Une
place à prendre ?
Carl E. Pray, University of New Jersey, et Dina
Umali-Deininger, Banque mondiale
Les financements publics pour la recherche agronomique déclinent
dans les pays en développement : le secteur privé pourra-t-il
combler ce déficit ? Pas toujours évident car celui-ci pose
ses conditions : un marché large, solvable et croissant,
des infrastructures scientifiques fortes, des garanties dappropriation
des bénéfices tirés de la recherche-développement et des politiques
publiques incitatives.
e
rôle joué par le secteur privé dans la recherche agronomique a
pris de limportance pour différentes raisons. En premier
lieu, dans la plupart des pays en développement, les systèmes
nationaux de recherche doivent faire face à une stagnation, voire
un recul, de leurs budgets1.
Deuxièmement, les défaillances institutionnelles de nombreux programmes
publics de recherche ont amplifié limpact des réductions
budgétaires. Pire, ces défaillances ont fait des systèmes de recherche
des cibles privilégiées pour opérer des coupes dans les budgets
nationaux. Troisième point, laccord sur les droits de propriété
intellectuelle liés au commerce, signé sous légide de lOrganisation
mondiale du commerce, a ouvert des potentialités nouvelles dappropriation
des retours sur investissements dans la recherche. Quatrièmement,
de nombreux pays privatisent ou encouragent la concurrence avec
le secteur privé dans le domaine de la fourniture dintrants
pour la production agricole. Cela ouvre de nouvelles perspectives
de profits. Enfin, la croissance des échanges agricoles et de
la concurrence sur les marchés contribue à augmenter lachat
dintrants (semences, machinisme, fertilisants et pesticides).
Il nexiste pas de données suffisamment complètes pour estimer
le montant des dépenses du secteur privé dans la recherche agronomique.
Dans un nombre précis de pays pour lesquels des données sont disponibles,
les dépenses privées de recherche ont augmenté significativement
entre 1985 et 1995. Dans les quelques pays en développement pour
lesquels on dispose de données plus récentes Colombie, Equateur
et Jamaïque, le taux annuel de croissance des dépenses de
recherche privée (respectivement 6,9% de 1970 à 1991 ; 1%
de 1986 à 1996 et 1,4% de 1985 à 1992) représentait plus du double
du taux de croissance des dépenses publiques2.
Toutefois, la part de recherche privée demeure très faible dans
la plupart des pays en développement par rapport aux pays industrialisés.
Les acteurs du privé
Dans les pays en développement, les compagnies multinationales
agro-chimiques mènent des recherches appliquées et adaptatives dans
les domaines des semences, des pesticides, des cultures de plantation
et des procédés de transformation agro-alimentaires. Limplantation
mondiale de ces entreprises facilite leur implication dans un vaste
domaine de recherche et dans des activités de transfert de technologies,
tout en réalisant des économies déchelle.
Les firmes locales ont tendance à concentrer leurs efforts de
recherche sur des segments de marché protégés, où lintervention
des multinationales est limitée, dans les domaines du machinisme
(qui requiert un contact étroit avec les agriculteurs) de la nutrition
animale et des semences. Pour le maïs par exemple, les compagnies
locales en Inde, au Brésil et au Zimbabwe ont surpassé les instituts
publics de recherche et les multinationales pour la production
de nouvelles variétés. En Argentine et au Chili, ce sont par tradition
les associations dagriculteurs et les compagnies locales
qui conduisent pratiquement toute la recherche sur le blé.
Les organismes professionnels sectoriels ont contribué à lavancement
de la recherche agronomique dans de nombreux pays en développement,
en conduisant leurs propres recherches, en sous-traitant, ou au
travers de contrats de collaboration avec dautres institutions.
Par exemple, la Fondation kenyane de recherche sur le thé, lInstitut
ghanéen de recherche sur le cocotier ou encore lInstitut
malais de recherche sur le caoutchouc sont tous financés par leurs
organisations professionnelles respectives. En Colombie, les associations
de producteurs de riz, de café et de canne à sucre financent et
conduisent leurs propres unités de recherche ou bien soutiennent
des programmes de recherche stratégiques dans les instituts publics.
Un nouveau contexte
De nouvelles évolutions vont conditionner la nature et léventail
des domaines de recherche par le secteur privé dans le futur :
la tendance à une adoption globale de systèmes de régulation sur
les droits de propriété intellectuelle ; limportance
croissante des recherches en biotechnologies ; la restructuration
du secteur agro-chimique et le développement de nouveaux types de
partenariats public/privé.
