Bénin
Investir la démocratie locale
Nassirou
Bakou-Afari, historien et anthropologue
Université de Hohenheim, Allemagne
Comment les groupes sociaux sapproprient-ils de nouvelles
institutions locales ? Histoire et anthropologie montrent
toute la complexité des modes de représentation politique du monde
rural béninois.
partir de 1990, le Renouveau démocratique béninois va produire
de nouvelles normes pour le jeu politique local. Deux mois après
son entrée en fonction, le gouvernement de transition issu de
la Conférence nationale décide de changer tous les cadres de ladministration
territoriale et les instances élues de pouvoir local héritées
de lancien dictateur-président Kérékou. Labrogation
de la Loi fondamentale du 26 août 1977 a entraîné lillégalité
et lillégitimité des instances de pouvoir local élues sous
lancien régime. Sans être dissoutes complètement, elles
ont été mises en veilleuse.
Les élections locales de juillet 1990 vont être le cadre de nouvelles
luttes entre les différents groupes stratégiques des villages,
lélite paysanne illettrée et les déscolarisés.
Si la fonction de maire a été maintenue au niveau de la commune,
celle de délégué à été remplacée par "chef" de village
ou de quartier. En zone rurale, ceci conduit à un quiproquo sémantique.
Sagit-il de réhabiliter les chefs déchus en 1974 ? A Founougo,
la fonction de chef de village est une création coloniale. Elle
ne repose pas sur un pouvoir territorial pré-colonial mais sur
une chefferie de terre obtenue par la collaboration avec les colonisateurs.
Pourtant, Sabi Gonni, le descendant de ce chef, fort de lintitulé
de "chef de village", va revendiquer une légitimité
coutumière et recevoir le soutien des élites paysannes. En face
de lui, Dorè, le candidat des jeunes au poste de chef de village,
sappuie sur ses études supérieures (niveau terminale) et
sur lexigence faite au candidat de maîtriser la langue française.
Entre 1986 et 1990, le nombre de jeunes"déscolarisés",
cest-à-dire ayant fait des études secondaires mais contraints
de revenir au village, sest accru du fait de laggravation
de la crise scolaire et des problèmes demploi. A la contradiction
traditionnelle lettrés/paysans sajoute lopposition
globale entre les jeunes, déscolarisés ou paysans, et les anciens.
Les premiers lettrés, dune moyenne dâge de 40-50
ans, font partie intégrante de lélite villageoise parvenue
au pouvoir avec le régime de Kérékou et les paysans analphabètes.
Contrairement aux déscolarisés des années 1980, qui ont fait des
études secondaires, aucun deux na le certificat détudes
primaires. Le Renouveau démocratique, en brisant les normes politiques
antérieures, est devenu loccasion de renverser les rapports
de force locaux. Les déscolarisés en profitent pour fustiger la
corruption et lincompétence des dirigeants du village et
de la commune en sappuyant sur les jeunes paysans. Cest
donc le critère générationnel qui prévaut dans la constitution
des coalitions. Les jeunes, de tous milieux et de toutes appartenances
politiques sopposent aux anciens qui soutenaient un candidat
"traditionnel" contre "limpertinence et laudace
des jeunes".
Les jeunes contre les anciens. Finalement, le critère de"lettré"pour
léligibilité a permis aux déscolarisés et aux jeunes dévincer
lancienne élite du village de nombreux postes. La coalition
a remporté 8 des 12 postes à pourvoir. Mais cette élection a été
annulée deux jours plus tard et reportée à novembre 1990, cette
fois-ci avec une atténuation du critère de lettré pour certains
postes. Dès lors, de nouvelles stratégies ont été mises en uvre
à léchelle villageoise. En effet, tout changement de normes
politiques décidé au niveau local nest pas subi passivement
par les acteurs politiques locaux. Les multiples éléments identitaires
du village sont à chaque fois recomposés pour réinterpréter les
nouvelles normes politiques édictées par le pouvoir central.
Le facteur ethnique dans lexpression du politique en Afrique
a souvent été perçu comme un obstacle majeur à la démocratie électorale.
