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63 - Société civile mondiale
La montée en puissance
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Politique sans frontières
Entretien avec Marcos Arruda, Economiste et éducateur, Institut politique alternative pour le cône Sud, PACS.

Dans les réseaux politiques, les ONG ont plusieurs cordes à leur arc : mobilisation locale, éducation, pression sur le gouvernement, pressions internationales… Le PACS, comme beaucoup d’ONG brésiliennes, sait être sur tous les fronts.

Courrier de la planète : Quels sont les objectifs de votre institut ?

Marcos Arruda : L’Institut politique alternative pour le Cône Sud (PACS) fait partie du réseau brésilien d’une centaine d’organisations qui travaillent sur les institutions financières multilatérales. On y retrouve des syndicats, des mouvements populaires ou encore des organisations de développement solidaire. Ce réseau travaille sur les politiques et projets de la Banque mondiale, de la Banque interaméricaine de développement et du Fonds monétaire international (FMI), au Brésil, mais aussi au niveau international. Nous faisons pression sur ces organisations et le gouvernement brésilien pour changer leur politique. Le PACS a été choisi par le réseau pour le représenter dans la coordination nationale de la campagne Jubilée Brésil, "Pour un millénaire sans dette".

ette campagne a été lancée à l’initiative du Conseil national des Eglises du Brésil et la Conférence des évêques. En 1998, nous avons organisé un symposium sur le thème : "La dette est-elle un problème important de la réalité brésilienne ?" Constatant unanimement la gravité du problème, nous avons développé une stratégie qui comprenait la mise en place d’un tribunal international sur la dette, axé sur la dette brésilienne mais invitant aussi des témoins d’autres pays. Ce tribunal a été organisé à Rio en 1999, avec plus de 2000 participants, dont quelques représentants des institutions internationales. Les travaux ont abouti à une déclaration finale, proposant notamment des éléments pour une politique alternative nationale dont l’axe principal était un moratoire et un audit sur la dette, ainsi que la constitution brésilienne de 1988 – rédigée durant la décennie de la crise de la dette – le prévoyait. Nous avons proposé que le Congrès brésilien et les organisations compétentes de la société civile organisent cet audit.

Par ailleurs, nous avons organisé une campagne systématique d’information pour une consultation populaire de large ampleur sur la dette, préfigurant l’organisation du référendum officiel prévu dans la constitution, lequel a finalement eu lieu en septembre 2000. Nous avons recueilli plus de six millions de votes à travers tout le pays, ce qui représente une participation extrêmement importante. Nous attendons la publication des résultats officiels de cette opération dans le courant de l’année 2001 lors de leur présentation aux autorités.

Cette campagne contre la dette s’inscrit dans le mouvement international Jubilée Sud. Nous sommes une campagne parmi d’autres, mais la démarche brésilienne a été exemplaire et forte pour d’autres pays. En Argentine notamment, l’idée du tribunal a été reprise.

Cdp : Dans quel contexte s’inscrit cette campagne contre la dette ?

M. A. : Ce programme s’appuie sur un dialogue intensif avec les organisations de base de la société sur le rapport entre dette et vie quotidienne : quels en sont les effets ? Pourquoi tout le monde doit s’engager sur cette question ? Grâce au référendum, plus de 100 000 personnes ont sillonné le pays et rencontré des millions de citoyens sur la question de la dette.

Nous souhaitons maintenant aller plus loin et dénoncer la précarité de nos comptes nationaux. Nous savons bien que s’il y a une crise financière à Wall Street, ou dans n’importe quel pays, comme en Argentine en novembre 2000, le Brésil tremble. Rien n’exclut que nous ne tombions nous-même à nouveau dans une crise. Nous considérons donc qu’il faut changer de politique économique, abandonner un modèle de développement basé sur la captation de ressources extérieures pour rembourser la dette. Il faut utiliser les ressources dont nous disposons plutôt que de les transférer à l’extérieur et enrichir les grandes banques qui détiennent la majeure partie de la dette brésilienne et qui ponctionnent ainsi sur le budget fédéral entre 120 et 150 milliards de dollars par an.

Cdp : Quels sont les autres types de campagnes dans lesquelles vous vous êtes engagés ?

M. A. : Notre deuxième campagne s’attaque à la politique d’ajustement fiscal du Brésil, promue par la Banque mondiale et le FMI. Cette politique va bien au-delà du simple ajustement budgétaire, financier et monétaire. L’objectif est de rendre le Brésil capable de remplir ses obligations financières internationales. Ces institutions ont ainsi convaincu le président et le ministre de l’Economie de la nécessité de rembourser intégralement la dette et d’adopter une stratégie de captation des ressources extérieures pour faire fonctionner l’économie du pays. Or la balance commerciale brésilienne est aujourd’hui déficitaire. Notre seule source de captation de devises étant tarie, le gouvernement est tenté de privatiser à outrance pour attirer les capitaux étrangers, y compris le capital à court terme dont on sait qu’il est très spéculatif et instable.

