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Développement
durable
Une question de régime !
Hubert de Foresta, Institut de recherche
pour le développement.
Le droit international de lenvironnement tend à simposer
dans le discours indonésien. Mais les outils quil apporte
restent encore hors de portée de beaucoup de groupes locaux. Ladaptation
locale des normes internationales passe avant tout par la démocratisation
des rouages de gouvernance.
Courrier de la Planète : Quel est limpact
des conventions internationales liées à la forêt (biodiversité,
climat) sur les pratiques locales de gestion des écosystèmes forestiers
en Indonésie ?
Hubert de Foresta : En réalité, ces conventions
ne peuvent actuellement avoir dimpact sur les pratiques
locales que dans les zones nécessairement très limitées concernées
par les projets du Fonds pour lenvironnement mondial (FEM
ou GEF en anglais). Leur influence sur les pratiques locales de
gestion des écosystèmes forestiers à léchelle du territoire
indonésien est donc actuellement pour ainsi dire nulle. Le contraire
serait surprenant, vu le caractère récent des conventions biodiversité
et climat, et vu le caractère dictatorial quavait le régime
jusquà la chute démission de Suharto en 1998.
es
accords internationaux "engagent" en effet des Etats.
Dans un pays signataire, la mise en uvre des principes énoncés
dans une convention internationale est dabord le fait du
système de gouvernance de ce pays (gouvernement, assemblée législative,
administration, groupes de pression de la société civile), à qui
revient la charge dadapter les politiques, les lois et réglementations
nationales en fonction des principes de la convention. Cette adaptation
passe donc par un processus " descendant " complexe,
depuis le système de gouvernance national jusquaux pratiques
locales qui représentent le dernier maillon de la chaîne. La durée
de ce processus dépend de nombreux facteurs, notamment du "
décalage " entre cadre juridique national et convention,
du contexte politique national, des rapports de force entre groupes
de pression nationaux favorables et défavorables à la convention,
enfin de limportance accordée par le gouvernement à lopinion
internationale en cas de non-respect des engagements.
Il serait donc injuste de conclure à linefficacité ou à
limpuissance des conventions du type biodiversité et climat.
Une convention internationale comme la convention biodiversité
ne peut donc avoir dimpact sur les pratiques locales à léchelle
du territoire national quà long terme, une fois le processus
dadaptation des politiques, des lois et des règlements terminé.
De plus, le régime politique dictatorial en place en Indonésie
jusquen 1998 navait aucun intérêt à voir appliquer
les principes de ces conventions-principes qui remettent profondément
en cause le comportement des élites politico-économiques. Il est
donc parfaitement logique que leffet de ces accords sur
les pratiques locales ne se fasse pas encore sentir.
Courrier de la Planète : Les communautés
locales ayant développé des pratiques de gestion durable ne peuvent-elles
se servir des conventions pour mettre en valeur ces pratiques
ou les défendre lorsquelles sont menacées ?
Hubert de Foresta : Pour la reconnaissance
de leurs droits et de leurs pratiques, les communautés locales
tentent dabord de sappuyer sur lensemble des
lois, décrets et règlements nationaux gouvernant laménagement
du territoire et la foresterie. En Indonésie, cet ensemble offre
de très sérieuses possibilités aux communautés locales, possibilités
qui restent jusquà maintenant théoriques en raison de deux
obstacles majeurs. Dune part, les communautés locales ne
disposent que dune information passablement tronquée et
orientée sur les droits que leur confèrent les lois et règlements
nationaux. Dautre part, le système judiciaire corrompu na
encore jamais permis aux communautés locales de faire respecter
leurs droits par la voie légale, quand bien même elles disposaient
dune information sérieuse et complète.
La sensibilisation de la communauté internationale apparaît comme
la solution de dernier recours pour ces communautés locales, lorsque
les autres actions ont échoué ou nont aucune chance daboutir.
Les conventions peuvent alors effectivement devenir des outils
pour les communautés locales, outils utilisés dans un processus
"remontant" pour faire reconnaître leurs droits et leurs
pratiques par les autorités nationales. En réalité, dans un pays
comme lIndonésie, ce processus "remontant" reste
limité à quelques cas emblématiques. Par exemple, la destruction
par une grande concession forestière des agroforêts[1]
à rotin de Bentian à Kalimantan ou lappropriation par lEtat
des agroforêts à Damar de Krui, à Sumatra, deux cas où des acteurs
extérieurs à la communauté -en général des ONG nationales
ont pu assurer le transfert des informations nécessaires vers
la communauté locale et vers la communauté internationale.
Au-delà des conventions proprement dites, ce sont en fait les
grands courants dopinion traversant la communauté internationale
qui peuvent être utilisés par les communautés locales. En effet,
une convention internationale ne représente le plus souvent que
la concrétisation sous une forme officielle du discours international
à un moment donné. Elle intervient après une période souvent longue
de débats au sein de la communauté internationale, durant laquelle
les grands principes se diffusent dans les élites politiques nationales
et sintègrent aux discours politiques nationaux.
Courrier de la Planète : La réflexion internationale
sur la gestion de lenvironnement na-t-elle pas influencé
les pratiques locales, indépendamment des outils que constituent
les conventions ?
