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Violences
illégitimes
Julien Lusson, AITEC
Le contre-sommet de Gênes et la répression
policière montrent que certains espaces politiques ne sont pas
publics, que la société civile en est violemment rejetée. Témoignage.
Courrier de la planète :
Pourquoi un mouvement comme lAitec était-il à Gênes ?
Julien Lusson :
Le G-8 regroupe les pays les plus riches et, à ce titre, a un
poids considérable sur lévolution de léconomie et
des relations internationales. Nous étions donc présents pour
exiger et soutenir un certain nombre de revendications exprimées
aujourdhui par ce quon nomme le mouvement anti-mondialisation,
dont notamment Attac, et parce que la plupart des thèmes abordés
par le G-8 et le contre-sommet la dette du tiers-monde,
la réforme des institutions financières internationales, le développement,
etc. sont des thèmes de travail de lAitec.
Courrier de la planète :
Depuis des mois, le comité italien et ses partenaires préparaient
ce contre-sommet. Pourquoi, malgré une telle préparation, ce sommet
a-t-il dérapé ?
Julien Lusson :
Le Genoa Social Forum (GSF) travaillait depuis plusieurs mois
à lorganisation du contre-sommet. Avec plus de 600 organisations
italiennes et étrangères, allant des centres sociaux, considérés
comme radicaux, aux mouvements confessionnels ou déducation,
considérés comme modérés, il a servi de cadre unitaire à un mouvement
divers et varié. Sur lorganisation elle-même, il proposait
une semaine de débats sur différents thèmes (paix, dette, pauvreté
et inégalités, mécanismes de la démocratie globale, alternatives,
genre, commerce international, etc.), et trois jours de mobilisation.
Le jeudi 19 juillet, une première manifestation
était consacrée à limmigration, demandant la libre-circulation
des personnes. Le vendredi, une journée daction directe
était prévue sur le modèle de ce qui se fait dans tous les contre-sommets
depuis Seattle. La troisième journée devait permettre la tenue
dune manifestation plus large, plus traditionnelle.
Le GSF a pris en charge lorganisation
politique de ces mobilisations, dans un climat marqué, après Göteborg
et Barcelone, par les questions de la répression et de la violence.
Des discussions avaient été engagées avec les autorités italiennes
pour éviter des "dérapages" de la part de la police
(comme à Göteborg) et pour sassurer que les manifestations
pourraient se tenir et que les frontières seraient ouvertes
Des assurances en ce sens avaient été obtenues. Sur la journée
daction directe, les différentes composantes du GSF sétaient
accordées sur des mobilisations basées sur la non-violence active
respectant le choix de chacun.
Courrier de la planète :
Quest-ce qui a fait basculer le contre-sommet ?
Julien Lusson :
Malgré les négociations et les assurances du gouvernement italien,
les frontières ont été fermées cinq jours avant la première manifestation.
Deux semaines avant le début du contre-sommet, la police jouait
lintimidation et la tension (contrôle systématique, perquisition
chez les manifestants au prétexte de la lutte anti-terroriste...).
Quand nous sommes arrivés, la ville était complètement sous contrôle
policier. Carabiniers, policiers, membres de la Guardia de Finanza
étaient partout présents. Des chars blindés circulaient dans la
ville, des hélicoptères tournoyaient sans cesse au-dessus de nos
têtes
Une présence de chaque instant extrêmement provocatrice.
Le mur denceinte de la zone rouge,
une grille dacier, avait été dressé plusieurs jours avant
et les "jeunes" étaient systématiquement contrôlés.
A chaque contrôle, les carabiniers nous ont alertés sur le danger
de rester à Gênes parce que des manifestations violentes allaient
avoir lieu ! Les magasins et restaurants étaient pour la
plupart fermés dès le vendredi, les guichets automatiques des
banques vidés, tous les lieux militants étaient sous surveillance.