En dénonçant les conséquences de cette politique, nous essayons de faire pression sur le gouvernement et sur les agences multilatérales pour qu’elles changent leurs priorités. Ainsi, en 1998, nous avons diffusé auprès de l’ensemble des journalistes brésiliens un document d’analyse sur les projets de privatisation. Les résultats de cette étude ont montré que le gouvernement a touché à peu près 85 milliards de reals pour la vente des entreprises publiques. Or, on a calculé que cette vente a coûté au gouvernement près de 87 milliards de reals pour préparer les conditions de privatisation, pour mobiliser des ressources, pour financer les acquéreurs des entreprises, etc. Donc au final, l’Etat a payé pour privatiser ! Ceci prouve la profonde irrationalité de la politique publique de privatisation, qui était une condition préalable pour que le Brésil ait accès aux 45,5 milliards de dollars prêtés par le FMI.

Dans le cadre du réseau brésilien sur les institutions financières multilatérales, nous réalisons un autre travail très important : comme nous suivons les conséquences des projets financiers de la Banque mondiale, nous aidons les organisations locales des secteurs concernés à présenter leur cas au panel d’inspection de la Banque mondiale. Ce panel a été créé par la Banque pour recevoir les plaintes de la société civile. Le règlement est très compliqué et les organisations sociales ont besoin d’aide pour pouvoir l’utiliser. Nous avons déjà présenté trois cas sans jamais réussir à faire passer la recommandation du panel d’inspection jusqu’à la direction exécutive de la Banque. Toute demande d’investigation du panel sur un problème de terrain prend beaucoup de temps. Une première mission est d’abord chargée de s’assurer de la légitimité de la demande ; il faut ensuite demander à la direction de la Banque l’autorisation de mener cette investigation. Aucune conclusion des enquêteurs n’a jamais été suivie d’effets, la Banque ayant toujours refusé les demandes d’investigation du panel. Nous dénonçons la situation de totale subordination dans laquelle se trouve le panel d’inspection vis-à-vis de la Banque mondiale.

Cdp : Votre institut s’est donné une mission au niveau régional…

M. A. : Nous travaillons depuis dix ans sur le thème de l’intégration régionale, en cherchant à mieux comprendre les enjeux politique et économique du Marché commun du sud de l’Amérique (Mercosur) afin d’engager les organisations de la société civile dans les négociations avec des propositions qui aillent au-delà de la seule intégration des marchés. Nous proposons le concept "d’intégration des peuples du Cône Sud". Face à l’initiative américaine de constitution d’un accord de libre-échange des Amériques, sous l’influence principale de la puissance continentale que sont les Etats-Unis, nous avons créé un "réseau brésilien sur l’intégration des peuples".

Au-delà du Cône Sud ou des Amériques, notre réseau brésilien s’attache à l’intégration des peuples du monde. Pour cela, nous collaborons avec les autres mouvements sociaux dans le monde pour définir une autre mondialisation, qui réponde aux besoins des peuples plutôt que des entreprises. Nous souhaitons ainsi développer une conception et une pratique de socio-économie de solidarité : les droits humains comprennent les droits économiques. Nous construisons des réseaux de coopératives au niveau national mais aussi au niveau de toute l’Amérique latine et nous espérons l’étendre au reste du monde. Ce n’est pas un réseau centralisé, mais une organisation qui rend chaque maille responsable de l’intégrité du réseau tout entier. Nous tentons ainsi de construire une autre économie, depuis la base des sociétés vers une globalisation coopérative et solidaire.

Cdp : Comment situez-vous votre démarche par rapport à la gestion gouvernementale ?

M. A. : Nous avons une conscience très claire de l’importance du gouvernement, de l’Etat. Pour initier véritablement un changement de grande ampleur, nous cherchons à occuper des espaces de gouvernement, tant du point de vue législatif qu’exécutif, au niveau des municipalités, des Etats fédérés ou de l’Etat central. L’histoire nous a montré le désastre de l’Etat néo-libéral, mais aussi l’échec de l’Etat socio-libéral, trop centralisé pour répondre aux besoins de la société. L’Etat ultra-centralisé d’Europe de l’Est a aussi échoué. Nous avons l’opportunité historique de construire un nouvel Etat, qui constitue l’instrument de la construction et du renforcement du pouvoir de la société. L’Etat serait alors le chef d’un orchestre composé d’instruments différents.

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Dernière mise à jour 22-Dec-2005