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Politique
sans frontières
Entretien avec Marcos Arruda, Economiste et éducateur,
Institut politique alternative pour le cône Sud, PACS.
Dans les
réseaux politiques, les ONG ont plusieurs cordes à leur arc :
mobilisation locale, éducation, pression sur le gouvernement,
pressions internationales
Le PACS, comme beaucoup dONG
brésiliennes, sait être sur tous les fronts.
Courrier de la planète : Quels sont les objectifs
de votre institut ?
Marcos Arruda : LInstitut
politique alternative pour le Cône Sud (PACS) fait partie du réseau
brésilien dune centaine dorganisations qui travaillent
sur les institutions financières multilatérales. On y retrouve
des syndicats, des mouvements populaires ou encore des organisations
de développement solidaire. Ce réseau travaille sur les politiques
et projets de la Banque mondiale, de la Banque interaméricaine
de développement et du Fonds monétaire international (FMI), au
Brésil, mais aussi au niveau international. Nous faisons pression
sur ces organisations et le gouvernement brésilien pour changer
leur politique. Le PACS a été choisi par le réseau pour le représenter
dans la coordination nationale de la campagne Jubilée Brésil,
"Pour un millénaire sans dette".
ette
campagne a été lancée à linitiative du Conseil national
des Eglises du Brésil et la Conférence des évêques. En 1998, nous
avons organisé un symposium sur le thème : "La dette
est-elle un problème important de la réalité brésilienne ?"
Constatant unanimement la gravité du problème, nous avons développé
une stratégie qui comprenait la mise en place dun tribunal
international sur la dette, axé sur la dette brésilienne mais
invitant aussi des témoins dautres pays. Ce tribunal a été
organisé à Rio en 1999, avec plus de 2000 participants, dont quelques
représentants des institutions internationales. Les travaux ont
abouti à une déclaration finale, proposant notamment des éléments
pour une politique alternative nationale dont laxe principal
était un moratoire et un audit sur la dette, ainsi que la constitution
brésilienne de 1988 rédigée durant la décennie de la crise
de la dette le prévoyait. Nous avons proposé que le Congrès
brésilien et les organisations compétentes de la société civile
organisent cet audit.
Par ailleurs, nous avons organisé une
campagne systématique dinformation pour une consultation
populaire de large ampleur sur la dette, préfigurant lorganisation
du référendum officiel prévu dans la constitution, lequel a finalement
eu lieu en septembre 2000. Nous avons recueilli plus de six millions
de votes à travers tout le pays, ce qui représente une participation
extrêmement importante. Nous attendons la publication des résultats
officiels de cette opération dans le courant de lannée 2001
lors de leur présentation aux autorités.
Cette campagne contre la dette sinscrit
dans le mouvement international Jubilée Sud. Nous sommes une campagne
parmi dautres, mais la démarche brésilienne a été exemplaire
et forte pour dautres pays. En Argentine notamment, lidée
du tribunal a été reprise.
Cdp : Dans quel contexte
sinscrit cette campagne contre la dette ?
M. A. : Ce programme
sappuie sur un dialogue intensif avec les organisations
de base de la société sur le rapport entre dette et vie quotidienne :
quels en sont les effets ? Pourquoi tout le monde doit sengager
sur cette question ? Grâce au référendum, plus de 100 000
personnes ont sillonné le pays et rencontré des millions de citoyens
sur la question de la dette.
Nous souhaitons maintenant aller plus
loin et dénoncer la précarité de nos comptes nationaux. Nous savons
bien que sil y a une crise financière à Wall Street, ou
dans nimporte quel pays, comme en Argentine en novembre
2000, le Brésil tremble. Rien nexclut que nous ne tombions
nous-même à nouveau dans une crise. Nous considérons donc quil
faut changer de politique économique, abandonner un modèle de
développement basé sur la captation de ressources extérieures
pour rembourser la dette. Il faut utiliser les ressources dont
nous disposons plutôt que de les transférer à lextérieur
et enrichir les grandes banques qui détiennent la majeure partie
de la dette brésilienne et qui ponctionnent ainsi sur le budget
fédéral entre 120 et 150 milliards de dollars par an.
Cdp : Quels sont les autres
types de campagnes dans lesquelles vous vous êtes engagés ?
M. A. : Notre
deuxième campagne sattaque à la politique dajustement
fiscal du Brésil, promue par la Banque mondiale et le FMI. Cette
politique va bien au-delà du simple ajustement budgétaire, financier
et monétaire. Lobjectif est de rendre le Brésil capable
de remplir ses obligations financières internationales. Ces institutions
ont ainsi convaincu le président et le ministre de lEconomie
de la nécessité de rembourser intégralement la dette et dadopter
une stratégie de captation des ressources extérieures pour faire
fonctionner léconomie du pays. Or la balance commerciale
brésilienne est aujourdhui déficitaire. Notre seule source
de captation de devises étant tarie, le gouvernement est tenté
de privatiser à outrance pour attirer les capitaux étrangers,
y compris le capital à court terme dont on sait quil est
très spéculatif et instable.
