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éditorial

e terme de gouvernance envahit le champ des sciences sociales et
celui des pratiques de développement, après avoir conquis son droit
de cité dans les organisations internationales et dans l'analyse
des pratiques gouvernementales. Gouvernance est un mot "attrape
tout", et on peut craindre qu'arrive le moment où à force de
vouloir tout dire, il ne dira plus rien. On peut évidemment s'irriter
de cette situation et penser que cette irruption fait partie des
complots sémantiques qui, partis de la Banque mondiale, tentent
de résoudre, par des procédés cosmétiques, la crise de légitimité
des organisations internationales.
Cette opération de chirurgie esthétique aurait pour objectif
de ne pas parler du pouvoir, de la démocratie, de l'inégalité
des représentations politiques (entre nations et au sein des nations).
En substituant la notion de gouvernance à celle d'Etat, il s'agirait,
ni plus ni moins, que d'éviter de faire de la politique. Telle
n'est pas la ligne éditoriale que nous avons choisie dans ce numéro
du Courrier de la planète, comme dans ceux qui l'ont précédé.
On peut partir d'une idée simple : si ce concept prend une place
de plus en plus grande dans les débats sociétaux contemporains,
c'est que cette place était vide. Progressivement, toute une série
d'objets mal traités par les catégories analytiques antérieures
émerge et vient remplir de sens cette notion floue. Les catégories
Etat, marché et régime politique ne suffisent plus à définir les
contours globaux de l'économie politique contemporaine. A l'Est,
la fin des dictatures communistes et le rétablissement du marché
sont des conditions nécessaires, mais non suffisantes, pour créer
des sociétés politiquement ouvertes et économiquement dynamiques.
Au Nord, un Etat maigre, rigoureux et pédagogique ne suffit pas
à instaurer des procédures permettant des décisions consensuelles
et efficaces.
Au Sud, l'ajustement structurel n'est pas la panacée attendue
et, quand bien même les Etats se conformeraient aux injonctions
des bailleurs de fonds libéraux, les conjonctures locales rappellent
que l'essentiel n'est pas là. Les économistes ont été contraints
de réintroduire les institutions dans leurs analyses pour pouvoir
rendre compte des difficultés du développement et de la étransition.
On demande aujourd'hui aux anthropologues d'analyser les réseaux
mafieux, la corruption, l'efficacité des décisions, non pas en
trouvant de grands invariants structurels, mais en décrivant,
dans le détail, des situations locales. Des politologues, on exige
qu'ils rendent compte des mécanismes sur lesquels viennent achopper
les stratégies de démocratisation par le haut, qu'ils décrivent
les relations effectives de pouvoir, et non pas l'écart entre
le modéle démocratique standart et son fonctionnement. La notion
de gouvernance, cause de sa fluidité, permet de partir du seul
postulat qui permette d'avancer : "Je ne sais pas ce qui
organise, ni comment s'organisent effectivement les relations
économiques et les relations de pouvoir dans une situation donnée.
Il me faut donc accepter le réel comme il est, et construire dans
des analyses fines comment on en est arrivé à des situations,
toujours particulières".
Loin d'évacuer les enjeux politiques et de pouvoir, la gouvernance
est en train d'en redéfinir les contours. Ce n'est donc pas en
tentant de systématiser cette notion pour lui donner un statut
scientifique que progressera la réflexion, mais en admettant que
le terme de gouvernance occupe tout l'espace qu'il peut dans la
description des relations de pouvoir et des procédures de gouvernementalité.
C'est à cette accumulation de cas concrets et d'analyses que le
Courrier de la planète invite les lecteurs
2000-IV
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