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63 - Société civile mondiale
La montée en puissance
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Violences illégitimes
Julien Lusson, AITEC

Le contre-sommet de Gênes et la répression policière montrent que certains espaces politiques ne sont pas publics, que la société civile en est violemment rejetée. Témoignage.

Courrier de la planète : Pourquoi un mouvement comme l’Aitec était-il à Gênes ?

Julien Lusson : Le G-8 regroupe les pays les plus riches et, à ce titre, a un poids considérable sur l’évolution de l’économie et des relations internationales. Nous étions donc présents pour exiger et soutenir un certain nombre de revendications exprimées aujourd’hui par ce qu’on nomme le mouvement anti-mondialisation, dont notamment Attac, et parce que la plupart des thèmes abordés par le G-8 et le contre-sommet – la dette du tiers-monde, la réforme des institutions financières internationales, le développement, etc. – sont des thèmes de travail de l’Aitec.

Courrier de la planète : Depuis des mois, le comité italien et ses partenaires préparaient ce contre-sommet. Pourquoi, malgré une telle préparation, ce sommet a-t-il dérapé ?

Julien Lusson : Le Genoa Social Forum (GSF) travaillait depuis plusieurs mois à l’organisation du contre-sommet. Avec plus de 600 organisations italiennes et étrangères, allant des centres sociaux, considérés comme radicaux, aux mouvements confessionnels ou d’éducation, considérés comme modérés, il a servi de cadre unitaire à un mouvement divers et varié. Sur l’organisation elle-même, il proposait une semaine de débats sur différents thèmes (paix, dette, pauvreté et inégalités, mécanismes de la démocratie globale, alternatives, genre, commerce international, etc.), et trois jours de mobilisation.

Le jeudi 19 juillet, une première manifestation était consacrée à l’immigration, demandant la libre-circulation des personnes. Le vendredi, une journée d’action directe était prévue sur le modèle de ce qui se fait dans tous les contre-sommets depuis Seattle. La troisième journée devait permettre la tenue d’une manifestation plus large, plus traditionnelle.

Le GSF a pris en charge l’organisation politique de ces mobilisations, dans un climat marqué, après Göteborg et Barcelone, par les questions de la répression et de la violence. Des discussions avaient été engagées avec les autorités italiennes pour éviter des "dérapages" de la part de la police (comme à Göteborg) et pour s’assurer que les manifestations pourraient se tenir et que les frontières seraient ouvertes… Des assurances en ce sens avaient été obtenues. Sur la journée d’action directe, les différentes composantes du GSF s’étaient accordées sur des mobilisations basées sur la non-violence active respectant le choix de chacun.

Courrier de la planète : Qu’est-ce qui a fait basculer le contre-sommet ?

Julien Lusson : Malgré les négociations et les assurances du gouvernement italien, les frontières ont été fermées cinq jours avant la première manifestation. Deux semaines avant le début du contre-sommet, la police jouait l’intimidation et la tension (contrôle systématique, perquisition chez les manifestants au prétexte de la lutte anti-terroriste...). Quand nous sommes arrivés, la ville était complètement sous contrôle policier. Carabiniers, policiers, membres de la Guardia de Finanza… étaient partout présents. Des chars blindés circulaient dans la ville, des hélicoptères tournoyaient sans cesse au-dessus de nos têtes… Une présence de chaque instant extrêmement provocatrice.

Le mur d’enceinte de la zone rouge, une grille d’acier, avait été dressé plusieurs jours avant et les "jeunes" étaient systématiquement contrôlés. A chaque contrôle, les carabiniers nous ont alertés sur le danger de rester à Gênes parce que des manifestations violentes allaient avoir lieu ! Les magasins et restaurants étaient pour la plupart fermés dès le vendredi, les guichets automatiques des banques vidés, tous les lieux militants étaient sous surveillance.

