Brésil
Budget citoyen à Porto Alegre
Eliana Guerra, Université de Paris VII-
LMTU
Vitrine de la démocratie locale, Porto Alegre abrite une expérience
historique de participation des populations les plus pauvres.
Mais pour pérenniser ce modèle, il reste à relever les défis financiers
et politiques.
orto
Alegre, capitale de lEtat de Rio Grande do Sul avec 1,3
million dhabitants, est devenue un exemple incontournable
pour ceux qui sintéressent aux modes de gestion urbaine,
de participation et de démocratie locale. En novembre 1999, une
centaine de gouvernements locaux (dEurope, dAfrique
et des Amériques) ont envoyé des représentants au séminaire sur
la démocratie participative organisé par la ville. Les grands
bailleurs de fond, tels la Banque internationale de développement,
lInstitut de formation de la Banque mondiale et le programme
de Gestion urbaine des Nations unies pour lAmérique latine
étaient présents. Une charte a été élaborée, rappelant le rôle
des villes et des municipalités pour le "perfectionnement
politique" des pays ainsi que limportance dune
"intégration réelle entre les peuples du monde entier".
En même temps, lautonomie des gouvernements locaux a été
soulignée. A cette occasion, lexpérience du budget participatif
fut consacrée comme un instrument de gestion publique à employer
pleinement. Le budget participatif serait ainsi en train de devenir
un "véritable paradigme de gestion locale", affirment
les responsables de la planification de la ville de Porto Alegre.
Règles du jeu. En 1988, une coalition
de gauche menée par le parti des travailleurs remporte les municipales.
Elle fait du budget participatif le principal instrument de gestion
municipale, permettant aux habitants de participer à lélaboration
de la proposition de loi budgétaire annuelle de la ville. Pour
ce faire, la ville est divisée en seize arrondissements de délibération,
complétés par six commissions thématiques.
La dynamique est la suivante : de mars à janvier, des réunions,
des assemblées et des forums ont lieu dans la ville. Deux grandes
assemblées sont réalisées dans chaque zone et par commission.
A ces occasions, les participants indiquent leurs priorités et
établissent une hiérarchie, tenant compte des informations fournies
par la municipalité (situation financière de la ville, investissements
votés par chaque forum territorial et politiques sectorielles
décidées par chaque forum thématique).
Les habitants élisent des délégués au budget participatif qui
composeront le forum des délégués (élus entre les mois de mars
et juin) et les membres du conseil du budget participatif (élus
en juin). Ce dernier a en charge la mise en commun des priorités
votées dans les seize forums territoriaux et les six forums thématiques
de la ville pour élaborer la proposition budgétaire et le plan
dinvestissement annuel. Les délégués au budget participatif
ont un rôle de médiateurs entre le Conseil du budget participatif
et les habitants qui participent aux assemblées de zone et aux
commissions thématiques. Les délégués doivent aussi veiller à
ce que le plan dinvestissement soit exécuté. Le processus
est basé sur des règles et des critères très clairs, définis par
les participants et réévalués chaque année.
Le budget participatif se joue sur la fraction des recettes municipales
destinée aux investissements. Les dépenses ordinaires, les salaires
et les coûts de fonctionnement, sont exclus. De même, lutilisation
des sommes attribuées dans le cadre de la décentralisation des
politiques transversales fédérales est fixée davance (éducation,
santé, etc).
Cette dynamique, où la production et la révision de règles prend
une place importante au quotidien, permet de consolider le dispositif
de gestion et, en même temps, de renforcer la capacité des acteurs
à intervenir dans cet espace collectif de gestion de la ville.
Inventer la démocratie. Lexpérience
de Porto Alegre sinscrit dans un contexte de redémocratisation
de la société brésilienne après 20 ans de régime militaire (1964-1985).
Cest aussi un moyen de répondre aux enjeux de la mondialisation,
à laggravation de la crise économique et sociale et aux
processus de décentralisation et de construction de nouvelles
légitimités.
Le processus de décentralisation rend possible lémergence
de formes de démocratie basées sur de nouveaux modes dingénierie
politico-institutionnelle. Toutefois, des formes traditionnelles
de domination, commandées par des forces conservatrices anti-étatiques,
en ont aussi tiré parti. Au contraire, les responsables politiques
de Porto Alegre ont profité de louverture instauré au Brésil
avec la nouvelle constitution de 1998, pour inscrire dans la loi
organique municipale des mécanismes permettant la mise en place
de nouveaux modes de gestion. Ils se sont appuyés sur la mobilisation
des habitants et de la société civile pour amener, non sans résistance,
la chambre des élus municipaux à accepter le principe de la participation
à lélaboration de la proposition de loi budgétaire de la
ville puis, dans un second temps, à approuver une augmentation
de limpôt foncier et de la taxe dhabitation. Bien
que le budget participatif ne soit quun des éléments de
ces nouveaux modes de gestion, il est certainement le plus médiatisé.
Lexpérience de Porto Alegre nest pas la seule au Brésil
à mettre en avant des principe de transparence, de participation,
de discrimination positive en faveur des populations les plus
pauvres et des quartiers dans lesquels les infrastructures urbaines
sont les moins développées. Actuellement, une centaine de municipalités
brésiliennes ont adopté un budget participatif sous des formes
variables.
Pérennité. Le futur de cette expérience
nest pas encore écrit. Considérant que la participation
est motivée surtout par la possibilité de décider de nouveaux
investissements, comment pérenniser un tel processus dans un cadre
daustérité, de compressions budgétaires et de réformes imposés
par lajustement ? Les villes déficitaires auront beaucoup
de difficultés à mettre en place ce type de dynamique. La compétition
entre les villes brésiliennes ne risque-t-elle pas de conduire
à un endettement ? Ces expériences ne risquent-elles pas
de renforcer la tendance à la dualisation de la société brésilienne
en créant des îlots de prospérité dans le chaos urbain ?
Ces nouvelles formes de légitimité sauront-elles se renouveler
tout en gardant leurs principes fondateurs ? A force de vouloir
ériger lexpérience de Porto Alegre en modèle, ne court-on
pas le risque de vider ces dynamiques de participation de leur
sens ? Dans un contexte local et national marqué traditionnellement
par le clientélisme politique et les rapports patrimoniaux avec
la chose publique, lexpérience de Porto Alegre montre quil
est possible de faire de la politique autrement.
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