En fait, dans le jeu politique local, lethnicité est intégrée
comme une ressource dans les stratégies des acteurs sociaux.
A Founougo, les Zarma, venus du Niger en 1932, ont commencé à
participer à la vie politique locale en 1974. Leur soutien à tel
ou tel candidat est devenu un objet de marchandage. En 1990, les
Zarma, pour conserver leur privilège contesté par des jeunes lettrés
sur lorganisation du marché aux viandes, ont joué la carte
des anciens contre les jeunes et ont ainsi réussi à entrer au
conseil du village.
Les Peuls, deuxième groupe ethnique de Founougo, sen sont
trouvés au contraire exclus pour la première fois depuis 1974.
Les Peuls ne comptent presque aucun jeune déscolarisé en raison
du faible taux de scolarisation de leurs enfants. Cette situation
a exclu de fait les Peuls de la compétition électorale au niveau
communal. Pas une seule candidature de Peul na été déposée.
Cette exclusion sest répercutée sur le groupe Gando, administrativement
et socialement dépendant des Peuls. Sous le régime de Kérékou,
ces rapports de dépendance avaient été déclarés abolis. Les Gandos
se sont alors beaucoup investis dans le coton et se sont enrichis.
Par ailleurs, ils sont alors entrés dans les conseils révolutionnaires
locaux. Ainsi, le Renouveau démocratique, en ne se préoccupant
pas dune représentation systématique des groupes sociaux
vulnérables, a permis indirectement de rétablir lordre ancien
et les anciens rapports de dépendances qui excluent le captif
de la direction de la cité.
Démocratie masculine. Les femmes aussi sont passées de lassociation
à lexclusion dans les arènes politiques locales. Aux élections
de juillet et novembre 1990, on ne trouve aucune femme sur la
liste des 72 élus de la commune. Depuis lépoque coloniale,
elles disposent de leurs propres structures villageoises pour
leur participation au développement, pour la préparation des repas
officiels, la célébration des mariages et les danses folkloriques.
Sous le régime de Kérékou, ces organisations semi-coutumières
ont été formalisés dans un Comité dorganisation des femmes,
puis dans une Organisation des femmes révolutionnaires du Bénin.
Les femmes avaient un quota fixe de six conseillers dans chaque
instance locale élue.
Mais cette présence sur la scène politique semble avoir été toujours
mal perçue par les hommes. Déjà en 1977, au lendemain de ladoption
de la Loi fondamentale, dont larticle 121 stipulait légalité
de lhomme et de la femme au Bénin, les hommes avaient refusé
de travailler avec les femmes sur les mêmes blocs de culture dans
les coopératives agricoles de type socialiste créées par Kérékou.
Les hommes ont cherché à discréditer les murs des femmes
qui étaient engagées dans larène politique locale. Les femmes
mariées étaient ainsi exclues de la participation formelle. Le
Renouveau démocratique, en rendant plus libres les élections locales
et en supprimant la clause du quota des femmes, a permis aux hommes
dévincer les femmes de la politique locale et de monopoliser
à eux seuls le débat officiel.
"La démocratie a permis de mettre chacun à sa place. Les
enfants ne disent plus"camarades"à leur parents et les
femmes savent désormais quelles ne sont pas faites pour
la politique", rapporte un paysan illettré mais bien au courant
de la vie politique locale
On a donc limpression que les changements politiques radicaux
intervenus au niveau national avec les élections pluralistes nont
provoqué quun réajustement des cartes politiques locales
sans affecter les principales positions acquises précédemment
par lélite paysanne. Les élections, en tant que mode de
désignation des représentants locaux du peuple dans un système
démocratique, viennent ratifier des jeux politiques menés le plus
souvent en marge des normes officielles et servent à légitimer
ou à exclure certains groupes sociaux au plan local.
1) Extrait de La démocratie à Founougo : paysans
et déscolarisés en compétition pour le pouvoir local, in T. Bierschenk
et J-P Olivier de Sardan (éds), Les pouvoirs au village, Karthala,
Paris, 1998.
2) ACOODER : Association coopérative pour le développement rural
de Banikoara
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