Environnement
Du local au global
[et vice versa]
éditorial
par François Lerin et Laurence Tubiana, Le
Courrier de la planète.

a question environnementale est en train de modifier en profondeur
la configuration dune partie notable des négociations internationales.
Cette modification touche à la fois les objectifs substantiels
des négociations et leur déroulement. Elle concerne également
les acteurs impliqués et les procédures par lesquels ils interviennent.
Elle complexifie et intensifie les relations entre les questions
globales et les situations locales. Ce processus nest pas
achevé mais en cours de réalisation.
En effet, les questions environnementales ont une double caractéristique
qui déplace les modalités de négociations :
1/ ce sont des questions éminemment globales. Une fois admis
que le "vaisseau terre" est un seul système, une série
denjeux apparaît sur léquilibre, ou la destruction,
de ce système. Tous les acteurs et toutes les institutions sont
concernés par lévolution dindicateurs concernant la
planète toute entière ;
2/ mais ce sont également, pour cette même raison, des questions
toujours localisées. Les comportements des acteurs économiques
privés, des Etats, les modes de croissance, les techniques de
transport ou de production dénergie, les attitudes face
aux ressources naturelles, etc., sont toujours des questions locales,
renvoyant à une multiplicité de situations.
Or cette articulation global/local est loin de faire partie des
modes classiques de négociation internationale, dominés par des
enjeux économiques et géostratégiques où la primauté de lEtat-nation
comme représentant des intérêts locaux est absolue. LEtat
est la seule source de légitimité et de compromis en matière internationale,
à lexception partielle, récente et en formation, des chartes
sur les droits fondamentaux.
Les accords de libre-échange conclus par la Grande-Bretagne avec
la France en 1860 ont donné, avec lapplication de la clause
de la nation la plus favorisée, le modèle de ces arrangements
internationaux. En dautres termes, laccord entre des
puissances dominantes définit le régime de concurrence internationale
pour tous les Etats. Ce principe prévaudra après 1945 comme le
principe fondamental des accords économiques dans la deuxième
grande phase de libéralisation du commerce extérieur, sous légide
du GATT et des Etats-Unis.
Le poids des puissances centrales demeure bien sûr décisif dans
le lancement des négociations environnementales actuelles, mais
cette prédominance ne doit pas masquer les nouvelles caractéristiques
des compromis mondiaux en cours délaboration.
1. La "communauté épistémique".
Le premier constat que lon peut faire est quun problème
environnemental requiert aujourdhui un diagnostic raisonné,
élaboré de façon collective. Pour évaluer le réchauffement climatique
par exemple, on a vu se constituer en réseau un ensemble de disciplines
scientifiques qui avaient à statuer sur la réalité du phénomène,
sur les études et concertations à mettre en uvre ainsi que
sur les objectifs et les moyens dune convention internationale.
Cette "communauté épistémique", comme on a fini par
lappeler, nest comparable ni aux think tanks du gouvernement
dominant léconomie mondiale (comme lont été lécole
de Manchester dans la première libéralisation ou celle de Chicago
dans la seconde), ni aux expertises mobilisées pour les besoins
dune démonstration orientée (comme lorganise, par
exemple, la Banque mondiale sur les politiques dajustement
structurel ou de lutte contre la pauvreté).
Sans mésestimer les biais du diagnostic, liés au fait que la
capacité scientifique et technique est principalement le fait
des économies les plus puissantes, la plupart des observateurs
des négociations internationales notent que la discussion du diagnostic,
lélaboration du consensus sur le phénomène et les mesures
à prendre, sont beaucoup plus ouverts et "universalistes"
que ne lont jamais été celles concernant le "courant
dominant" des politiques économiques. Les forums et les programmes
de travail de cette communauté épistémique sont élaborés dans
un cadre pluri-national et sur la base de normes et de procédures
liées aux disciplines scientifiques et à lapplication de
leur expertise à un objet pratique déconomie-politique internationale.
2. La montée en puissance dacteurs
non étatiques. Autre constat, lintervention accrue
des organisations non gouvernementales (ONG), dabord en
parallèle aux discussions inter-étatiques, puis de plus en plus
systématiquement intégrées aux processus de négociation. Certains
analystes, liés au courant libéral dominant, ont même vu dans
cette institutionnalisation du rôle des ONG un facteur de critique
radicale, voire de déstabilisation potentielle de la phase de
libéralisation accélérée du commerce et des espaces nationaux-à
laquelle ils attachent une croyance fondamentale, la percevant
comme la colonne vertébrale de la croissance et de la prospérité
actuelle.