Le climat médiatique était aussi extrêmement tendu, violent : la population de Gênes avait été prévenue que les "casseurs", les "barbares" allaient débarquer dans sa ville et qu’il était plus prudent de partir (plus de la moitié de la population avait effectivement quitté la ville !) ; tout et n’importe quoi était dit sur les manifestants, y compris sur les éléments les plus radicaux qu’on a dénommé Black Blocs, accusés de vouloir s’en prendre indistinctement aux personnes ! Des informations laissaient entendre que les groupes terroristes de Ben Laden allaient sévir…

Plus on s’est approché de la date, plus les contrôles aux frontières se sont durcis. Les autorités européennes ont ouvertement collaboré pour bloquer l’arrivée des manifestants ; les autorités françaises ont retenu le train des Britaniques de Globalize Resistance. On s’est mobilisé pour les faire arriver. Curieusement, c’est au moment de la publication par Le Monde d’un sondage montrant que plus de 60 % de la population française était favorable aux manifestants que le train a été débloqué !

Bref, les conditions pour venir manifester étaient loin d’être les meilleures ! Tout a été fait pour éviter une mobilisation de masse à Gênes, pour criminaliser par avance les manifestants et légitimer toutes formes de répression, pour en faire fuir une partie, pour créer de la méfiance à leur égard. Ce qui est finalement paradoxal, c’est que peu de gens imaginaient alors une répression de l’ampleur de celle qui a eu lieu.

Courrier de la planète : Comment se sont passées les manifestations ?

Julien Lusson : La première manifestation sur l’immigration a réuni près de 50 000 personnes. Un vrai succès : une participation très large des organisations du GSF et la présence de beaucoup d’artistes comme Manu Chao. Surtout, les organisations italiennes présentes ont défié le gouvernement sur le thème de l’immigration et de l’antifascisme. Beaucoup d’Italiens, habitants penchés à leur fenêtre ou manifestants, brandissaient aussi des sous-vêtements en réponse à un Berlusconi qui avait ordonné qu’aucun linge ne sèche aux fenêtres lors du G-8 !

Le vendredi, journée d’action, la tension est perceptible dès le matin : pendant la nuit, des containers ont été placés dans les rues sur lesquelles devaient passer les cortèges des Cobas –syndicats de bases italiens – et des Tute Bianche –les fameuses Tuniques blanches déterminées à entrer dans la zone rouge "avec leurs corps pour seule arme"-. Leurs cortèges n’ont pu aller très loin, la police les a bloqués et violemment chargés, y compris avec des véhicules blindés pour percer la "carapace" de boucliers des Tute Bianche !

Lorsque les cortèges ont démarré le vendredi après-midi, il s’agissait pour les uns d’essayer d’entrer réellement, pour les autres de manifester symboliquement à la limite de la zone rouge, à l’image du cortège Attac et de ses ballons. Arrivés place Carignano, nous avons appris par téléphone que des affrontements avaient lieu autour de la station Brignole et du centre de convergence, "entre les Black Blocs et la police". Sans plus de détail, si ce n’est que le cortège des Cobas avait "éclaté", et que celui des Tute Bianche était chargé par la police. A ce moment là, beaucoup de confusion règne, puisqu’à part les fumées s’élevant au-dessus de la ville, nous ne voyons pas ce qui se passe. Seule certitude, la police veut régler des comptes : des militants d’Attac, à 50 mètres de la place Carignano, sont brusquement chargés, insultés et matraqués par la police italienne surgie d’une ruelle adjacente. Ils allaient accueillir le cortège des Globalize Resistance, bombardé lui aussi par les lacrymogènes des forces de l’ordre ! A 16h30, quand le cortège sur la place Dante commence à repartir, les carabiniers lancent des lacrymogènes en tir tendu !

Sur le chemin du retour nous avons effectivement constaté des dégâts matériels, aux alentours de la zone de convergence. C’est après qu’on a appris que les policiers avaient chargé tout le monde avec une brutalité sans nom, frappant au sol, à coup de pieds dans le ventre et au visage les manifestant(e)s. Et surtout qu’un jeune avait été tué par balle ! Aucun dégât matériel, aussi important fût-il, ne peut justifier une telle attitude !

