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Quest-ce
que
la société civile mondiale ?
Jan Aart
Scholte, University of Warwick
On accole
aujourdhui ladjectif "mondial" à beaucoup
de termes et on lemploie de plus en plus pour qualifier
la société civile. Les plus enthousiastes ont vu dans la société
civile mondiale le meilleur instrument pour promouvoir la solidarité,
léquité et la démocratie dans le monde contemporain. La
réalisation dune telle promesse demande néanmoins encore
de grands efforts. Le vocabulaire politique est désormais truffé
de mots comme "société civile", "mouvements sociaux",
"organisations non gouvernementales", "association
sans but lucratif", "organisation de bénévoles",
"groupes dinterpellation indépendants". La société
civile, issue de la pensée politique anglaise du XVIème
siècle, est la plus ancienne de ces notions. La prolifération
contemporaine de termes plus ou moins liés reflète lincertitude,
la confusion et le désaccord qui règnent sur le sens de ce vieux
concept.
a
définition de la société civile a grandement varié selon les époques,
les lieux, les perspectives théoriques et les convictions politiques.
La société civile dun universitaire prussien du début du
XIXe siècle comme Hegel ne correspond en rien à celle dune
organisation de base écologique et féministe indienne de la fin
du XXe siècle. Nous avons donc moins besoin dune définition
définitive que de comprendre ce que la société civile apporte
comme perspectives et politiques réelles dans le monde daujourdhui.
La société civile nest pas lEtat :
elle nappartient ni à la sphère officielle, ni à la sphère
gouvernementale. Doit-on en exclure les partis politiques ?
Dans quelle mesure la société civile peut-elle assurer des fonctions
régulatives officielles ? Les limites précises des activités
non gouvernementales restent clairement à débattre. On peut néanmoins
affirmer que la société civile est extérieure au secteur public
de la gouvernance officielle.
La société civile nest pas le
marché : elle appartient à la sphère non marchande. Mais
cette distinction na rien dabsolu. Certaines entreprises
créent et financent des organismes non lucratifs, dont des fondations
qui portent le nom de sociétés commerciales. Par ailleurs, les
lobbies commerciaux les chambres de commerce, les associations
de banques défendent des intérêts marchands, même si ces
organisations elles-mêmes ne produisent ni biens, ni commerce.
Greenpeace a songé à créer une marque. Mais hormis ces cas limites,
les opérations de la société civile restent en dehors du secteur
privé de léconomie de marché.
Dans cet article, nous considérons comme
faisant partie des activités de la société civile, les efforts
délibérés dassociations non lucratives et non officielles
pour peser sur les politiques, les normes et/ou de plus profondes
structures sociales. En un mot, la société civile existe quand
les gens mènent des efforts concertés visant à transformer les
règles par le biais dassociations bénévoles. La société
civile désigne un collectif alors que les groupes civiques en
sont les éléments individualisés.
Société civile mondiale
Le discours sur la société civile mondiale
a émergé dans les années 1990 comme un élément dune perception
plus large de ce quest la mondialité (la condition de ce qui
est mondial) et la mondialisation (la tendance à une mondialité
croissante). Notre conception de la société civile mondiale, ou
globale, correspond donc à celle que nous nous faisons plus généralement
du monde.
On peut définir la mondialisation de
bien des manières. Mais, pour moi, sa caractéristique principale
est sa tendance à la déterritorialisation. La territorialité demeure,
bien sûr, mais la mondialisation a introduit une dimension supraterritoriale
à la géographie sociale.
Dans ce contexte, la société civile
mondiale existe lorsque les groupes civiques : soccupent
de questions transfrontalières ; utilisent des modes de communication
transnationaux ; disposent dune organisation mondiale ;
et/ou partagent comme prémice une solidarité transfrontalière.
Ces quatre attributs vont souvent ensemble, mais certains groupes
citoyens peuvent nêtre globaux que selon une ou plusieurs
de ces dimensions. Un groupe localisé qui fait campagne sur une
question supraterritoriale comme le changement climatique peut
être considéré comme faisant partie de la société civile mondiale.
A linverse, des réseaux mondiaux peuvent se mobiliser sur
un problème très localisé, comme en 1994 sur le génocide rwandais.
