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58 - gouvernance locale
La scène et les acteurs
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Bénin
Investir la démocratie locale
Nassirou Bakou-Afari, historien et anthropologue
Université de Hohenheim, Allemagne

Comment les groupes sociaux s’approprient-ils de nouvelles institutions locales ? Histoire et anthropologie montrent toute la complexité des modes de représentation politique du monde rural béninois.

partir de 1990, le Renouveau démocratique béninois va produire de nouvelles normes pour le jeu politique local. Deux mois après son entrée en fonction, le gouvernement de transition issu de la Conférence nationale décide de changer tous les cadres de l’administration territoriale et les instances élues de pouvoir local héritées de l’ancien dictateur-président Kérékou. L’abrogation de la Loi fondamentale du 26 août 1977 a entraîné l’illégalité et l’illégitimité des instances de pouvoir local élues sous l’ancien régime. Sans être dissoutes complètement, elles ont été mises en veilleuse.

Les élections locales de juillet 1990 vont être le cadre de nouvelles luttes entre les différents groupes stratégiques des villages, l’élite paysanne illettrée et les déscolarisés.

Si la fonction de maire a été maintenue au niveau de la commune, celle de délégué à été remplacée par "chef" de village ou de quartier. En zone rurale, ceci conduit à un quiproquo sémantique. S’agit-il de réhabiliter les chefs déchus en 1974 ? A Founougo, la fonction de chef de village est une création coloniale. Elle ne repose pas sur un pouvoir territorial pré-colonial mais sur une chefferie de terre obtenue par la collaboration avec les colonisateurs. Pourtant, Sabi Gonni, le descendant de ce chef, fort de l’intitulé de "chef de village", va revendiquer une légitimité coutumière et recevoir le soutien des élites paysannes. En face de lui, Dorè, le candidat des jeunes au poste de chef de village, s’appuie sur ses études supérieures (niveau terminale) et sur l’exigence faite au candidat de maîtriser la langue française.

Entre 1986 et 1990, le nombre de jeunes"déscolarisés", c’est-à-dire ayant fait des études secondaires mais contraints de revenir au village, s’est accru du fait de l’aggravation de la crise scolaire et des problèmes d’emploi. A la contradiction traditionnelle lettrés/paysans s’ajoute l’opposition globale entre les jeunes, déscolarisés ou paysans, et les anciens.

Les premiers lettrés, d’une moyenne d’âge de 40-50 ans, font partie intégrante de l’élite villageoise parvenue au pouvoir avec le régime de Kérékou et les paysans analphabètes. Contrairement aux déscolarisés des années 1980, qui ont fait des études secondaires, aucun d’eux n’a le certificat d’études primaires. Le Renouveau démocratique, en brisant les normes politiques antérieures, est devenu l’occasion de renverser les rapports de force locaux. Les déscolarisés en profitent pour fustiger la corruption et l’incompétence des dirigeants du village et de la commune en s’appuyant sur les jeunes paysans. C’est donc le critère générationnel qui prévaut dans la constitution des coalitions. Les jeunes, de tous milieux et de toutes appartenances politiques s’opposent aux anciens qui soutenaient un candidat "traditionnel" contre "l’impertinence et l’audace des jeunes".

Les jeunes contre les anciens. Finalement, le critère de"lettré"pour l’éligibilité a permis aux déscolarisés et aux jeunes d’évincer l’ancienne élite du village de nombreux postes. La coalition a remporté 8 des 12 postes à pourvoir. Mais cette élection a été annulée deux jours plus tard et reportée à novembre 1990, cette fois-ci avec une atténuation du critère de lettré pour certains postes. Dès lors, de nouvelles stratégies ont été mises en œuvre à l’échelle villageoise. En effet, tout changement de normes politiques décidé au niveau local n’est pas subi passivement par les acteurs politiques locaux. Les multiples éléments identitaires du village sont à chaque fois recomposés pour réinterpréter les nouvelles normes politiques édictées par le pouvoir central.