Le climat médiatique était aussi extrêmement
tendu, violent : la population de Gênes avait été prévenue
que les "casseurs", les "barbares" allaient
débarquer dans sa ville et quil était plus prudent de partir
(plus de la moitié de la population avait effectivement quitté
la ville !) ; tout et nimporte quoi était dit
sur les manifestants, y compris sur les éléments les plus radicaux
quon a dénommé Black Blocs, accusés de vouloir sen
prendre indistinctement aux personnes ! Des informations
laissaient entendre que les groupes terroristes de Ben Laden allaient
sévir
Plus on sest approché de la date,
plus les contrôles aux frontières se sont durcis. Les autorités
européennes ont ouvertement collaboré pour bloquer larrivée
des manifestants ; les autorités françaises ont retenu le
train des Britaniques de Globalize Resistance. On sest mobilisé
pour les faire arriver. Curieusement, cest au moment de
la publication par Le Monde dun sondage montrant que plus
de 60 % de la population française était favorable aux manifestants
que le train a été débloqué !
Bref, les conditions pour venir manifester
étaient loin dêtre les meilleures ! Tout a été fait
pour éviter une mobilisation de masse à Gênes, pour criminaliser
par avance les manifestants et légitimer toutes formes de répression,
pour en faire fuir une partie, pour créer de la méfiance à leur
égard. Ce qui est finalement paradoxal, cest que peu de
gens imaginaient alors une répression de lampleur de celle
qui a eu lieu.
Courrier de la planète :
Comment se sont passées les manifestations ?
Julien Lusson :
La première manifestation sur limmigration a réuni près
de 50 000 personnes. Un vrai succès : une participation très
large des organisations du GSF et la présence de beaucoup dartistes
comme Manu Chao. Surtout, les organisations italiennes présentes
ont défié le gouvernement sur le thème de limmigration et
de lantifascisme. Beaucoup dItaliens, habitants penchés
à leur fenêtre ou manifestants, brandissaient aussi des sous-vêtements
en réponse à un Berlusconi qui avait ordonné quaucun linge
ne sèche aux fenêtres lors du G-8 !
Le vendredi, journée daction,
la tension est perceptible dès le matin : pendant la nuit,
des containers ont été placés dans les rues sur lesquelles devaient
passer les cortèges des Cobas syndicats de bases italiens
et des Tute Bianche les fameuses Tuniques
blanches déterminées à entrer dans la zone rouge "avec leurs
corps pour seule arme"-. Leurs cortèges nont pu aller
très loin, la police les a bloqués et violemment chargés, y compris
avec des véhicules blindés pour percer la "carapace"
de boucliers des Tute Bianche !
Lorsque les cortèges ont démarré le
vendredi après-midi, il sagissait pour les uns dessayer
dentrer réellement, pour les autres de manifester symboliquement
à la limite de la zone rouge, à limage du cortège Attac
et de ses ballons. Arrivés place Carignano, nous avons appris
par téléphone que des affrontements avaient lieu autour de la
station Brignole et du centre de convergence, "entre les
Black Blocs et la police". Sans plus de détail, si ce nest
que le cortège des Cobas avait "éclaté", et que celui
des Tute Bianche était chargé par la police. A ce moment
là, beaucoup de confusion règne, puisquà part les fumées
sélevant au-dessus de la ville, nous ne voyons pas ce qui
se passe. Seule certitude, la police veut régler des comptes :
des militants dAttac, à 50 mètres de la place Carignano,
sont brusquement chargés, insultés et matraqués par la police
italienne surgie dune ruelle adjacente. Ils allaient accueillir
le cortège des Globalize Resistance, bombardé lui aussi par les
lacrymogènes des forces de lordre ! A 16h30, quand
le cortège sur la place Dante commence à repartir, les carabiniers
lancent des lacrymogènes en tir tendu !
Sur le chemin du retour nous avons effectivement
constaté des dégâts matériels, aux alentours de la zone de convergence.
Cest après quon a appris que les policiers avaient
chargé tout le monde avec une brutalité sans nom, frappant au
sol, à coup de pieds dans le ventre et au visage les manifestant(e)s.