La plupart de ces attributs ont été
acquis par la société civile mondiale depuis les années 1960.
Moins de 10 % des associations transfrontalières actives en 1998
avaient plus de 40 ans. Cette prolifération sinscrit dans
un processus plus large de mondialisation et a été mise en route
par les mêmes forces : cest-à-dire une pensée globale,
autorisant les gens à imaginer le monde comme un lieu unique ;
le développement capitaliste sur une échelle mondiale ; des innovations
technologiques en matière de communications et de traitement de
linformation ; des évolutions en termes de régulation, comme
la libéralisation et la standardisation, créant un cadre juridique
favorable à la mondialisation. Enfin, beaucoup de gouvernements
ont récemment réécrit des lois afin de favoriser les groupements
citoyens. Les pays anciennement socialistes en transition en fournissent
lexemple le plus patent.
Ces dernières décennies, les gouvernements
ont été soumis à de multiples pressions pour réduire les impôts
et les coûts du travail au nom de lamélioration de la compétitivité
nationale. Dans ces circonstances, les Etats comme les agences
multilatérales ont utilisé les associations civiques transfrontalières
pour fournir à moindre coût laide au développement ou laide
durgence. Dans les pays sous ajustement structurel néolibéral,
les ONG et les groupes de base se sont infiltrés dans la brèche
en fournissant les services sociaux abandonnés par lEtat.
Lexpansion de la société civile
mondiale répond enfin à la dégradation partielle de la position
de lEtat face à la mondialisation. Lémergence de la
supra-territorialité ne signifie en rien la disparition de lEtat,
mais une nouvelle géographie sest installée signifiant la
fin du monopole étatique sur une gouvernance développée sur des
bases territoriales. De nombreux citoyens ont raisonnablement
conclu que des élections centrées sur lappareil dEtat
ne constituaient plus par elles-mêmes une bonne expression de
la citoyenneté et de la démocratie. Certaines agences multilatérales
publiques comme le Fonds monétaire international (FMI), où les
législateurs élus nont que peu dinfluence directe,
produisent des régulations substantielles. De plus, la gouvernance
de certains marchés mondiaux est assurée par des agences dautorégulation
du secteur privé comme le Comité international des normes comptables
(IASC, basé à Londres). La société civile mondiale sest
donc en partie développée avec les tentatives de citoyens dobtenir
plus de poids dans la gouvernance post-étatiste.
Nouvelles politiques
On peut déjà dénombrer cinq répercussions
politiques du développement de la société civile mondiale. Lactivisme
civique mondial a eu tendance à renforcer des gouvernances à échelles
multiples. Avant laccélération récente de la mondialisation,
gouvernance signifiait gouvernement, Etat territorial centralisé.
Dans les dernières décennies, la gouvernance est devenue multidimensionnelle,
mettant en cause des niveaux de régulation superposés, du local
au mondial en passant par le régional et le national. Les associations
mondiales dentrepreneurs, les organisations de base, les ONG,
les syndicats, etc., exercent leurs pressions au niveau de gouvernance
le plus favorable à leur cause. Des groupes transnationaux de coopération
au développement passent souvent accord avec les autorités provinciales
et locales du Sud. De nombreuses organisations de femmes travaillent
avec lUnion européenne. Presque toutes les agences régionales
et mondiales de gouvernance ont aujourdhui établi des mécanismes
institutionnels de liaison avec la société civile. Intentionnellement
ou non, cet engagement a augmenté la légitimité de la gouvernance
supraétatique.
Par ailleurs, la société civile mondiale
sest engagée directement dans la formulation et la mise
en uvre de régulations. Beaucoup dagences officielles
ont demandé à des associations civiques daider à la mise
en uvre de politiques, et tout particulièrement de programmes
sociaux. En pénétrant les canaux officiels de la formulation des
politiques, les organisations de la société civile ont un peu
plus troublé la division privé/public dans le domaine de la gouvernance.
En Australie ou en Nouvelle-Zélande, les ONG ont accepté de faire
partie des délégations nationales officielles aux conférences
des Nations unies. Dans les années 1990, plusieurs propositions
ont demandé la création dune "Assemblée des peuples",
réunissant des représentants des sociétés civiles aux Nations
unies, à la manière de lassemblée générale des Etats. Certains
critiques se sont alors inquiétés de ce quune telle incorporation
dans la gouvernance officielle ne limite le potentiel critique
et créatif de la société civile.
