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63 - Société civile mondiale
La montée en puissance
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Le grand méchant loup ?
John D. Clarke, Banque mondiale

Cible des pourfendeurs d’une mondialisation inhumaine, la Banque mondiale tente depuis 1994 de concilier les revendications de la société civile : collaborations sur la définition et la mise en œuvre des programmes de développement, embauche de personnel sensibilisé aux causes des ONG, etc. Une défense de l’organisation de Bretton Woods.

aradoxalement, c’est en 1994, alors que la Banque mondiale souffre d’une image de marque déplorable, qu’une stratégie constructive de dialogue est née avec les organisations de la société civile (OCS). Un certain nombre de facteurs explique ce progrès, notamment le fait que James Wolfensohn soit devenu président de la Banque. Il a beaucoup insisté pour que l’institution s’ouvre aux critiques qui lui étaient adressées, acceptant parfois de collaborer avec les OCS, comme par exemple pour réaliser des analyses d’impact des programmes d’ajustement structurel.

A partir de 1994, la Banque mondiale a nommé un "spécialiste société civile" dans ses missions permanentes à l’étranger. Même si dans la plupart des pays des divergences de vue importantes demeurent, il existe désormais un dialogue plus constructif qui conduit régulièrement la Banque à adapter ses travaux en fonction des recommandations des OCS. Au siège, à Washington, les relations avec la société civile sont devenues une priorité pour une partie du personnel et les unités chargées de la gestion régionale et des politiques sectorielles emploient régulièrement des spécialistes de la société civile.

En 1997, cette stratégie a subi un contrecoup : certains directeurs exécutifs (les représentants permanents des gouvernements auprès du conseil d’administration de la Banque mondiale) ont considéré que la Banque était allée trop loin, écoutant plus les ONG qu’eux-mêmes, et que leur rôle était réduit par les fréquentes consultations de la Banque auprès de la société civile réalisées avant les délibérations du conseil d’administration. Cette controverse interne est venue rappeler le risque d’échec qu’il y avait à vouloir réformer plus rapidement que ce que ne souhaitaient les Etats membres.

Avant les années 1990, les revendications de la société civile en faveur d’une justice globale étaient adressées aux multinationales et aux gouvernements du G-7. Puis, à partir des années 1990, les campagnes internationales sont devenues plus efficaces : les campagnes contre les programmes d’aide dommageables pour l’environnement sont devenues plus populaires que les campagnes pour l’aide elle-même. Le changement de dynamique au sein de la société civile internationale a été très important, conduisant notamment à un plus grand écho des voix du Sud. Avec les nouvelles technologies de communication et d’information, les activistes du Nord se sont de plus en plus intéressés à leurs homologues du Sud.

La Banque mondiale, le Fonds monétaire international (FMI) et, plus récemment, l’Organisation mondiale du commerce sont devenus des cibles privilégiées. Les militants considèrent ces institutions comme les principaux architectes et partisans d’une mondialisation économique qui favorise les plus riches, aux dépends des plus pauvres, qui mine les institutions nationales démocratiques, etc. De toutes les agences intergouvernementales, c’est de loin la Banque mondiale qui a le plus retenu l’attention des OCS. En 1985, seule une poignée d’ONG s’intéressaient à la Banque, presque toutes situées dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). En 2000, elles étaient des centaines à s’y intéresser, y compris des groupes de pression spécialisés sur la Banque mondiale, localisés dans des dizaines de pays en développement et en transition. Cet intérêt est lié à quatre contradictions internes à la Banque : on la considère comme froide et arrogante, alors qu’elle est relativement accessible ; on la dit portée par une vision unique alors que ses employés viennent d’horizons divers ; elle serait un élément moteur des politiques globales, alors que les programmes spécifiques sur lesquels elle travaille peuvent être examinés soigneusement au niveau local ; enfin, les décisions financières seraient prises dans le plus grand secret, alors que l’octroi des prêts requiert l’autorisation préalable des gouvernements démocratiques des Etats membres.

Les changements obtenus
Dans les pays de l’OCDE, en dépit de la profusion de gouvernements de centre-gauche, il existe peu de voies pour s’élever contre la libéralisation des marchés et la nécessité d’une concurrence internationale. Mieux, ces gouvernements sont des avocats du libre-échange, plus ardents encore que leurs prédécesseurs néo-libéraux. C’est donc de la société civile que peuvent venir les changements. Ses acteurs (ONG, syndicats, groupes d’influence, universitaires, leaders religieux, partis d’opposition, etc.) ont d’ailleurs obtenu des concessions significatives dans les domaines de l’environnement et de la gouvernance interne à la Banque. Mais les campagnes ont également causé des changements dans les règles financières internationalement admises, dans au moins trois domaines.

1 - Contrairement à une idée reçue, les pauvres sont des clients intéressants pour les banques de prêts. Les nombreux programmes de micro-crédits ont contribué à changer la théorie sur les services bancaires proposés aux populations pauvres.

