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Sécurité alimentaire en Inde
Une affaire de femmes
P. V. Satheesh, Deccan Development society
et Michel Pimbert, International Institute for Environment and Development

Le Système public de distribution alimentaire indien permet de réduire les risques de famine. Mais ce dispositif centralisé et bureaucratique, en plus d’être coûteux, fait fi des ressources humaines et naturelles locales. Sur le plateau du Deccan, des femmes pauvres ont mis en place un système alternatif.

epuis l’indépendance, le Système public de distribution (SPD) indien joue un rôle clé dans la prévention des famines. Son principe : acheter des céréales dans les régions excédentaires et constituer des stocks transférables aux zones rurales ou urbaines souffrant d’un déficit alimentaire. Le gouvernement indien peut ainsi proposer de la nourriture à des prix abordables pour les populations à bas revenus. Comme tel, le SPD a constitué un instrument politique crucial pour la sécurité alimentaire et la stabilité politique de l’Inde. Mais il a aussi permis de soutenir de politiques agricoles basées sur le marché et l’irrigation. Or ces politiques ont favorisé les régions les plus riches et les mieux dotées en ressources naturelles au détriment des besoins et des ressources des populations vivant dans les régions à risques, inondables ou semi-arides, c’est-à-dire 50 % des Indiens les plus pauvres.

Sur le plateau semi-aride du Deccan, on trouvait à l’indépendance des cultures de sucre de canne, de gingembre, de pommes de terre et même de coton. Les populations pratiquaient une agriculture alternée qui leur apportait des légumes secs, des céréales et des légumes verts. Ainsi, elles disposaient aussi du fourrage pour leur bétail et de matériaux pour les haies, les maisons et les toits. Toutes ces cultures traditionnelles ont été disqualifiées par le riz bon marché du SPD. La biodiversité agricole s’est appauvrie de manière importante dans les champs et les terrains proches.

Par ailleurs, le SPD a affaibli le rôle des femmes, traditionnellement productrices de nourriture et gardiennes des semences. L’abandon de certaines cultures a aussi conduit à la disparition de fêtes traditionnelles et de travaux en commun. La vie sociale s’est appauvrie. Mais c’est la détérioration de la qualité nutritionnelle de l’alimentation qui a attiré l’attention des groupes de femmes, (les sanghams) sur les effets pernicieux du SPD. La banalisation de l’anémie chez les enfants et les femmes enceintes a été le signal d’alarme.

Les sanghams de la région ont réussi à obtenir, grâce à l’intermédiaire de la société de développement du Deccan (SDD), le financement du gouvernement pour leur Community Grain Found en 1994. Depuis, ce sont des groupes de femmes pauvres et généralement illettrées qui gèrent le système de distribution alimentaire, proposant des céréales produites, stockées et distribuées localement dans près de trente villages. Ces trois opérations sont gérées par des comités de femmes selon des procédures transparentes et connues de tous.

La production est déléguée à de petits paysans et surveillée par les comités de femmes. Les terres pauvres ont atteint en deux ans des rendements inégalés : 800 000 kg de sorgho ont été produits, pourvoyant à près de 3 millions de repas supplémentaires. Le stockage est assuré par les femmes du comité, selon des méthodes traditionnelles. La distribution, enfin, est basée sur une évaluation des ressources de tous les ménages des villages selon des critères définis par le comité de femmes.

Cette expérience offre non seulement une alternative viable au Système public de distribution, mais aussi un moyen nouveau de protection et de réhabilitation locale de la biodiversité des écosystèmes fragiles. Des pistes qui doivent absolument être prises en compte par l’Etat pour mettre en œuvre les principes de traités internationaux comme la convention sur diversité biologique de 1992.

Promotion sociale menaçante

Le projet de programme alternatif de distribution a été rendu possible par l’octroi de fonds gouvernementaux mais d’autres administrations n’ont pas été aussi bienveillantes. Le projet a été très décrié et à même failli être arrêté.

Le succès d’un projet initié et mené par des femmes pauvres, illettrées et issues des castes les plus basses posait problème. Les responsables politiques locaux se sont sentis menacés par ces femmes qui affirmaient leur capacité d’action et, par conséquent, leur autonomie par rapport à eux. Ils sont intervenus auprès de l’administration pour contester le bilan positif officiel. Encore une fois, une gouvernance dominée par des hommes riches et puissants a contré les efforts de femmes pauvres et faibles.

La gestion flexible, locale et adaptative qui caractérise ce système alternatif de distribution alimentaire entre aussi en conflit avec l’approche dominante du développement. Leur apprentissage sur le terrain, les ajustements nécessaires dus aux contraintes et aux opportunités locales ont conduit les femmes à réinterpréter un bon nombre de définitions gouvernementales : jachère, prix des céréales, subventions ou pauvreté. Pour certains fonctionnaires, ces réinterprétations constituaient des tentatives de fraude. Ils n’ont pas voulu comprendre que l’application rigide des règles aurait tout simplement tué le système local de distribution.

P.V.S. et M.P

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Dernière mise à jour Thursday 22 December, 2005