La croissance de la société civile a,
troisièmement, modifié les affiliations de groupes et les schémas
de solidarité communautaire. Tant que la gouvernance était centrée
sur lEtat, les identités collectives dépendaient des nations.
Ces deux conditions létatisme et le nationalisme
se renforçaient fortement lun lautre. Même
si les dernières décennies de mondialisation à grande échelle
nont pas dissout les Etats-nations, cette forme didentité
collective a perdu sa position antérieure de quasi-monopole. A
la fin du XXe siècle, la politique internationale est devenue
de plus en plus déterminée par des solidarités infra-étatiques,
comme les ethnies-nations ou les communautés aterritoriales et
transnationales basées, entre autres, sur les classes, les sexes,
les races, les religions ou les orientations sexuelles. Plus de
30 000 femmes ont assisté au Forum des ONG et à la quatrième conférence
des Nations unies sur les femmes tenue à Pékin en 1995. Parallèlement,
des instances comme le Forum économique mondial ont contribué
à lébauche dune communauté des dirigeants dentreprises.
Les ONG environnementales ont soutenu les mouvements indigènes
en Afrique, dans les Amériques et dans le sous-continent indien.
Certains réseaux transfrontaliers ont renforcé le poids politique
des diasporas. La société civile mondiale a accru la diversité
des identités qui structurent laction politique à la fois
entre les Etats et en leur sein.
Cette refondation des identités a eu
un quatrième impact sur les formes de citoyenneté. Dans lordre
mondial qui dominait avant que la globalisation ne prenne de lampleur,
la citoyenneté se réduisait à une question de nationalité juridique.
Ce cadre unidimensionnel paraît limité dans un monde didentités
et de loyautés multiples. Beaucoup dactivistes transnationaux
se considèrent citoyens du monde. Les organisations humanitaires,
les groupes de coopération pour le développement et les environnementalistes
affirment implicitement et explicitement les devoirs civiques
mondiaux de chacun. Le traitement de questions comme la démocratie,
la participation, le débat, la représentativité ou la transparence
en termes uniquement dinstitutions territoriales ou de communautés
semble dépassé.
Enfin, la société civile mondiale a
ouvert de nouveaux espaces de démocratie. Les associations civiques
transnationales ont non seulement créé de nouveaux canaux de participation
populaire, de consultation et de débats, mais aussi de nouvelles
formes de pression pour une gouvernance plus ouverte et plus responsable.
Ceci dit, la société civile mondiale na aucunement supprimé
les nombreux déficits démocratiques qui sont la marque de la politique
contemporaine.
Promesses et dangers
La société civile mondiale offre
dimportantes possibilités pour améliorer la gouvernance mondiale.
Elle peut contribuer à un développement plus humain de la mondialisation,
en améliorant le bien-être matériel et, par-là même, la cohésion
sociale. Elle constitue aussi un canal privilégié déducation
du public sur la mondialisation. Parmi les autres contributions
positives possibles, citons quelle peut fournir une tribune,
alimenter le débat, approfondir la transparence et la responsabilité
dans la gouvernance mondiale. Autant dactions positives qui
peuvent augmenter la légitimité de ces régimes.
Notre soutien de la société civile mondiale
doit cependant être nuancé par la reconnaissance de ses effets
potentiellement négatifs. Certains éléments dune société
"incivile" sont mal attentionnés. Certaines associations
cherchent activement à diminuer le bien-être humain et la justice
sociale. Les réseaux criminels transnationaux, racistes, ultra-nationalistes
ou fondamentalistes utilisent les réseaux mondiaux de communication
pour promouvoir lintolérance et la violence. La société
civile mondiale nest pas vertueuse par nature.
Les campagnes civiques, comme toute
action publique ou privée, doivent être bien
conçues et intelligemment mises en uvre. Certains groupes
environnementalistes ont ainsi trahi leur cause en adoptant un
mauvais traitement des données scientifiques. Dans leurs argumentations,
les avocats des droits de lhomme ont parfois pêché par leur
inculture. Des organisations humanitaires ont sous-estimé les
besoins de leurs clients. Certaines organisations dentrepreneurs
ont mal évalué le poids de lopinion publique. Les associations
civiques globales peuvent aussi être incompétentes.