En dénonçant les conséquences de cette
politique, nous essayons de faire pression sur le gouvernement
et sur les agences multilatérales pour quelles changent
leurs priorités. Ainsi, en 1998, nous avons diffusé auprès de
lensemble des journalistes brésiliens un document danalyse
sur les projets de privatisation. Les résultats de cette étude
ont montré que le gouvernement a touché à peu près 85 milliards
de reals pour la vente des entreprises publiques. Or, on a calculé
que cette vente a coûté au gouvernement près de 87 milliards de
reals pour préparer les conditions de privatisation, pour mobiliser
des ressources, pour financer les acquéreurs des entreprises,
etc. Donc au final, lEtat a payé pour privatiser !
Ceci prouve la profonde irrationalité de la politique publique
de privatisation, qui était une condition préalable pour que le
Brésil ait accès aux 45,5 milliards de dollars prêtés par le FMI.
Dans le cadre du réseau brésilien sur
les institutions financières multilatérales, nous réalisons un
autre travail très important : comme nous suivons les conséquences
des projets financiers de la Banque mondiale, nous aidons les
organisations locales des secteurs concernés à présenter leur
cas au panel dinspection de la Banque mondiale. Ce panel
a été créé par la Banque pour recevoir les plaintes de la société
civile. Le règlement est très compliqué et les organisations sociales
ont besoin daide pour pouvoir lutiliser. Nous avons
déjà présenté trois cas sans jamais réussir à faire passer la
recommandation du panel dinspection jusquà la direction
exécutive de la Banque. Toute demande dinvestigation du
panel sur un problème de terrain prend beaucoup de temps. Une
première mission est dabord chargée de sassurer de
la légitimité de la demande ; il faut ensuite demander à
la direction de la Banque lautorisation de mener cette investigation.
Aucune conclusion des enquêteurs na jamais été suivie deffets,
la Banque ayant toujours refusé les demandes dinvestigation
du panel. Nous dénonçons la situation de totale subordination
dans laquelle se trouve le panel dinspection vis-à-vis de
la Banque mondiale.
Cdp : Votre institut sest
donné une mission au niveau régional
M. A. : Nous travaillons
depuis dix ans sur le thème de lintégration régionale, en
cherchant à mieux comprendre les enjeux politique et économique
du Marché commun du sud de lAmérique (Mercosur) afin dengager
les organisations de la société civile dans les négociations avec
des propositions qui aillent au-delà de la seule intégration des
marchés. Nous proposons le concept "dintégration des
peuples du Cône Sud". Face à linitiative américaine
de constitution dun accord de libre-échange des Amériques,
sous linfluence principale de la puissance continentale
que sont les Etats-Unis, nous avons créé un "réseau brésilien
sur lintégration des peuples".
Au-delà du Cône Sud ou des Amériques,
notre réseau brésilien sattache à lintégration des
peuples du monde. Pour cela, nous collaborons avec les autres
mouvements sociaux dans le monde pour définir une autre mondialisation,
qui réponde aux besoins des peuples plutôt que des entreprises.
Nous souhaitons ainsi développer une conception et une pratique
de socio-économie de solidarité : les droits humains comprennent
les droits économiques. Nous construisons des réseaux de coopératives
au niveau national mais aussi au niveau de toute lAmérique
latine et nous espérons létendre au reste du monde. Ce nest
pas un réseau centralisé, mais une organisation qui rend chaque
maille responsable de lintégrité du réseau tout entier.
Nous tentons ainsi de construire une autre économie, depuis la
base des sociétés vers une globalisation coopérative et solidaire.
Cdp : Comment situez-vous
votre démarche par rapport à la gestion gouvernementale ?
M. A. : Nous avons
une conscience très claire de limportance du gouvernement,
de lEtat. Pour initier véritablement un changement de grande
ampleur, nous cherchons à occuper des espaces de gouvernement,
tant du point de vue législatif quexécutif, au niveau des
municipalités, des Etats fédérés ou de lEtat central. Lhistoire
nous a montré le désastre de lEtat néo-libéral, mais aussi
léchec de lEtat socio-libéral, trop centralisé pour
répondre aux besoins de la société. LEtat ultra-centralisé
dEurope de lEst a aussi échoué. Nous avons lopportunité
historique de construire un nouvel Etat, qui constitue linstrument
de la construction et du renforcement du pouvoir de la société.
LEtat serait alors le chef dun orchestre composé dinstruments
différents.
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