Du
Nord aux Suds
Des identités écartelées
Pierre-Jean Roca, CNRS-regards et IFAID
Lunité de la société civile internationale recouvre
lutilisation de messages et de modes de légitimation à la
fois universels et contradictoires. La force des ONG du Nord viendrait
de lunité de leur discours face à des ONG du Sud prises
entre leur discours intérieur et lidéologie internationale.
e
constat est dévidence : la "forme"1
organisation non gouvernementale (ONG), venue dOccident,
se répand jusquaux confins de la Terre. Dans le théâtre
supra-national, il faut noter deux faits. Dune part, la
fragmentation des légitimités des acteurs étatiques et les légitimités
partielles acquises par les nouveaux venus les ONG
correspondent à la constitution dun nouvel échelon concret
de gouvernance. Dautre part, la globalisation des flux commerciaux
et dun certain nombre de flux idéels le feuilleton
Dallas traduit en une multitude de versions "nationales"
et CNN, que lon peut capter de nimporte quel point
du globe saccompagnent dune offre multiple
et contradictoire de " sens ", dans la plus parfaite
équivalence de ceux-ci et en autorisant toutes les combinaisons
possibles, voire même la recomposition de sens anciens en néo-traditions.
Dans ce cadre, lexpansion du modèle ONG répond bien à la
fois à labsence dun sens dominant et, en même temps,
à la juxtaposition de sens multiples. Comment ces superpositions
de rôles sorganisent-elles aux différents niveaux de gouvernance
? Comment les contradictions sont-elles résolues ? Que signifie
la cacophonie actuelle ? Nest-elle que transitoire ? Les
réponses ne sont pas identiques selon que lon regarde du
côté de lOccident ou du côté des Suds.
Au-dessus du national et en dessous. A chaque niveau déchelle,
les ONG exploitent des modes de légitimation pour créer leur propre
espace dexpression. Ainsi, les ONG occidentales peuvent
à la fois jouer de leur crédibilité infranationale "sans
les centres" et parfois "contre" quand il sagit
de défendre les idées des minorités , et aussi de leur reconnaissance
internationale faite dacceptation des règles du jeu interétatique.
Pour nombre dONG des Suds, il nen va pas de même.
Leurs références sont faites, dabord et avant tout, des
contraintes que rencontrent leurs membres au niveau national et
en dessous de celui-ci. Ainsi, quand il sagit de discuter,
dans les forums internationaux, la question de larticulation
des régulations du commerce avec le respect dun certain
nombre de normes sociales, elles vont se positionner seulement
du point de vue de la survie des économies de leurs pays respectifs.
Elles vont alors sopposer aux ONG occidentales et internationales
qui réclament des conditionnalités sociales, en arguant du fait
que celles-ci ne font que défendre les inégalités structurelles
et la domination des pays riches "pouvant se payer le luxe"
de faire vivre leur population à labri de normes sociales
et environnementales.
Les discours tenus au-dessus et en dessous du niveau national
peuvent alors être très différents. Les ONG islamiques, par exemple,
pratiquent le secours aux plus démunis par conviction religieuse,
selon le mode daction associatif musulman, dans le strict
respect des coutumes des communautés. Dans le même temps, lorsquelles
participent aux forums internationaux et aux négociations multilatérales,
elles revendiquent certes leur spécificité, mais avec une syntaxe
aseptisée où le sens communautariste nentre pas en conflit
avec lindividualisme dominant, qui sans être universellement
admis est du moins politiquement correct.
A chaque niveau de gouvernance, un discours adapté permet aux
ONG de survivre, dêtre des acteurs qui comptent et des interlocuteurs
reconnus quitte à avoir plusieurs discours si les règles
du jeu ne sont pas homogènes entre les différents échelons dorganisation.
Prétention universelle. Que se
passe-t-il alors quand des messages portés par des ONG, différents
mais chacun ayant prétention universelle, entrent en concurrence
? En effet, si les modes de légitimation exposés précédemment
sont forcément contextuels, ceux qui se fondent sur des valeurs
" universelles " (ou déclarées comme telles par ceux
qui les énoncent) sont par essence expansionnistes : peut-il y
avoir, à lheure de la mondialisation, de la place pour deux,
voire trois visions globales du monde ?
Prenons lexemple des ONG médicales durgence : celles
qui sont dorigine occidentale ont ainsi recours "au
droit permanent et non contingent" dintervenir pour
soulager la souffrance de tout homme blessé physiquement ou en
danger de lêtre. Il y a à larrière-plan de ces modes
dagir toute une anthropologie. Celle-ci senracine,
de fait, dans " la déclaration universelle des droits de
lhomme" qui se décline en droits des femmes, droits
des enfants, etc. Soit dit en passant, il y a là une vraie contradiction
pour nombre dONG prônant aussi le respect des us et coutumes
locaux, parfois peu compatibles avec les droits "universels".
En tout état de cause, les ONG ont deux attitudes différentes
justifiées par deux représentations de la temporalité de laction
: en temps "normal", les ONG nationales agissent à lintérieur
des frontières de leur Etat ou de celles de leur aire culturelle
de référence, en se conformant, bien évidemment, aux usages locaux;
en situation "durgence" les ONG les plus opérationnelles,
i. e. les internationales, franchissent les frontières et agissent
selon les règles de comportement qui découlent de la vision occidentale
de lhomme, de la femme et de lenfant, notamment en
ce qui concerne le rapport au corps, la vision fonctionnaliste
dun "corps-machine" étant largement la représentation
dominante.
Face à elles, les ONG islamiques (par exemple, Islamic Relief)
sont elles aussi porteuses dune vision de lhumain
qui voudrait conquérir les esprits. Force est de reconnaître que
la concurrence se règle par un partage des territoires : les ONG
islamiques interviennent là où lIslam est majoritaire, les
ONG européennes interviennent partout, ce qui les rend au bout
du compte, plus légitimes internationalement parlant. Les premières
restent attachées, voire enfermées, dans une aire culturelle donnée.
Il y a là laffrontement de deux imaginaires dont un est
déjà un imaginaire social planétaire, notamment à cause de ce
que Z. Laïdi appelle la mondialisation des affects2
: "La plupart des événements mondiaux se vivent sur le
mode de lémotion." Les ONG, formant un duo "
théâtral " avec les médias, (duo auquel il faudrait ajouter
la figure toujours présente du " militaire "3,
contribuent, là encore, à la formation "dun vivre
ensemble émotif, exprimant la sentimentalisation des sociétés
sur les décombres du politique". Portant du "sens"
et des "valeurs" se voulant universels, mais moins légitimés
dans le système des relations internationales parce que résistantes
à loccidentalisation du monde, les ONG non occidentales
pourront-elles jamais prétendre jouer un rôle de premier plan
au niveau de gouvernance supra-national ? Ici aussi, le niveau
de gouvernance et laire dextension de son emprise
règlent le problème de manière empirique.
1) Au sens du patron de
la couturière, mot qui a donné pattern en anglais.
2) Laïdi, Z., Les imaginaires de la mondialisation, Esprit, octobre
1998.
3) Roca, P.-J., Le masque de lurgence, Courrier de la Planète
n°27, 1995.
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