Le facteur ethnique dans l’expression du politique en Afrique a souvent été perçu comme un obstacle majeur à la démocratie électorale. En fait, dans le jeu politique local, l’ethnicité est intégrée comme une ressource dans les stratégies des acteurs sociaux.

A Founougo, les Zarma, venus du Niger en 1932, ont commencé à participer à la vie politique locale en 1974. Leur soutien à tel ou tel candidat est devenu un objet de marchandage. En 1990, les Zarma, pour conserver leur privilège contesté par des jeunes lettrés sur l’organisation du marché aux viandes, ont joué la carte des anciens contre les jeunes et ont ainsi réussi à entrer au conseil du village.

Les Peuls, deuxième groupe ethnique de Founougo, s’en sont trouvés au contraire exclus pour la première fois depuis 1974. Les Peuls ne comptent presque aucun jeune déscolarisé en raison du faible taux de scolarisation de leurs enfants. Cette situation a exclu de fait les Peuls de la compétition électorale au niveau communal. Pas une seule candidature de Peul n’a été déposée.

Cette exclusion s’est répercutée sur le groupe Gando, administrativement et socialement dépendant des Peuls. Sous le régime de Kérékou, ces rapports de dépendance avaient été déclarés abolis. Les Gandos se sont alors beaucoup investis dans le coton et se sont enrichis. Par ailleurs, ils sont alors entrés dans les conseils révolutionnaires locaux. Ainsi, le Renouveau démocratique, en ne se préoccupant pas d’une représentation systématique des groupes sociaux vulnérables, a permis indirectement de rétablir l’ordre ancien et les anciens rapports de dépendances qui excluent le captif de la direction de la cité.

Démocratie masculine. Les femmes aussi sont passées de l’association à l’exclusion dans les arènes politiques locales. Aux élections de juillet et novembre 1990, on ne trouve aucune femme sur la liste des 72 élus de la commune. Depuis l’époque coloniale, elles disposent de leurs propres structures villageoises pour leur participation au développement, pour la préparation des repas officiels, la célébration des mariages et les danses folkloriques. Sous le régime de Kérékou, ces organisations semi-coutumières ont été formalisés dans un Comité d’organisation des femmes, puis dans une Organisation des femmes révolutionnaires du Bénin. Les femmes avaient un quota fixe de six conseillers dans chaque instance locale élue.

Mais cette présence sur la scène politique semble avoir été toujours mal perçue par les hommes. Déjà en 1977, au lendemain de l’adoption de la Loi fondamentale, dont l’article 121 stipulait l’égalité de l’homme et de la femme au Bénin, les hommes avaient refusé de travailler avec les femmes sur les mêmes blocs de culture dans les coopératives agricoles de type socialiste créées par Kérékou. Les hommes ont cherché à discréditer les mœurs des femmes qui étaient engagées dans l’arène politique locale. Les femmes mariées étaient ainsi exclues de la participation formelle. Le Renouveau démocratique, en rendant plus libres les élections locales et en supprimant la clause du quota des femmes, a permis aux hommes d’évincer les femmes de la politique locale et de monopoliser à eux seuls le débat officiel.

"La démocratie a permis de mettre chacun à sa place. Les enfants ne disent plus"camarades"à leur parents et les femmes savent désormais qu’elles ne sont pas faites pour la politique", rapporte un paysan illettré mais bien au courant de la vie politique locale…

On a donc l’impression que les changements politiques radicaux intervenus au niveau national avec les élections pluralistes n’ont provoqué qu’un réajustement des cartes politiques locales sans affecter les principales positions acquises précédemment par l’élite paysanne. Les élections, en tant que mode de désignation des représentants locaux du peuple dans un système démocratique, viennent ratifier des jeux politiques menés le plus souvent en marge des normes officielles et servent à légitimer ou à exclure certains groupes sociaux au plan local.

1) Extrait de La démocratie à Founougo : paysans et déscolarisés en compétition pour le pouvoir local, in T. Bierschenk et J-P Olivier de Sardan (éds), Les pouvoirs au village, Karthala, Paris, 1998.
2) ACOODER : Association coopérative pour le développement rural de Banikoara

 

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Dernière mise à jour Thursday 22 December, 2005