Le soir, c’était l’incompréhension des uns, la fureur des autres. Ce qui est curieux –et qui après coup apparaît indécent–, c’est que les médias parlaient davantage des Black Blocs que des policiers. Malgré tout, la manifestation du lendemain comptait plus de 200 000 personnes, avec des brassards noirs en signe de deuil. Aux revendications du GSF, s’ajoutait la dénonciation du meurtre et des violences policières. Les cortèges s’étaient plus ou moins sécurisés pour éviter les débordements avec la police. Mais là encore, au milieu de la manifestation, les bombes lacrymogènes ont plu d’un coup, et fatalement les affrontements ont eu lieu. On en a peu parlé, mais les violences ont été encore plus intolérables que la veille. Une grande partie de la fin du cortège a été refoulée vers le centre de convergence, et jusque sur la plage où les carabiniers ont matraqué tous ceux et celles qui se trouvaient sur leur chemin, laissant des blessé(e)s dans une mare de sang. L’autre partie de la manifestation s’est trouvée éloignée des affrontements par les émeutes et des messages invitant à ne plus s’approcher.

Courrier de la planète : Ce qui a frappé l’opinion à Gênes, c’est la violence…

Julien Lusson : Il y a eu par la suite la polémique sur les Black Blocs et la violence. On peut être en désaccord sur le choix politique fait par ces militants de perpétrer des dommages sur des cibles symboles du capitalisme. Il est néanmoins indigne de renvoyer cette violence là dos-à-dos avec celle des forces de l’ordre à Gênes, qui ont tué une personne, massacré des centaines d’autres, torturé dans les prisons… C’est cette violence qu’il faut condamner radicalement parce qu’elle est précisément l’expression de ce que rejette l’ensemble des composantes du dit mouvement anti-mondialisation (Black Blocs compris), le reflet de la violence quotidienne de nos sociétés, qui fait le plus souvent le choix de faire passer les biens et la propriété (des puissants) avant le respect des droits et de l’intégrité humaine (des plus faibles).

Par ailleurs, il est évident que les autorités et les forces des l’ordre ont manipulé la violence et les pratiques du Black Blocs. Des films et des photos en fournissent la preuve, des policiers déguisés en casseur se sont bel et bien infiltrés pour casser d’autres cibles que celles des anarchistes et provoquer les escadrons de police. Cela a permis de légitimer le recours à la brutalité vis-à-vis du mouvement anti-mondialisation. Et ainsi de le criminaliser, de le délégitimer. La rafle du samedi soir illustre vraiment cet état d’esprit : quand nous sommes entrés dans le centre le lendemain matin, c’était une mare de sang, sur le sol, le long des escaliers… on avait matraqué des gens à terre, cogné leur tête contre des radiateurs, contre des armoires métalliques… du matériel, des téléviseurs et des ordinateurs avaient été cassés…

Les tortures infligées aux détenu(e)s, quant à elles, témoignent surtout que le néofascisme est présent dans la police italienne... Et qu’il est "couvert" !

Courrier de la planète : Comment peut-on expliquer ce dérapage ?

Julien Lusson : Il ne s’agit pas d’un simple dérapage. Mais différentes analyses sont possibles. Il y a manifestement eu une volonté de réprimer et de criminaliser un mouvement qui depuis Seattle prend de l’ampleur, de l’assimiler à une bande de casseurs indistincte. Il y avait aussi vraisemblablement, dans la situation de Gênes, l’idée de casser le GSF qui a été un gros succès en termes de mobilisation et qui a réussi à faire l’unité entre les différentes composantes derrière le thème "union dans la différence". Pour ça, le gouvernement italien a joué sur la peur, a prétendu que les méthodes des Black Blocs étaient implicitement celles du GSF, tout en focalisant la question de la violence sur l’attitude des casseurs de vitrine et, surtout, en évacuant tout le discours politique qui sous-tend ce choix. J’ai cru comprendre que dans le contexte italien, cela reflète également la période difficile qui s’annonce dans ce pays pour le mouvement "radical" des centres sociaux notamment.