Et surtout quun jeune avait été tué par balle ! Aucun
dégât matériel, aussi important fût-il, ne peut justifier une
telle attitude !
Le soir, cétait lincompréhension
des uns, la fureur des autres. Ce qui est curieux et qui
après coup apparaît indécent, cest que les médias
parlaient davantage des Black Blocs que des policiers. Malgré
tout, la manifestation du lendemain comptait plus de 200 000 personnes,
avec des brassards noirs en signe de deuil. Aux revendications
du GSF, sajoutait la dénonciation du meurtre et des violences
policières. Les cortèges sétaient plus ou moins sécurisés
pour éviter les débordements avec la police. Mais là encore, au
milieu de la manifestation, les bombes lacrymogènes ont plu dun
coup, et fatalement les affrontements ont eu lieu. On en a peu
parlé, mais les violences ont été encore plus intolérables que
la veille. Une grande partie de la fin du cortège a été refoulée
vers le centre de convergence, et jusque sur la plage où les carabiniers
ont matraqué tous ceux et celles qui se trouvaient sur leur chemin,
laissant des blessé(e)s dans une mare de sang. Lautre partie
de la manifestation sest trouvée éloignée des affrontements
par les émeutes et des messages invitant à ne plus sapprocher.
Courrier de la planète :
Ce qui a frappé lopinion à Gênes, cest la violence
Julien Lusson :
Il y a eu par la suite la polémique sur les Black Blocs et la
violence. On peut être en désaccord sur le choix politique fait
par ces militants de perpétrer des dommages sur des cibles symboles
du capitalisme. Il est néanmoins indigne de renvoyer cette violence
là dos-à-dos avec celle des forces de lordre à Gênes, qui
ont tué une personne, massacré des centaines dautres, torturé
dans les prisons
Cest cette violence quil faut
condamner radicalement parce quelle est précisément lexpression
de ce que rejette lensemble des composantes du dit mouvement
anti-mondialisation (Black Blocs compris), le reflet de la violence
quotidienne de nos sociétés, qui fait le plus souvent le choix
de faire passer les biens et la propriété (des puissants) avant
le respect des droits et de lintégrité humaine (des plus
faibles).
Par ailleurs, il est évident que les
autorités et les forces des lordre ont manipulé la violence
et les pratiques du Black Blocs. Des films et des photos en fournissent
la preuve, des policiers déguisés en casseur se sont bel et bien
infiltrés pour casser dautres cibles que celles des anarchistes
et provoquer les escadrons de police. Cela a permis de légitimer
le recours à la brutalité vis-à-vis du mouvement anti-mondialisation.
Et ainsi de le criminaliser, de le délégitimer. La rafle du samedi
soir illustre vraiment cet état desprit : quand nous
sommes entrés dans le centre le lendemain matin, cétait
une mare de sang, sur le sol, le long des escaliers
on avait
matraqué des gens à terre, cogné leur tête contre des radiateurs,
contre des armoires métalliques
du matériel, des téléviseurs
et des ordinateurs avaient été cassés
Les tortures infligées aux détenu(e)s,
quant à elles, témoignent surtout que le néofascisme est présent
dans la police italienne... Et quil est "couvert" !
Courrier de la planète :
Comment peut-on expliquer ce dérapage ?
Julien Lusson :
Il ne sagit pas dun simple dérapage. Mais différentes
analyses sont possibles. Il y a manifestement eu une volonté de
réprimer et de criminaliser un mouvement qui depuis Seattle prend
de lampleur, de lassimiler à une bande de casseurs
indistincte. Il y avait aussi vraisemblablement, dans la situation
de Gênes, lidée de casser le GSF qui a été un gros succès
en termes de mobilisation et qui a réussi à faire lunité
entre les différentes composantes derrière le thème "union
dans la différence". Pour ça, le gouvernement italien a joué
sur la peur, a prétendu que les méthodes des Black Blocs étaient
implicitement celles du GSF, tout en focalisant la question de
la violence sur lattitude des casseurs de vitrine et, surtout,
en évacuant tout le discours politique qui sous-tend ce choix.