Limpact des droits de propriété intellectuelle sur le secteur
agricole est de trois ordres : les intrants agricoles, tels
les semences, ne peuvent plus être exclus du champ de la brevetabilité ;
certains droits afférents aux agriculteurs sélectionneurs devront
être abandonnés et la mise en uvre des régimes sur la propriété
intellectuelle devra être améliorée. Ce dernier point constitue
un défi majeur pour les pays en développement : la mise en
uvre efficace de ces régimes requiert un système judiciaire
efficient, rompu à lexercice du traitement de la propriété
intellectuelle.
En ce qui concerne les biotechnologies, on estime à 80% la part
des dépenses privées de recherche dans le monde. Limpact
des biotechnologies se ressent notamment pour les cultures de
plantations, la sélection variétale et les diagnostics des maladies
des plantes et des animaux. Les plantations privées investissent
des sommes considérables dans les cultures in vitro pour produire
des variétés à haut rendement de palmiers à huile et dautres
types darbres.
Le secteur de lagro-chimie vit une série dalliances
stratégiques entre firmes multinationales, qui vont des accords
de coopération en recherche et développement aux accords de licences
croisées (lire Courrier de la
planète n° 57). De nombreuses alliances sont conclues avec
des entreprises de pays en développement. Par exemple, la firme
DeKalb sest alliée à une coopérative semencière du Zimbabwe,
tandis que Monsanto a réalisé une joint-venture avec lentreprise
indienne Mahyco et a racheté la firme brésilienne Agroceres. Nombre
dorganisations non gouvernementales sinquiètent de
ces rapprochements, considérant quils ne profiteront certainement
pas aux pays du Sud. De même, des économistes sinquiètent
des tendances monopolistiques de ce secteur industriel qui vont
réduire la concurrence et contribuer ainsi à augmenter le prix
des intrants agro-chimiques.
Enfin, dernier facteur dévolution, le développement de
nouveaux types de partenariats entre secteurs public et privé
dans la recherche agronomique, visant à optimiser les complémentarités
de financements et de capacités de recherche. Cela peut prendre
différentes formes : des joint-ventures entre entreprises
publiques et privées, la création de compagnies à financements
mixtes, le financement dinstituts publics par des fondations
privées ou encore le financement de recherches privées par le
secteur public après appel doffres. Par exemple, en Argentine,
lInstitutó Nacional de Technología Agropecuaria a adopté
une nouvelle politique qui lui permet de constituer des joint-ventures
avec des firmes privées de technologies agricoles pour le développement
dinnovations. Des contrats spécifient les contributions
techniques et financières de chacun ainsi que le partage des droits
de propriété intellectuelle sur les résultats de recherche.
Dans certains pays en développement, les fondations privées jouent
un rôle de plus en plus important : conduite de recherches
propres et de transferts de technologies (comme par exemple pour
la Fundación Polar au Venezuela, la Fundación Hondurea de Investigación
Agrícola au Honduras ou la M. S. Swaminathan Research Foundation
en Inde) ou financement de recherches publiques et privées (comme
pour la Fundación para el Desarollo Agropecuario au Pérou ou lAgricultural
Development Foundation en République dominicaine).
Il existe également des initiatives plus globales pour promouvoir
les partenariats entre secteurs public et privé, comme lInternational
Service of Acquisition of Agri-Biotech Application3,
créé en 1991, ou le Private Sector Committee du Groupe consultatif
pour la recherche agronomique internationale (GCRAI), créé en
1995 pour étudier les opportunités de partenariat entre le GCRAI
et le secteur privé.
Toutes ces initiatives permettent de constituer des mécanismes
pour augmenter la disponibilité de financements pour la recherche.
Toutefois, ces initiatives doivent relever plusieurs défis :
soutenir et stimuler la recherche dans son ensemble, sans entraver
les motivations de financement du secteur privé ; élaborer
des régimes sur la propriété intellectuelle de manière à ce que
les résultats de recherche partiellement financés par le secteur
public demeurent accessibles et, enfin, répartir équitablement
les résultats de recherche entre les différents instituts de recherche
et les financeurs publics et privés impliqués.
1) Voir J. Alston,
P. Pardey, J. Roseboom, Financing Agricultural Research :
International Investment Patterns and Policy Perspective. Wold
development vol. 26, n° 6, 1998.
2) Voir C. Falconi, H. Elliott, Public and Private
Sector Interactions in Agricultural Research in Less-developed
Countries : the Case of Colombia. ISNAR, 1994.
3) LInternational Service of Acquisition
of Agri-Biotech Application (ISAAA) est une association financée
par des fondations, des organisations bilatérales et des entreprises
privées, qui vise à promouvoir le transfert des biotechnologies
agricoles des pays industrialisés vers les pays en développement.
www.isaaa.org.
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57 - Génomique
Les risques d'appropriation
du vivant
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