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Crevettes
malgaches :
la coopération
sans le développement
Céline Trublin, Agir Ici
La pêche traditionnelle est la grande oubliée de la coopération
internationale. Elle représente pourtant un secteur potentiel
de développement durable et de lutte contre la pauvreté.
Un appel à la cohérence.
ans
les pays du Sud, près de 180 millions de personnes dépendent de
la pêche. 95 % vivent dune pêche de petite échelle. Petite
échelle ? Vite dit ! A Madagascar, cette pêche, que lon
appelle aussi pêche traditionnelle (pêcheurs à pieds ou en pirogues),
représente la moitié des captures annuelles de poissons. La pêche
traditionnelle apparaît ainsi comme un levier de développement
à ne surtout pas négliger. Les politiques daide au développement
de la France et de lUnion européenne, principalement orientées
en faveur de la pêche industrielle, semblent pourtant avoir fait
un autre choix !
Malgré les fortes potentialités dont dispose l"Ile
rouge" (diversité climatique et biologique, accès aux produits
de la mer, ressources minières et énergétiques), Madagascar est
lun des pays les plus pauvres du monde. 75% de la population
vit en-deçà du seuil de pauvreté. La crise économique, en poussant
les plus pauvres à fuir les zones rurales et urbaines, a contribué
à créer près de 100 000 nouveaux pêcheurs traditionnels. Leur
activité représente 50% de la capture totale annuelle de poissons
du pays et pourvoit autour de 70% de la consommation de lîle
en protéines de poissons.
A qui profite la pêche industrielle ?
La pêche industrielle à Madagascar est exclusivement tournée vers
lexportation. La filière crevettière industrielle, qui a été
choisie comme lun des secteurs phares du processus dajustement
structurel dans lequel le pays sest engagé depuis quinze ans,
y joue un rôle économique majeur. Avec 8000 tonnes exportées, elle
réalise 15% de la valeur des exportations du pays, ce qui la place
juste devant la vanille et le café.
En 1995, les 4/5 des prises de crevettes étaient le fait de la
pêche industrielle. Pourtant, toute rentable quelle soit,
la filière crevettière ne participe pas au développement du pays.
Les entreprises crevettières, bien que de droit malgache, ont
des capitaux étrangers, majoritairement français et japonais.
Les revenus après impôt sont donc partiellement appelés à sexpatrier.
Du reste, lEtat malgache ne percevant que 2,5% de la valeur
de la ressource exportée, la filière crevettière ne contribue
quà environ 2 % du budget de lEtat.
Bien plus grave, les crevettes se trouvent en grande partie dans
les zones réservées (zone de deux milles établie en 1963) par
la législation malgache aux pêcheurs traditionnels. En 1998, un
rapport de la Coalition pour des accords de pêche équitables (CAPE)
estimait que plus des deux tiers des prises effectuées par les
chalutiers crevettiers étaient faites illégalement dans cette
zone. Compétition illégale mais aussi inégale : les petits pêcheurs
perdent leur matériel et leurs prises du fait de lintrusion
des chalutiers.
Enfin, la pêche non sélective des bateaux industriels conduit
au rejet de poissons morts dans les eaux côtières. Destruction
de sources de protéines, menace pour le renouvellement des stocks
et pollution sen suivent.
Les priorités de laide
La mise en place dune pêche durable respectueuse de lenvironnement
et subvenant aux besoins alimentaires des hommes semble pourtant
être une préoccupation largement partagée par tous.
La convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM)
de 1982, signée depuis peu par Madagascar, pose les premiers jalons
dune meilleure gestion des ressources. Le concept de pêche
responsable, apparu en 1990 au sein de lOrganisation des
Nations unies pour lalimentation et lagriculture (FAO),
sest concrétisé en 1995 par un Code international de conduite
pour une "pêche responsable". La France et lUnion
européenne affichent des ambitions communes en matière de lutte
contre la pauvreté et dappui au développement durable. Un
survol rapide de la réalité malgache nous montre un autre visage
de cet engagement.
En théorie, lUnion européenne a pour obligation, dans les
politiques qui la mettent en relation avec les pays en voie de
développement, de tenir compte des objectifs quelle sest
données en matière de coopération et de développement (article
130v du traité de lUnion européenne). Et pourtant, en dix
ans, de 1985 à 1995, lUnion européenne a consacré à la pêche
traditionnelle moins de 1% du budget destiné au secteur de la
pêche malgache. La quasi-totalité de laide au développement
a été dirigée vers le secteur industriel et celui de laquaculture.
Charles Josselin, ministre français délégué à la Coopération
et à la Francophonie, affiche la même préoccupation de cohérence.
La France sest aussi engagée à inscrire ses actions de coopération
dans le respect de la convention des Nations unies sur le droit
de la mer et lapplication du code de conduite pour une pêche
responsable de la FAO. Or, jusquen 1996, la France na
financé que des projets industriels ou artisanaux[1].
Depuis, un projet dappui au secteur crevettier a été initié
en 1997, comprenant un petit volet consacré à la pêche traditionnelle.
Mais la crevette reste un produit dexportation. Elle intéresse
avant tout les industriels et noccupe quune place
marginale parmi les produits de la mer consommés par les populations
côtières.
Comment expliquer de telles incohérences entre le discours et
la pratique des bailleurs institutionnels français et européens
? On peut légitimement se demander si les bailleurs ne recherchent
pas plutôt une réponse aux problèmes de pêche tels quils
se posent dans les pays du Nord, comme celui de la surpêche ou
celui de la demande croissante des consommateurs européens. La
France a importé près de 7 000 tonnes de crevettes de Madagascar
en 1999[2].
Il ne fait pas de doute que la filière crevettière est une filière
extrêmement rentable. Les sociétés engagées dans cette industrie
en tirent dimportants bénéfices. Il est donc particulièrement
incohérent (indécent) que ces sociétés concentrent lessentiel
des fonds, par ailleurs comptés, de laide publique au développement
française et européenne en matière de pêche.
La France et lUnion européenne accorderaient-elles plus
dimportance à la bonne santé dune poignée dindustriels
quà celles de centaines de milliers de personnes ? Laide
au développement a manifestement besoin dêtre révisée !
1) Stratégie
de la coopération française dans le secteur des pêches, Secrétariat
dEtat à la Coopération et à la Francophonie, Caisse française
de développement, février 1998.
2) Crevettes. Madagascar : une source privilégiée,
Produits de la Mer, n°62, août-septembre 2000.
| Agir ici est
une ONG qui mène des campagnes dopinion publique
avec des associations françaises et étrangères de solidarité
internationale de défense des droits humains, de protection
de lenvironnement et des organisations uvrant
pour le désarmement.
www.agirici.org
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Une campagne pour agir
Laide au développement fait fausse route : redressons
la barre !
Menée par Agir ici, en partenariat avec la CAPE (Coalition
pour des accords de pêche équitables), le CCFD (Comité catholique
contre la faim et pour le développement), Pêche et développement
et Solagral, cette campagne sest achevée le 31 décembre
2000. Elle pointait les incohérences des politiques daide
au développement française et européenne en matière de pêche
à Madagascar. Une demande a été effectuée auprès du ministre
délégué à la Coopération et à la Francophonie ainsi que
du Commissaire européen au développement et à laction
humanitaire afin de réorienter les financements publics
en faveur de la pêche traditionnelle.
Pour connaître les suites de la campagne, contactez Agir
ici.
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