Bien que majoritairement originaires des pays développés, ces
ONG se constituent en réseaux internationaux, actifs auprès des
opinons publiques et des décideurs politiques (et donc des administrations
nationales), soucieux de préserver leurs images électorales face
à des citoyens actifs et organisés. Or, ces réseaux ne sont plus
porteurs, dans leur principe, de lintérêt stratégique de
nations spécifiques. La "sécurité nationale", si chère
à la diplomatie américaine (et omniprésente dans les autres délégations),
nest plus lalpha et loméga de lélaboration
des positions de négociation. Les ONG et autres acteurs de la
société civile nont dautre légitimité que de défendre
des compromis favorables à la création de biens publics internationaux
Ils ne peuvent maintenir cette légitimité quen produisant
du consensus dans toutes les nations parties prenantes, en influant
sur les positions des gouvernements et des opinions publiques.
A se confronter ainsi à des intérêts sectoriels, régionaux ou
locaux, les réseaux dONG sont producteurs, au moins potentiellement,
de consensus sociétaux bien plus larges que ceux produits par
des négociations strictement inter-étatiques.
3. Les règles globales influent sur les
acteurs locaux. Les règles issues des négociations globales
créent de nouvelles conditions et contraintes pour les acteurs
locaux. Celles concernant la conservation des espèces, par exemple
des baleines ou des éléphants, ont modifié laccès des exploitants
à ces ressources en leur imposant des contraintes nouvelles. Elles
obligent parfois les gouvernements à consentir des compensations
aux acteurs les plus lésés et conduisent à de nouvelles répartitions
des ressources.
Autre exemple de redistribution des cartes : la négociation
sur leffet de serre pousse à développer les énergies renouvelables,
en ce sens quelle remet en question lénergie hydroélectrique
et la construction de barrages ainsi que lusage du nucléaire.
Les groupes qui se sont mobilisés, avec parfois beaucoup de succès,
contre ces équipements au nom de leurs effets locaux sur lenvironnement
doivent chercher de nouveaux appuis et réorienter leurs argumentaires.
4. Les enjeux globaux et lémergence des identités locales.
Les négociations internationales sur les problèmes globaux sont
aussi loccasion pour certains acteurs locaux daffirmer
leur existence et de se donner de nouvelles marges daction.
Deux exemples de cette émergence des acteurs locaux à la faveur
dun débat global peuvent être trouvés dans la convention
sur la biodiversité.
Le premier est celui des peuples indigènes. Ces peuples tentent,
depuis de nombreuses années, de faire reconnaître leur statut
spécifique (et leurs droits) à lintérieur des systèmes nationaux.
Sans succès dans bien des cas, ils revendiquent la reconnaissance
de leurs pratiques de chasse, de cueillette, de pharmacologie,
dagriculture, mais aussi leurs pratiques de conservation
de la biodiversité. En sinscrivant comme des promoteurs
et des défenseurs des biens globaux, ils tentent dobtenir
des soutiens dans les opinions publiques et les administrations.
La "communauté internationale" (celle qui négocie) peut
ainsi devenir un allié de leurs revendications et faire pression
pour que les gouvernements nationaux leurs reconnaissent des droits
refusés jusqualors. Le gouvernement rétif peut ainsi apparaître
comme manquant à ses engagements internationaux, là où, auparavant,
il ny avait quune question de sécurité ou de droit
intérieurs.
Un autre exemple est celui de la petite paysannerie et des mouvements
sociaux dans les agricultures des pays développés, qui contestent
le bien-fondé du modèle de développement agricole internationalisé.
Leurs batailles contre la privatisation des ressources génétiques
via les brevets sur les semences, navaient eu que peu ou
pas décho. La généralisation dune norme internationale
homogène, le brevet, paraissait aller nécessairement de pair avec
une victoire sans partage des firmes internationales de biotechnologies.
Les revendications autour du "privilège des fermiers"
(droit des agriculteurs à replanter leurs propres semences) nont
trouvé de relais que lorsque les discussions sur la préservation
de la biodiversité ont mis en exergue le rôle essentiel des pratiques
paysannes dans le maintien de la variété génétique.
Ces deux types dacteurs, ralliés par dautres, ont
ainsi été les promoteurs dune adaptation du droit de propriété
intellectuelle sur le vivant-aujourdhui objet dun
vif débat (lire le
Courrier de la Planète n° 57). De même que le droit de propriété
intellectuelle favorisant certains acteurs a été obtenu au nom
dun enjeu global, la circulation des innovations et des
informations portant sur la reconnaissance de droits collectifs
est validée, toujours au nom dun enjeu global. Dans lélargissement
de lagenda des priorités internationales, des acteurs dominés
ou minoritaires peuvent ainsi trouver des relais daction
et de validation de leurs propres stratégies.
Soulignons, pour conclure, que ces interdépendances entre le
global et le local généralisent les procédures de la subsidiarité,
cest-à-dire des modes dorganisation des prises de
décision. Il est en même temps difficile de répartir a priori
les domaines et les champs de décision de façon stricte, car les
acteurs peuvent intervenir simultanément et se trouver des légitimités
à des niveaux différents. Lapproche classique de division
verticale acteurs locaux gérant des ressources locales,
acteurs nationaux élaborant les normes et lappareil législatif,
Etats négociant les normes internationales doit se transformer
en une approche nouvelle, articulant les échelons de gouvernance.
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