Négociations
internationales:
une question de procédures
Jacques
Lenoble, Centre de Philosophie du droit, Université
de Louvain
Courrier de la Planète : Quelles sont les
réflexions mobilisées par les sciences sociales sur la question
de la gouvernance ?
Jacques Lenoble : Les sciences sociales offrent
aujourdhui deux réponses antinomiques : soit une réponse
en termes defficience, soit une réponse en termes déthique
procédurale.
elon
la première, lamélioration de nos dispositifs régulatoires
démocratiques passe par une meilleure attention aux conditions
devant assurer un résultat efficace de laction publique.
Cette efficacité serait à comprendre au départ de la théorie de
laction rationnelle et à mesurer à laide des instruments
que ses développements ont récemment permis daffiner (analyse
coût/bénéfice, théorie des contrats incitatifs, etc.).
Selon la seconde, lobjectif est une démocratie plus délibérative
et participative. Quelles que soient les réformes à mener au nom
de lefficience, laction de ladministration comme
celle du marché doit rester fondamentalement soumise aux contraintes
juridiques assurant les droits fondamentaux (équité, justice,
droits de lhomme, etc.). Cette vision correspond à la démocratie
représentative et à la théorie républicaine de lEtat. Il
sagit dintroduire des améliorations par les dispositifs
participatifs permettant de transformer lhumanisme juridique
en procédure. Cette position régulationiste, soucieuse de lefficience
publique et de la représentation effective de tous les acteurs
concernés, anime le débat contemporain sur la gouvernance.
Courrier de la Planète : Comment évaluer
ces deux types de réponse à lépreuve du réel ?
Jacques Lenoble : Appliqués à la théorie de
la gouvernance internationale, ces deux courants ont abouti à
des recommandations sur les trois pôles des négociations internationales
: les procédures de négociation, le cadre et les instruments régulatoires
à mettre en place. Par-delà leur apparente opposition, ces deux
solutions partagent un même présupposé, lequel explique leur commune
insuffisance. Et cette insuffisance dépasse la critique économique
de la gouvernance en termes defficience ou lapproche
" morale " en termes de droits fondamentaux et de contraintes
éthiques, si fréquemment opposée aujourdhui à léconomisme
dominant.
Ainsi, pour lapproche, traditionnelle et toujours dominante,
de la démocratie en termes de droits fondamentaux, lorsque la
société adopte un objectif (une norme), la question de son application
est considérée comme ne posant pas de problèmes fondamentaux.
La seule adoption de lobjectif est censée fournir les "
ressources " nécessaires à sa réalisation. La règle est supposée
assurer par elle-même la transformation du contexte social pour
instituer la forme de vie correspondant à la norme émise. Une
telle approche préjuge des intentions et des schémas mentaux des
acteurs. Elle réduit lopération dapplication des normes
sociales et méconnaît la " logique " qui préside aux
effets produits par lusage fait dune norme. Pour moi,
cette méconnaissance explique le constat dinefficience de
nos divers dispositifs de gouvernance à réaliser les objectifs
éthiques que nos démocraties se fixent régulièrement à elles-mêmes.
Cette inefficience devrait conduire à dépasser laccent mis
sur les qualités de légitimité des normes pour intégrer dautres
conditions plus directement en rapport avec les processus qui
conditionnent son application dans un contexte déterminé.
En ce sens, la critique contemporaine que les économistes font
de nos dispositifs traditionnels de gouvernance est intéressante.
Elle repose sur lintuition que les approches en termes exclusivement
éthiques de la régulation démocratique sont insuffisantes. Les
économistes insistent eux sur lapplication de la norme et
le respect des procédures aptes à assurer lefficience des
objectifs poursuivis. Mais si cette critique contient une grande
part de vérité, elle repose en définitive sur la même théorie
de laction des normes. En effet, pour léconomiste
néoclassique contemporain, la définition des " possibles
effectifs " reste liée à un acte mental danticipation
que lexpert économiste peut effectuer en fonction des préférences
données. Cette approche partage la même nature mentaliste et schématisante.
Courrier de la Planète : Comment dépasser
cette limite commune aux deux approches ? Et quest-ce
que cela implique sur la manière de reformuler les modalités de
négociation internationale ?