Hubert de Foresta : Les avancées de la
réflexion internationale ont contribué à transformer le discours
des autorités, ainsi que le regard porté par ces autorités sur
les pratiques locales de gestion durable déjà existantes. En Indonésie,
le discours international sur la forêt, lenvironnement et
les communautés indigènes a dabord imprégné les textes politiques
officiels, puis les documents dorientation politique en
matière daménagement du territoire et de foresterie ; il
est maintenant en cours dintégration aux textes législatifs
et réglementaires. Par exemple, à la suite des vives critiques
émises par la communauté internationale lors du congrès forestier
mondial dAntalya en 1996, le ministre des Forêts a décidé
dinitier une nouvelle politique délégant la gestion de terres
forestières dEtat à des communautés locales ayant fait leurs
preuves en termes de gestion durable. Mais cette percée nest
encore que ponctuelle, et son extension à tout le territoire dépend
maintenant de lévolution du contexte politique national.
Par ailleurs, le discours international soutient les ONG "environnementalistes"
et "indigénistes" qui deviennent des groupes de pression
de plus en plus actifs militant pour lintégration des principes
du développement durable, et la défense concrète des droits des
communautés locales.
Courrier de la Planète : Linfluence
grandissante des "communautés indigènes et autochtones"
dans la convention biodiversité (et même depuis peu dans la convention
climat) offre-t-elle aux communautés agroforestières indonésiennes
une chance de mieux se faire entendre, aussi bien au niveau national
quau niveau international ?
Hubert de Foresta : Cest probable.
Lintégration grandissante des concepts liés aux communautés
indigènes au sein des discours internationaux a pour effet théorique
de renforcer la position des communautés indigènes en Indonésie.
Jémettrais cependant deux réserves.
Dabord, toutes les communautés indigènes et autochtones
ne sont pas au courant de " leur influence grandissante ".
Pour la plupart, les discours internationaux sont inaccessibles
et inconnus. Des ONG nationales peuvent faire le lien, sans que
lon puisse toujours déterminer lefficacité (quantitative
et qualitative) du transfert dinformations quelles
assurent.
Ensuite, lemploi abusif du concept dindigène, hors
de son cadre, simplement parce que le terme est à la mode, me
paraît sujet à de dangereuses dérives. La plus lourde de sens
est la polarisation des attitudes entre indigènes et "non-indigènes"
dans un pays où les sensibilités ethniques sont très fortes et
peuvent se traduire rapidement par des bains de sang.
Un autre exemple de dérive, plus discret mais aussi plus pervers,
est lié à lévolution de la société rurale indonésienne dans
les dernières décennies. Les communautés " indigènes "
forestières au sens strict sont maintenant très peu nombreuses
comparées aux communautés locales ayant développé des pratiques
de gestion agricoles ou agroforestières en relation avec des marchés.
Les règles sociales qui gouvernent les relations au sein de ces
communautés, souvent mixtes et non plus " indigènes ",
ont fortement évolué pour sadapter à la monétarisation croissante
des échanges. De même, le pouvoir politique local a changé de
mains et les chefs coutumiers ne gardent le plus souvent quune
fonction honorifique de garant des traditions culturelles (cérémonies
religieuses, décès, mariages). Certains de ces chefs se sont déplacés
vers les villes et ne gardent plus quun contact épisodique
avec leurs communautés dorigine. Face à des menaces extérieures
de dépossession et de perte de contrôle des ressources naturelles,
une communauté locale mixte, ou lONG qui aide cette communauté,
peuvent être tentées de revendiquer un statut de communauté "
indigène ", afin de bénéficier dune part du pouvoir
politique et dune meilleure protection de ses droits. Mais
cest une stratégie dangereuse pour le futur, qui peut amener
à transférer une part du pouvoir politique à des chefs traditionnels
qui ne sont plus reconnus en tant que tels par leur communauté
dorigine. Ce danger ne peut être écarté que si les changements
sociaux au sein de ces communautés sont pris en compte lors du
transfert de pouvoir, si le caractère " indigène " de
la communauté nest pas pris au pied de la lettre.
En conclusion, les conventions internationales liées aux forêts
doivent être considérées comme un outil parmi dautres dans
une stratégie globale de sauvegarde de pratiques de gestion durable
du milieu ou damélioration des pratiques. Lefficacité
de cet outil ne peut être jugée que sur le long terme. Mais elle
dépend clairement des caractéristiques du régime politique de
lEtat signataire de la convention. Un régime dictatorial
peut très bien signer une convention et ne rien faire pour en
favoriser la mise en application sur son territoire si cela gène
ses intérêts. Il peut intégrer les principes de la convention
dans son discours national et international, et reculer indéfiniment
leur mise en application, en évoquant des obstacles dordre
technique. Il garde ainsi une place " honorable " dans
la communauté des Etats sans rien changer dans les faits. En Indonésie,
sous Suharto, ce type de stratégie a souvent été mis en uvre,
avec pour conséquences majeures la déresponsabilisation des communautés
locales vis-à-vis de la gestion de leur milieu, le recul des pratiques
locales de gestion durable et la dégradation irréversible du domaine
forestier national.
La communauté internationale ne possède que bien peu de cartes,
mais est-elle obligée de jouer ce jeu pervers ? Le développement
durable en démocratie nest pas garanti, mais peut-il y avoir
développement durable sans démocratie ? Et si non, alors, nest
ce pas une urgence pour lavenir de notre planète que la
communauté internationale intègre cette donnée de base dans ses
débats sur le développement durable ?
1) Le concept
dagroforêt provient de certains systèmes forestiers gérés
par des communautés locales en Indonésie, qui ont créé et maintenu
des structures forestières artificielles au sein des terres agricoles.
Le terme agroforêt souligne les relations étroites entre composants
forestiers et agricoles. |