|
Une
nouvelle Internationale ?
Germàn Solinís et Carlos Milani, UNESCO - The Management
of Social Transformations (MOST)
Porto
Alegre apparaît comme un point dorgue dans la structuration
du mouvement social international. Sa créativité peut néanmoins
être encore améliorée pour que les forums sociaux mondiaux deviennent
le creuset dalternatives à la mondialisation capitaliste
et financière.
l
y a dabord eu des expressions isolées de contestation contre
lemprise du néolibéralisme dans la vie sociale : les
néo-zapatistes du Chiapas à partir de 1991, les mouvements des
sans-terre au Brésil, les grèves françaises de lhiver 1995,
les soulèvements populaires en Asie de lEst et en Amérique
latine contre les effets des ajustements structurels. A la fin
des années 1990, les manifestants se sont faits plus nombreux
et plus revendicatifs : environ 4 000 manifestants à Paris
contre lAccord multilatéral dinvestissement (AMI)
en 1998 ; 40 000 contre lOrganisation mondiale du commerce
(OMC) à Seattle en 1999 ; les protestations contre le Forum
économique à Davos en janvier 2000, puis lors de lassemblée
générale du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque
mondiale à Prague en septembre 2000 ou encore à Nice lors du sommet
européen. La libéralisation à outrance du marché mondial et la
conscience de ses effets pervers saccompagnent ainsi dune
organisation accrue des agents de la société civile prônant une
autre régulation de la mondialisation : outre les manifestations
et les campagnes, on pourrait citer le Bretton Woods Project en
Grande-Bretagne, 50 Years is Enough aux Etats-Unis, Focus on the
Global South en Asie, Jubilee South en Afrique, ainsi que le mouvement
Attac au niveau international.
Un
autre ordre mondial
Le
premier Forum social mondial (FSM) peut être considéré comme lhéritier
de ce mouvement. Certes, ce nest pas la première fois dans
lhistoire des relations internationales contemporaines que
des partisans dun autre ordre mondial se sont mis daccord
pour léchange dexpériences et de projets sociaux visant
à promouvoir les droits économiques et sociaux (en 1977 avec le
Nouvel ordre économique international ; en avril 2000, à
La Havane, pour un ordre socialement plus juste). Le FSM est lui
né de la volonté de représentants non gouvernementaux, de mouvements
sociaux et de limagination dun entrepreneur brésilien,
Oden Grajew, président de lInstitut de lEthos et de
la responsabilité sociale ainsi que de lAssociation brésilienne
des entrepreneurs pour la citoyenneté.
A Porto Alegre
se sont rassemblés près de 16 000 personnes de plus de 100 pays,
particulièrement dEurope occidentale et de pays sous ajustement
structurel. Cent quatre orateurs, généralement non brésiliens,
sont intervenus lors des conférences plénières et 408 ateliers
thématiques ont été organisés. Le FSM a réuni une partie de ce
quon appelle la société civile internationale, composée
à la fois de mouvements populaires, sociaux, politiques, communautaires
ou identitaires, de groupes de défense des minorités vulnérables
et des peuples autochtones, mais aussi de syndicats, partis politiques,
associations et fédérations de réseaux, de plus de 900 communautés
de base et dorganisations non gouvernementales (ONG) locales
et internationales, dintellectuels et entrepreneurs, voire
de dirigeants politiques, parlementaires et autorités locales.
Mobilisation
studieuse
Pendant quatre
jours, quatre grandes conférences ont traité chaque matin de laccès
et la répartition de la richesse mondiale, de la sauvegarde de
la démocratie face au capital financier et de laudit du
consensus de Washington ("consensus" compris ici comme
un ensemble de mesures politiques visant à libéraliser les échanges
planétaires à outrance). Dautres thèmes importants des conférences
ont été lannulation de la dette extérieure des pays les
plus pauvres, laccès à la terre ou sa répartition plus juste,
lexclusion des minorités et le commerce international face
à létablissement de laccord sur la zone de libre-échange
des Amériques. Toutes ces questions se sont structurées autour
de quatre axes : production de la richesse et reproduction
sociale ; accès à la richesse et développement durable ;
affirmation de la société civile et des espaces publics ;
pouvoir politique et éthique dans la nouvelle société.
En outre,
plus de 400 ateliers thématiques, recouvrant débats, forums, présentations
dexpériences et plans daction, ont eu lieu chaque
après-midi. Cest dans ce cadre que le programme "gestion
des transformations sociales" (Most) et lunité de la
démocratie de lUnesco ont organisé deux ateliers sur la
démocratie à léchelle mondiale et la participation des acteurs
non gouvernementaux à la gouvernance mondiale (lire encadré page
suivante). Malgré la diversité des participants, des thèmes et
des approches, une revendication semblait réunir tous les participants :
lhostilité aux excès du libéralisme et laspiration
à consolider la "société civile mondiale" sans
que lon sache ce que recouvrait vraiment cette catégorie.
Les objectifs fluctuaient ainsi entre contestation ou résistance,
entre changement profond ou réforme, proposition ou création,
mais ceci à partir dun constat et dun désir partagés.
Si lexercice
de la citoyenneté et de la "chose publique" nest
plus lapanage de lÉtat, il ne doit pas être non plus
celui du capital financier privé et transnational. Améliorer létat
du monde nest pas la seule affaire dun groupe de dirigeants,
mais celle de "tous", par le biais de la démocratie.
