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Le mythe du delta éternel
Bernard Picon, laboratoire Dynamique écologique
et sociale en milieu deltaïque, CNRS, Arles.
"Sauver la Camargue" des attaques de la mer est
un combat idéologique, qui repose sur le mythe dune Camargue
immuable. Le risque est de vouloir figer lespace, alors
que nous ignorons de quoi seront faites lactivité économique
et la "valeur" de demain.

n matière dadaptation aux conséquences du changement climatique,
une grande révolution sest opérée au cours de ces dernières
décennies : nous savons ce qui va se passer, alors quauparavant
nous lignorions. Nos ancêtres de lépoque glaciaire
ne savaient pas que 1000 ans plus tard, leurs grottes seraient
ensevelies sous 40 mètres deau. Aujourdhui, nous savons
quun réchauffement global est en cours, nous pouvons en
prévoir les effets majeurs pour les prochaines générations , même
si cest de façon très imprécise et confuse. Cette connaissance
nouvelle pose de vraies questions de politique publique.
Le sociologue peut contribuer au débat public sur ladaptation
en soulignant trois écueils. Dabord, lécueil de lidéologie
technicienne et aménagiste héritée du XIXe siècle, elle-même héritée
de Descartes qui considérait que lhomme était "comme
maître et possesseur de la nature". On sort peu à peu de
ce schéma de pensée, comme le montre lintérêt nouveau porté
aux "méthodes douces" de défense du littoral. On ne
lutte plus contre les éléments naturels, on tente de composer
avec. Les politiques publiques ont clairement progressé en ce
sens. Le second écueil consiste à considérer les espaces menacés
par les changements climatiques comme des entités éternelles,
brusquement menacées par la montée du niveau marin. En réalité,
un delta tel celui de la Camargue est par nature un espace mouvant,
et cest à partir de cela quil faut raisonner. Lidée
dune Camargue immuable doit être relativisée, chaque zone
réagit différemment aux mouvements du fleuve et de la mer. Doù
la pertinence dune approche en termes de géographie des
deltas. Le troisième écueil est de réduire le problème social
du niveau marin aux coûts économiques. On entend dire quil
faut protéger les zones importantes en termes dactivités
humaines et économiques, les zones qui ont de la valeur, et quil
faut envisager de lâcher du lest pour les autres. Mais le problème
est que lon raisonne à laune de nos conceptions économiques
contemporaines, et que ce qui na pas de valeur aujourdhui
peut en avoir demain. Cest bien là lobstacle auquel
se heurtent dailleurs les économistes et les sociologues
qui tentent de modéliser les impacts des changements climatiques
sur la croissance économique.
Concernant plus précisément la Camargue, trois points méritent
dêtre portés à lattention des responsables politiques
et des populations dans leur effort daménagement du delta.
Le premier concerne les ouvrages de défense comme les digues et
les brise-lames, dont lefficacité réelle est souvent très
éloignée de leur force symbolique. Ainsi, la digue à la mer, construite
en 1859 et longue dune vingtaine de kilomètres, a été érigée
moins contre les tempêtes que contre le sel, dont on pensait à
lépoque quil était charrié par la mer lors des épisodes
de tempête jusquà lintérieur des terres. Or on sait
aujourdhui que le sel passe sous la digue, par le fonds
marin, et gagne directement le sous-sol du littoral et de la plaine.
La digue à la mer est donc un outil de protection symbolique,
qui rassure les populations mais ne remplit pas son objectif pour
lagriculture camarguaise.
Le deuxième point a trait aux lagunes. Ces zones de passage entre
eaux douces et salées recèlent une grande diversité biologique
et jouent un rôle majeur comme zones de frayère dans la reproduction
des poissons. Aujourdhui, le stock halieutique de la Méditerranée
est en train de diminuer parce que lon a coupé en bien des
endroits les échanges entre la mer et les lagunes. La remontée
du niveau marin ne fait finalement que rétablir un peu ce qui
se passait avant lartificialisation de la Camargue
Le retour à un fonctionnement plus naturel des lagunes est dautant
plus souhaitable que ces espaces offrent des paysages dexception
entre mer et étangs et représentent un atout majeur dans le développement
du tourisme vert. En dehors des zones habitées comme les Saintes-Maries
ou des secteurs dintérêt économique comme les Salins du
midi, il peut être souhaitable de retrouver linstabilité
naturelle du delta.
Le troisième point concerne lurbanisation du littoral,
dont tout le monde dit aujourdhui quelle constitue
le problème majeur de la Camargue, avant la remontée du point
salé et le recul du delta. Il existe bien une loi sur la protection
du littoral, mais il est toujours possible de la contourner. Finalement
laisser rentrer un peu la mer, laisser planer un risque dinondation,
cest la meilleure arme contre lurbanisation.
Pages réalisées à partir du
colloque Le changement climatique et les espaces côtiers, proposé
à Arles les 12 et 13 octobre 2000 par la Mission interministérielle
de leffet de serre avec le concours de la Région Provence-Alpes-Côte
dAzur et de la DATAR.
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