Des
résultats décevants
entretien avec Thomas
Guéret, Mission interministérielle de leffet de serre
Lingénieur de la mission effet de serre chargé du plan
national de lutte contre les changements climatiques fait le point
sur létat davancement des travaux en France.
Global Chance : Où en est-on de lapplication
du programme de lutte contre le changement climatique ? En
commençant par les gaz à effet de serre autres que le dioxyde
de carbone, cest-à-dire le méthane, loxyde nitreux
et les gaz frigorigènes.
Thomas Guéret : Les rejets de méthane viennent
principalement de lagriculture et des ordures ménagères.
Pour le méthane dorigine agricole, les actions ne sont pas
vraiment ciblées. La contribution de lagriculture et de
la déforestation à leffet de serre est connue depuis relativement
peu de temps, et le programme na pu que poser des lignes
directrices. Il y a pourtant des actions à développer en synergie
avec dautres secteurs. Par exemple, en Bretagne, en mettant
moins dazote sur les sols et en captant lazote des
déjections animales, au lieu de le laisser passer dans les sols,
on lutterait à la fois contre la pollution des eaux par les nitrates
et contre les rejets doxyde nitreux dans latmosphère.
Mais pour linstant rien nest en place dans lagriculture,
ni pour le méthane, ni pour loxyde nitreux.
n
revanche, le programme oblige à capter le méthane dégagé par les
ordures ménagères. Les décharges doivent être couvertes et le
méthane récupéré et transformé en énergie ou simplement brûlé.
En brûlant, le méthane se transforme en dioxyde de carbone (CO2),
et une molécule de CO2 contribue sept fois moins à leffet
de serre quune molécule de méthane. LADEME, qui est
en charge de ce volet du programme, a déjà mis en place des réglementations
et des aides. Cest une part importante des mesures, représentant
un million de tonnes de carbone sur les seize à économiser.
Les rejets de gaz frigorigènes (les CFC) répondent à deux utilisations :
la climatisation (voitures, bâtiments, froid industriel) et les
emplois industriels (isolants, transformation de matériaux). Lobjectif
était déconomiser un million de tonnes de carbone dici
à 2010 par des changements techniques, et 0,4 million par la taxation.
Mais rien nest encore en place, ni la taxe, ni les substituts
techniques.
En résumé, alors que les gaz autres que le CO2 représentent dans
le programme national de lutte contre leffet de serre 20
à 25% de leffort à faire, seules des mesures concernant
le méthane sont en place.
Global Chance : Et côté CO2, où en est-on
dans les différents secteurs concernés ?
Thomas Guéret : Lindustrie était
supposée économiser 3,5 mégatonnes de carbone en 2010, dont un
gros morceau à travers la taxe carbone, la TGAP, et un peu plus
dune tonne par des mesures classiques : aide fiscale,
aide à la décision, aide à linvestissement. LADEME
et son Fonds dinvestissement pour la maîtrise de lénergie
ont plutôt bien fait avancer ces mesures classiques.
En matière de transports, les mesures classiques reposent sur
les plans de déplacements urbains et, pour les marchandises, sur
le ferroutage et lintermodalité. Les moyens dinvestissement
du ministère de lEquipement et de lADEME ont été renforcés.
LEquipement va ainsi affecter 740 MF au transport combiné,
contre 600 MF prévus. Une somme minime si lon parle dinfrastructures
de transport, mais non négligeable pour le transport combiné.
Lidée est de cibler des points stratégiques, par exemple
de permettre à des groupements de chargeurs, qui confient des
matériaux à un transporteur, dacheter des containers qui
permettront de faire du transport combiné.
Global Chance : Dautres mesures touchaient
à la baisse des tarifs ferroviaires, au respect des règles du
travail, à lécart de la taxation entre les carburants
Thomas Guéret : Ce dernier volet a été
retardé dun an. Il a fallu lâcher du lest cet été au moment
de la crise pétrolière, et on a plutôt reculé en matière de règles
du travail dans le transport routier. Rien de nouveau, non plus,
pour les tarifs ferroviaires.
Global Chance :Quid des infrastructures
nouvelles qui sont censées permettre de réaliser la moitié de
leffort de réduction des émissions du secteur en 2010 ?