Par ailleurs,
les groupes citoyens peuvent déroger aux règles démocratiques
dans leurs propres opérations. Ils peuvent par exemple noffrir
que peu dopportunités de participation, dune direction
autoritaire descendante, de lopacité pour les extérieurs,
etc.
Un autre défaut potentiel de la société
civile mondiale est la mauvaise représentation des citoyens. Un
accès biaisé à la société civile peut reproduire ou même creuser
des inégalités structurelles ou des privilèges arbitraires reposant
sur la classe sociale, le sexe, la nationalité, la race, la religion.
Malheureusement, la société civile mondiale a souvent manifesté
de tels dysfonctionnements, reposant ainsi la question de sa capacité
à promouvoir la sécurité humaine, léquité sociale et la
démocratie. Les inégalités de représentation ont pris des formes
diverses : sur-représentation des résidents du Nord et des
traditions judéo-chrétiennes, fort biais de classe en faveur des
actifs urbains, bien rémunérés, très diplômés, sachant utiliser
un ordinateur et parlant anglais.
Pour concrétiser leur apport potentiel,
les activités civiques transnationales ont besoin de plus didées
et de ressources humaines et matérielles. Jusquà maintenant,
comparée aux institutions de gouvernance et de marché, la société
civile fait pâle figure en termes de personnel, de fonds, déquipement
ou de capital symbolique. Comparons, par exemple, le niveau de
reconnaissance et la capacité de mobilisation des drapeaux nationaux
et des logos des grandes marques avec ceux des insignes de la
société civile. Tant que celle-ci disposera de peu de ressources,
ses apports bénéfiques concrets resteront limités et son potentiel,
inexploité.
Conformiste,
réforsmiste ou radical ?
Les organisations
de la société civile poursuivent des objectifs conformistes,
réformistes ou radicaux.
Les conformistes
cherchent à maintenir et renforcer les règles existantes.
Beaucoup de lobbies dentrepreneurs, dassociations
professionnelles, certains think tanks et certaines
fondations adoptent des positions conformistes.
Les réformistes
espèrent corriger ce quils estiment mauvais dans les
régimes existants, en conservant intactes les structures
sociales qui les soutiennent. Les groupes socio-démocrates,
les institutions de recherches, les consommateurs, les défenseurs
des droits de lhomme, les organisations humanitaires
et les syndicats ont un agenda réformiste.
Les radicaux
veulent transformer lordre social. Ils sont souvent
désignés comme "mouvements sociaux" et recouvrent
anarchistes, environnementalistes, fascistes, féministes
radicaux, pacifistes comme des mouvements de renouveau religieux.
Chacun en opposition implacable à lEtat, à lindustrialisme,
aux valeurs libérales, au patriarcat, au militarisme et
au séculier.
J.
A. S.
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Société
civile
Les Etats et les bailleurs de fonds linvoquent ou
la dénoncent. Les médias lencensent. Elle-même envahit
les rues des villes qui accueillent les sommets internationaux,
où elle apparaît souvent en rangs dispersés. Qui est la
société civile mondiale ? Qui sont ces ONG et ces mouvements
sociaux qui convoquent des milliers de manifestants pour
bloquer les négociations de lOrganisation mondiale
du commerce ou du Groupe des 8 pays les plus industrialisés ?
Que veulent-ils ? Doù viennent-ils ?
Les universitaires
sont prudents : un phénomène ancien, en évolution rapide,
historiquement daté, voire attrappe-tout et pas bien sérieux.
Dautres commentateurs sont plus audacieux : la
société civile porte la civilisation mondiale de demain.
Passé le
cap important de la définition et de lévaluation,
il sagit de comprendre comment fonctionne cette nébuleuse.
Comment les forces à luvre au niveau national
se rejoignent-elles ou non pour créer des mouvements internationaux ?
Comment les expériences nationales se rencontrent-elles ?
Quelles forces poussent les organisations nationales hors
de leurs frontières ? Autre question majeure :
toutes les sociétés civiles du monde sont-elles connectables ?
J.A.S.
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