Jai cru comprendre que dans le contexte italien, cela reflète
également la période difficile qui sannonce dans ce pays
pour le mouvement "radical" des centres sociaux notamment.
Maintenant, sur la question des matraquages
systématiques, des tortures et de la rafle, il faut probablement
y voir une spécifité du gouvernement italien du moment, composé
en partie de néofascistes. Mais ça nexplique pas tout :
on observe partout aujourdhui la volonté dempêcher
les manifestations du mouvement anti-mondialisation. On entre
peut-être dans une période où, vraisemblablement, ce type de manifestation
ne sera plus toléré, quon lui dressera des obstacles :
fermeture des frontières, coopération des polices, signalement
dindividus dangereux sur des critères indéterminés, poursuites
judiciaires
Courrier de la planète :
Quelle peut être la réponse du mouvement anti-mondialisation ?
Julien Lusson :
La réponse est dabord dans le développement du mouvement
international. Gênes a été un vrai succès en terme de mobilisation.
Dune part, la présence de plus de 200 000 manifestants lors
du dernier défilé, malgré la répression policière, est une grande
victoire ; dautre part, la "bataille médiatique"
a été remportée aussi par le camp des manifestants-en grande partie
grâce aux "erreurs" des autorités.
Ajouté à linefficacité du G-8,
qui sest encore plus discrédité par la vacuité de ses propositions
sur les problématiques mises en avant par les mouvements, cela
fait un cocktail détonnant ! Dailleurs, une grande
part des opinions publiques et des partis politiques considère
maintenant que le mouvement "anti-mondialisation" porte
des valeurs qui sont aussi les leurs. On entre donc dans une nouvelle
dynamique des mouvements. Mais avec le risque dune dynamique
de répression et daffrontements qui peut se radicaliser
bien plus. Il faut donc réfléchir, apprécier tous ces divers éléments,
trouver les moyens de dépasser cela.
Lensemble de ces éléments violences
policières, inefficacité du sommet approfondit la question
de la crise des institutions. Quun club comme le G-8, qui
regroupe les 7 pays les plus riches, "actionnaires majoritaires"
de léconomie mondiale, qui décident de fait dans la plupart
des institutions internationales à la Banque mondiale comme
à lOrganisation mondiale du commerce soit incapable
de répondre de manière adéquate aux problèmes du monde contemporain
accentue cette crise de légitimité. La réaction de la police de
Gênes ne fait que renforcer limage quont les manifestants
du discours "humaniste" tenu au G-8. Celle dune
vitrine dun système de fonctionnement qui repose en réalité
sur la puissance et lunilatéralismece qui est dautant
plus vrai aujourdhui quand on compare la position des pays
européens ou du Japon à celle des Etats-Unis. Lunilatéralisme
américain renforce le caractère illusoire de ce type de forum
et affaiblit la représentation des pays les plus développés par
rapport aux attentes des pays du Sud ou de la démocratie internationale
à construire dans le cadre de la mondialisation.
Il faut bien sûr faire des différences
entre les différents sommets. Le G-8 était dans une situation
particulièrement délicate à gérer : il veut apporter des
réponses qui nécessiteraient le travail de lensemble des
pays du monde et une participation plus large que celles des gouvernements.
La presse dans son ensemble a souligné la faiblesse des résultats
politiques obtenus. Si la seule réponse du G-8 est de dire :
"on va aller se réunir au fond des Rocheuses", tout
le monde saccorde à dire quon ne répondra jamais aux
problèmes !
AITEC
- Association internationale de techniciens, experts et chercheurs
créée en 1983.
Réseau de professionnels, d'associations et de structures
professionnelles d'expertise, l'AITEC cherche à identifier
et à développer des problématiques de travail, des réflexions
et des débats sur des thèmes d'intérêt communs aux pays du
Nord et du Sud. L'Aitec intervient comme groupe d'expertise
auprès des mouvements sociaux, des ONG et des syndicats.
www.globenet.org/aitec |
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