Maintenant, sur la question des matraquages systématiques, des tortures et de la rafle, il faut probablement y voir une spécifité du gouvernement italien du moment, composé en partie de néofascistes. Mais ça n’explique pas tout : on observe partout aujourd’hui la volonté d’empêcher les manifestations du mouvement anti-mondialisation. On entre peut-être dans une période où, vraisemblablement, ce type de manifestation ne sera plus toléré, qu’on lui dressera des obstacles : fermeture des frontières, coopération des polices, signalement d’individus dangereux sur des critères indéterminés, poursuites judiciaires…

Courrier de la planète : Quelle peut être la réponse du mouvement anti-mondialisation ?

Julien Lusson : La réponse est d’abord dans le développement du mouvement international. Gênes a été un vrai succès en terme de mobilisation. D’une part, la présence de plus de 200 000 manifestants lors du dernier défilé, malgré la répression policière, est une grande victoire ; d’autre part, la "bataille médiatique" a été remportée aussi par le camp des manifestants-en grande partie grâce aux "erreurs" des autorités.

Ajouté à l’inefficacité du G-8, qui s’est encore plus discrédité par la vacuité de ses propositions sur les problématiques mises en avant par les mouvements, cela fait un cocktail détonnant ! D’ailleurs, une grande part des opinions publiques et des partis politiques considère maintenant que le mouvement "anti-mondialisation" porte des valeurs qui sont aussi les leurs. On entre donc dans une nouvelle dynamique des mouvements. Mais avec le risque d’une dynamique de répression et d’affrontements qui peut se radicaliser bien plus. Il faut donc réfléchir, apprécier tous ces divers éléments, trouver les moyens de dépasser cela.

L’ensemble de ces éléments –violences policières, inefficacité du sommet– approfondit la question de la crise des institutions. Qu’un club comme le G-8, qui regroupe les 7 pays les plus riches, "actionnaires majoritaires" de l’économie mondiale, qui décident de fait dans la plupart des institutions internationales –à la Banque mondiale comme à l’Organisation mondiale du commerce– soit incapable de répondre de manière adéquate aux problèmes du monde contemporain accentue cette crise de légitimité. La réaction de la police de Gênes ne fait que renforcer l’image qu’ont les manifestants du discours "humaniste" tenu au G-8. Celle d’une vitrine d’un système de fonctionnement qui repose en réalité sur la puissance et l’unilatéralisme–ce qui est d’autant plus vrai aujourd’hui quand on compare la position des pays européens ou du Japon à celle des Etats-Unis. L’unilatéralisme américain renforce le caractère illusoire de ce type de forum et affaiblit la représentation des pays les plus développés par rapport aux attentes des pays du Sud ou de la démocratie internationale à construire dans le cadre de la mondialisation.

Il faut bien sûr faire des différences entre les différents sommets. Le G-8 était dans une situation particulièrement délicate à gérer : il veut apporter des réponses qui nécessiteraient le travail de l’ensemble des pays du monde et une participation plus large que celles des gouvernements. La presse dans son ensemble a souligné la faiblesse des résultats politiques obtenus. Si la seule réponse du G-8 est de dire : "on va aller se réunir au fond des Rocheuses", tout le monde s’accorde à dire qu’on ne répondra jamais aux problèmes !

AITEC - Association internationale de techniciens, experts et chercheurs créée en 1983.
Réseau de professionnels, d'associations et de structures professionnelles d'expertise, l'AITEC cherche à identifier et à développer des problématiques de travail, des réflexions et des débats sur des thèmes d'intérêt communs aux pays du Nord et du Sud. L'Aitec intervient comme groupe d'expertise auprès des mouvements sociaux, des ONG et des syndicats.
www.globenet.org/aitec

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Dernière mise à jour 22-Dec-2005