvoirs
locaux nest pas un objet classique pour lanthropologie.
Comment justifier ce déplacement ?
Jean-Pierre Olivier de Sardan : Lanthropologie
a en partie perdu ses objets classiques, comme la parenté. Ceci
la conduit parfois à deux dérives. La première est létude
dobjets futiles, "lanthropologie de la chambre
à coucher". La seconde est létude dobjets intéressants
mais avec des perspectives qui les "aplatissent" et
les coupent de leurs enjeux.
Quant à nous, les objets que nous étudions ne sont pas proprement
anthropologiques. La gouvernance, la corruption, les conflits
fonciers sont dabord des problèmes pour les gens. Nous les
traitons aussi comme des problèmes socio-anthropologiques. La
modernité de lanthropologie ne sinscrit pas dans la
futilité de ses objets. En prenant des objets lestés denjeux
sociaux, politiques, notre approche crée aussi une zone de dialogue
avec des opérateurs ou des réformateurs. Elle rend les dysfonctionnements
souvent connus des acteurs irrécusables et oblige
à réagir.
Notre étude sur lhydraulique villageoise au Niger et en
Guinée pour le compte de lAgence française de développement
illustre ainsi toute la complexité des relations villageoises
face à lapproche très standardisée des intervenants. On
voit les limites des comités de gestion créés partout, et à quel
point les représentations de ce quest un bien collectif
sont fluctuantes pour les villageois. Notre étude suggère davoir
recours, quand les comités sont inopérants, à dautres formes :
des acteurs privés, des affermages, des régies municipales, des
mutuelles, etc. Je suis bien conscient de la difficulté dune
telle approche pour les acteurs de développement. Nous aimerions
développer des systèmes de suivi socio-anthropologique des nouveaux
projets pour éviter de se limiter aux seules évaluations ex-post,
qui ne sont pas toujours constructives.
Courrier de la Planète : Comment expliquer ce
recentrage des sciences sociales sur des objets concrets ?
Jean-Pierre Olivier de Sardan : Cest dû
en partie à un changement de logique scientifique : la logique
dominante des années 1930 nest ni celle des années 1970,
ni celle daujourdhui. Mais cest aussi leffet
de lévolution des sociétés. Les sociétés post-coloniales
africaines, avec la crise de lEtat, se sont complètement
recomposées et ne peuvent plus être abordées comme avant.
Ainsi, le développement de la corruption dans lensemble
des pays dAfrique de lOuest est indéniable. La corruption
existait avant, mais elle devient aujourdhui un mode complètement
normal de fonctionnement des administrations et de la population.
De même, les dysfonctionnements actuels des services de santé,
laffaiblissement de l éthique professionnelle du corps
médical, sont des phénomènes nouveaux. On constate aussi la généralisation
du système des faveurs. Actuellement, les critères de compétence
ou les concours ont quasiment disparu des fonctions publiques
africaines. Tout passe par le système des faveurs. La démocratisation
a accentué le phénomène en ajoutant des faveurs partisanes aux
autres voies qui existaient déjà. Ce fonctionnement diffère fortement
du système mis en place au moment des indépendances, hérité en
partie de la colonisation, et régulé par le parti unique.
1) J.F. Bayart et C. Toulabor
(éd.), Le politique par le bas en Afrique noire. Contributions
à une problématique de la démocratie, Paris, Karthala,1992.
2) LAPAD a dix ans. Elle comprend plusieurs centaines de
chercheurs européens et africains. Site :
www.uni-mainz.de/~ifeas/apad.html
E.mail : apad@ehess.cnrs-mrs.fr
3) cf. Bierschenk, T. & Olivier de Sardan (eds), Les pouvoirs
au village : le Bénin rural entre démocratisation et décentralisation,
Paris , Karthala, 1998.
4) cf. Bierschenk, T. , Chauveau, J.P. & Olivier de Sardan
(eds), Courtiers en développement, les villages africains en
quête de projets, Paris, Karthala, 2000.
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