Jacques Lenoble : Le rapport entre une norme
et son application nest jamais un rapport immédiat. Les
conséquences dune politique ou dune décision ne se
laissent pas réduire à celles quun calcul danticipation
ou doptimisation permet de définir. Elles sont aussi toujours
fonction des représentations propres aux contextes au sein desquelles
ces normes et objectifs auront à se réaliser. Lhypothèse
de la procéduralisation contextuelle considère que lapplication
effective dune norme jugée pertinente dépend des ressources
fournies par les contextes liés aux formes de vie existantes.
Il sagit donc dintégrer à la négociation une reconstruction
des représentations des acteurs concernés, afin de savoir comment
ceux-ci sélectionnent les possibles et définissent les questions.
Ce nest quainsi que lon peut créer des dispositifs
" efficients " de négociation et de transformation sociale.
A défaut, on abandonne la mise en uvre de la norme au seul
jeu des rapports de force et à la seule reproduction des formes
de vie dominantes. Cest dire quune négociation se
doit de porter non seulement sur les objectifs à atteindre, mais
aussi sur les transformations des contextes qui, en dernier ressort,
vont conditionner les résultats effectifs du processus dapplication
des normes adoptées.
| La
négociation biodiversité
Dans le cadre des négociations internationales
de la convention sur la diversité biologique, les débats
ont conduit à interpréter lérosion de la biodiversité
comme le résultat de la méconnaissance de sa valeur et de
sa non-appropriation. Définir des droits de propriété constitue
alors la solution technique retenue pour répondre au problème
de lérosion de la biodiversité. Le choix de cette
formulation du problème fait lobjet, à un niveau formel,
de beaucoup de controverses (légitimité de lappropriation
du vivant, légitimité dune régulation par le marché,
etc.), mais là nest pas le propos. Supposons que la
solution retenue soit pertinente et valide (et après tout,
cest sur cette base quelle a été justifiée et
choisie). Pour que cette solution soit mise en application
de manière effective, une transformation des formes dorganisation
sociale est nécessaire (la définition de droits de propriété
intellectuelle nécessite, par exemple, de mettre en place
au niveau local un cadre juridique dont lutilité ne
se faisait pas sentir auparavant). Or, lusage qui
va être fait de cette injonction définie au niveau international
ne peut pas être appréhendée uniquement par un raisonnement
déductif. Elle est aussi fonction dune reconstruction
de ce quelle signifie pour tel ou tel acteur selon
son propre cadre de vie.
Des coûts ou des bénéfices non anticipés (et non anticipables),
propres à un contexte donné, vont alors apparaître concrètement
sur le terrain lors de lapplication des injonctions.
De même, des solutions pragmatiques vont se mettre en place,
conduisant à un effet de sélection par rapport à la norme
initiale. Et la norme qui paraissait pertinente au départ
ne lest plus à larrivée. Ainsi, aussi pertinente
que soit la technique de définition des droits de propriété,
elle restera toujours tributaire, lors de son application,
dun "quelque chose" quelle na
pas anticipé. Lhypothèse de la procéduralisation contextuelle
considère que lors des négociations, il manque un dispositif
qui permette aux acteurs de la négociation de construire
ce "quelque chose" que lon ne peut déterminer
a priori.
Dans cette optique, un instrument de régulation international
ne pourra donc être opératoire au niveau local quà
la condition quun dispositif permette dajouter
une exigence de cohérence à celle de pertinence déjà présente.
Ce nest quà cette condition que les acteurs
locaux concernés pourront transformer leur savoir-faire
et leur manière habituelle dagir en vue de répondre
efficacement à lobjectif poursuivi collectivement.
Lintégration de parties prenantes autres quétatiques
dans les négociations internationales sur la biodiversité
(peuples autochtones, ONG, parlementaires, etc.) peut apparaître
comme un dispositif allant dans ce sens. Cest sans
doute une condition nécessaire mais pas suffisante car il
est illusoire de croire, entre autres, quil suffit
de renforcer la logique de participation pour garantir une
meilleure compétence sur la question à traiter. Dautant
que cette participation accrue peut ensuite conduire à un
biais culturaliste où lexigence de cohérence serait
en fait considérée comme "naturelle", donnée par
le critère de respect de la tradition et des savoir-faire
locaux. En réfléchissant aux conditions à réunir lors des
négociations pour quune transformation des contextes
permette dassurer que lobjectif jugé valide
sera bien atteint, lapproche procédurale fournit le
cadre à une réflexion sur la redéfinition de dispositifs
de gouvernance internationale qui puissent combiner les
exigences de légitimité à ceux defficacité.
Sélim Louafi
LAMETA-Montpellier
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