2 -  Les réformes économiques devraient être soumises aux priorités sociales et aux réalités politiques. Les programmes d’ajustement structurel menés au cours des années 1980 ont été fermement critiqués par les ONG qui ont remis en cause le consensus de Washington basé sur un dogme économique prônant la diminution des dépenses publiques, la dévaluation, l’augmentation des taux d’intérêt, la privatisation et la libéralisation des marchés. Sous le feu des critiques, la Banque mondiale a reconnu la nécessité "d’ajuster l’ajustement". A partir de la fin des années 1980, de sérieux efforts ont été consentis pour analyser les impacts sociaux, préserver les services sociaux de base et donner plus d’importance à l’économie politique des réformes. Dans certains pays, des débats publics sur les réformes engagées par la Banque ont été encouragés.

3 -  Les institutions financières internationales (IFI) sont capables d’assurer une réduction de la dette. A partir de 1995, une politique spécifique en faveur de la réduction de la dette a été mise en place par la Banque en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE). Ce schéma a été discuté en interne et en collaboration avec du personnel du FMI. Les économistes les plus conservateurs, en particulier au FMI, doutaient de la nécessité d’une telle approche. Sans la campagne internationale menée en faveur de la réduction de la dette, notamment en Europe (d’où est partie la campagne Jubilée 2000), et le soutien qu’elle a reçu de la part d’autorités religieuses et de nombreux parlementaires, ce plan de réduction de la dette aurait pu demeurer lettre morte.

La réponse de la Banque à la crise asiatique illustre à la fois l’influence grandissante de la société civile dans l’arène politique internationale et la manière dont la Banque mondiale s’est rapprochée de cette société civile. Au commencement de cette crise (la dévaluation du bhat thaïlandais en juillet 1997), les IFI avaient prévu une réponse conventionnelle, commune à toute crise monétaire. Pourtant, en quelques mois, la Banque mondiale a réalisé que l’Asie du Sud-Est ne subissait pas seulement une crise financière, mais aussi une crise sociale. La rapidité avec laquelle la Banque a réalisé le diagnostic tient beaucoup aux liens qu’elle a noué avec la société civile et à son récent processus de décentralisation. La Banque est alors devenue la première institution internationale à réaliser systématiquement des analyses d’impact des crises au niveau national, en collaboration avec des OSC et des sociologues indépendants, révélant ainsi que les conséquences de la crise sur les groupes les plus vulnérables étaient multiples.

La Banque mondiale ouvre le débat
Beaucoup d’OCS ont été agréablement surprises quand quelques éminents économistes de la Banque ont publiquement remis en cause le consensus de Washington. Ce fut notamment le cas de Joseph Stiglitz, alors économiste en chef. Venant de l’un des économistes les plus influents au monde, ces attaques à l’encontre du dogme sanctifié de la finance internationale a mis de l’eau au moulin des pourfendeurs de l’orthodoxie économique. Stiglitz a également joint sa voix à celle du mouvement syndical international en déclarant qu’un marché de capitaux libéralisé et un marché du travail flexible allaient consacrer "une course vers le bas". Si l’avantage comparatif consiste à maintenir la faiblesse des salaires et des normes du travail, alors les travailleurs du monde en développement seraient plongés dans une concurrence qui les pousserait à accepter les conditions de travail les plus mauvaises.

Deux facteurs expliquent pourquoi les critiques de la société civile demeurent vives vis-à-vis de la Banque. Premièrement, elle reste un symbole évident pour fustiger la toute puissance de la globalisation économique qui laisse de côté les plus pauvres. En effet, s’attaquer aux "forces de marché" serait trop abstrait, à l’administration américaine, trop partisan, et les financiers internationaux constituent des cibles trop mouvantes. Deuxièmement, selon les observateurs, il existe un fossé entre ce que la Banque dit et ce qu’elle fait. Beaucoup considèrent que la Banque a détourné à son profit le langage employé par la société civile, sans le traduire dans les faits. En somme, la Banque aurait coupé l’herbe sous le pied de la société civile.

En tant qu’institution, la Banque détermine des politiques, mais leur mise en œuvre est le produit de l’action de centaines d’employés. Contrairement à une idée largement répandue, la Banque mondiale n’est pas une institution monolithique. Les employés pensent différemment les uns des autres. Beaucoup, en particulier ceux qui sont responsables des programmes de santé, d’éducation, de développement rural ou d’environnement, ont adopté la vision des OCS. Mais dans d’autres secteurs, les employés ont moins évolué et demeurent cyniques à l’égard de la "mode de la société civile".

Comment influencer la Banque mondiale ?

La plupart des campagnes de la société civile cherchent à influencer le rôle direct de la Banque mondiale (opérations spécifiques et travaux d’analyse), mais certaines souhaitent peser sur ses activités plus diffuses de façonnage des politiques publiques. Dans cette optique, plusieurs actions peuvent être menées : lancer des campagnes de communication pour influencer l’opinion publique, sur la réduction de la dette par exemple ; promouvoir des alternatives économiques, comme la taxe Tobin ; améliorer les capacités des interlocuteurs locaux pour influencer les opérations de prêts ; renforcer les mécanismes de gouvernance (transparence, responsabilité publique, etc.) et, enfin, proposer des alternatives sur les moyens de mener des projets de développement, comme l’approche participative.

J. C.

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Dernière mise à jour 22-Dec-2005