Thomas Guéret : Les contrats de plan État-région
sont plus favorables quavant aux transports en commun. Mais
la prééminence de la route demeure large. Quant au transport combiné,
on ne voit rien venir de révolutionnaire mais certaines décisions
vont dans le bon sens, comme la proposition française de réaliser
la liaison ferroviaire Lyon-Turin.
Global Chance : Dans le bâtiment, les économies
dénergie potentielles sont plutôt dans lancien. Avec
un coût de rénovation de plusieurs milliards par an. Les mesures
sont-elles à la hauteur ?
Thomas Guéret : On a bien avancé pour le
neuf, avec linstauration dune réglementation thermique
qui sappliquera à partir du 1er juin 2001. Pour lancien,
il y a les opérations programmées damélioration thermique
des bâtiments. On en prévoit 25, dun million de francs chacune
par an. Ce nest pas un montant important, mais lidée
est surtout de susciter une mobilisation forte dacteurs
sur le terrain autour des collectivités locales.
Global Chance : Finalement les mesures
qui restent concernent plus la production que léconomie
dénergie ?
Thomas Guéret : Cest un vrai problème.
Nous navons pas une culture de la maîtrise de lénergie.
Les lobbies puissants sont ceux qui produisent de lénergie,
pas ceux qui font de la maîtrise. Ce sont eux qui bloquent les
projets de directive européenne sur les appareils économes ou
la prise en compte de lefficacité énergétique. Cette culture
fait également défaut aux ministères de tutelle. Il y a eu un
tel déni de lintérêt des économies dénergie dans les
années 1980 avec le contre-choc pétrolier que les efforts de la
décennie 1970 ont été sapés. Cela renaît, mais timidement. De
façon plus générale, dans une société du visible comme la nôtre,
la sobriété et lefficacité énergétiques ne font guère recette,
on est plus motivé contre les pylônes ou pour les éoliennes. Pourtant,
même si lon arrive à produire 5% de lélectricité nationale
par léolien, ce qui est très souhaitable, cela restera minime
en termes de lutte contre leffet de serre. De leur coté,
les économies dénergie peuvent apporter des potentiels bien
plus rapidement mobilisables : on parle souvent de 10,
de 20, voire de 50% !
Global Chance : Venons-en au problème des
taxes, de la TIPP et de la vignette côté transport, et surtout
de lécotaxe. Comment analysez-vous les conséquences de la
suppression de la TGAP ?
Thomas Guéret : On ne peut quavoir
été déçu par les différents amendements qui ont dénaturé la loi
sur la TGAP, puis par son invalidation par le Conseil constitutionnel.
Mais le texte était devenu tellement vide de sens que mieux vaut
recommencer. Le Conseil a notamment jugé que la taxe ne respecte
pas le principe de légalité des contribuables devant limpôt.
Quà cela ne tienne, nous sommes favorables à ce que la taxe
sapplique aux grandes entreprises comme aux petites et soit
ainsi plus conforme aux dispositions du PNLCC. Celui-ci prévoit
en effet un renforcement progressif de la taxation de lénergie
dans tous les domaines sappliquant à toutes les entreprises
à tous les ménages, aux transports et à lensemble des utilisations
de lénergie. Cest indispensable à terme et cela représente
dans le programme presque autant de réduction des émissions que
les mesures techniques. Nous aurions tort de nous décourager pour
si peu. La lutte contre leffet serre ne fait que commencer.
Le programme doit être affiné, renforcé et mis en uvre de
manière volontaire mais nécessairement progressive. À cet égard,
les avatars récents de la TGAP sont anecdotiques : les prochains
mois verront sûrement le projet remanié, recentré afin de coller
mieux au projet de lutte contre le changement climatique.
Pour lensemble du programme, on peut regretter une mise
en uvre un peu lente, des retards voire des reculs sur certains
points, une mobilisation encore insuffisante, mais il y a fort
à parier quavec la mobilisation croissante de la société
civile sur ce sujet et la tenue de la conférence annuelle quorganise
la MIES pour faire état de lavancement du programme, les
choses vont changer rapidement.
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