Il sagit donc de penser des espaces publics de médiation,
où les différentes formes dallégeance citoyenne puissent
sexercer et où les divers acteurs de la société politique
dialoguent de façon non hiérarchique.
Cette approche
répond de manière critique à cinq phénomènes : lorientation
"néolibérale" ou "ultra-libérale" de la mondialisation
et sa pensée unique ; les effets socio-économiques, politiques
et culturels négatifs de cette mondialisation ; le marché
comme grand régulateur des rapports sociaux ; lexclusion
sociale et économique ; la politique de coopération internationale,
particulièrement celle de lOMC, du FMI et de la Banque mondiale.
Les participants au FSM défendent, au contraire, des valeurs de
justice, de solidarité et de participation démocratique ;
des alternatives à la "mondialisation libérale" ;
le contrôle des mouvements de capitaux au niveau international
(par exemple par létablissement de la taxe Tobin) et national
(les expériences du Chili et de la Chine) ; lannulation
de la dette publique des pays pauvres et le renforcement de laide
internationale en leur faveur ; la souveraineté nationale
dans la définition des politiques de développement.
En attendant
de fonder un mouvement de citoyens capable de lutter pour un modèle
économique alternatif et plus juste, le FSM semble déjà avoir
assuré ses objectifs partiels : léchange dexpériences,
et létablissement dune référence spatio-temporelle
pour ceux qui donnent priorité au développement social et au dépassement
de la domination des marchés dans les relations internationales.
Reste à construire la légitimité et la reconnaissance dont le
FSM pourra jouir à lavenir dans la refonte de la gouvernance
mondiale. Reste également à décider, à lintérieur des mouvements
sociaux, si et comment structurer les propositions politiques
adressées aux institutions internationales. Comment faire en sorte
que le FSM ne soit point exclusivement le théâtre déchanges
(certes très importants), mais quil devienne aussi un centre
de propositions en prise avec les défis politiques mondiaux ?
Concrétiser
les promesses
La première édition du FSM constitue lexpression la plus
récente et la plus structurée du réveil social en cours depuis
quelques années. Il est laboutissement dun processus
de lutte des peuples pour la transformation de la société, et
non pas exclusivement le fait du hasard ou de la nécessité. Avec
un style hétéroclite, "polychrome" et à multiples facettes,
il a abrité dans un espace (à Porto Alegre, ville symbole des
transformations sociales) et un temps précis désormais point de
repère, (pendant le Forum de Davos), des discussions ponctuelles
et studieuses sous des airs de grande fête.
Le FSM est
un pas en avant pour la consolidation du processus dappropriation
critique et sociale de la mondialisation ; cest en
ce sens un événement dans lhistoire de la construction dune
conscience sociale sur la privatisation à léchelle internationale.
Ces cinq jours ont été ceux de lheureuse rencontre dont
le succès est dabord montré par la quantité et la variété
de présences. La séance de clôture, en particulier, a constitué
une véritable célébration de lespoir dans la lutte collective
contre le néolibéralisme. Ce jour là, le Comité dorganisation
a annoncé la création dun Comité international du forum
social, instance de coordination générale, chargée de rédiger
une charte de principes .lire pp. 70-71 et dorganiser chaque
année la tenue dune réunion régionale ou mondiale en même
temps que Davos. Pour lui, la mobilisation provoquée par le FSM
a montré la pertinence de son thème central : à la fois,
de résistance contre toute forme doppression et de construction
dun monde autre, respectueux des droits humains, politiques,
sociaux, économiques et culturels.
Transformer
lessai
Pour
concrétiser ce début prometteur, il faut coordonner initiatives
et acteurs. Larticulation entre des participants si variés
sera lun des défis les plus importants. Lidéal serait
une alliance capable de fédérer et de garantir la cohésion des
différentes actions de résistance civile et de proposer des analyses
alternatives pour la formulation de politiques. Ceci suppose savoir
joindre militantisme, activisme, réflexion, rigueur, abstraction
et les impératifs des décideurs. Si cette "jonction"
est pratiquée, on se rapprochera dune compréhension des
liens entre action sociale et formulation des politiques publiques
par le bas.
Il faut être
créatif. De la même façon que le syndicalisme a été la forme inédite
de réponse à la révolution industrielle, le FSM pourrait par exemple
être le lieu et le temps des nouvelles réponses à la mondialisation.
Cela suppose surtout une attitude critique vis-à-vis des formes
classiques de lexpression démocratique. Cela demande aussi
déviter de penser que les combats locaux et les états dâme
pourront un jour conduire à un changement social planétaire.
Il faut réconcilier
le besoin de structuration des mouvements et des expressions parfois
perçues comme "marginales". Comment faire en sorte que
les nouvelles formes dallégeance citoyenne et la citoyenneté
traditionnelle (vis-à-vis de lEtat) ne sopposent pas ?
Comment garantir luniversalisme des mouvements internationaux
et la reconnaissance des identités minoritaires et des particularismes
au sein du FSM ?
Il faut passer
de la revendication au programme. Traduire des demandes sociales
importantes en stratégies et plans daction nest pas
lobjectif majeur du FSM, mais il faudrait y songer rapidement.
La plate-forme offerte par un FSM consolidé créerait un lieu majeur
de concertation et de discussion. Autrement dit, comment sassurer
que le qualificatif du FSM soit "lautre" et pas
"lanti" ?
Simposer
dans les médias
Il
faut mobiliser lopinion publique internationale. Malgré
la présence de près de 2000 journalistes sur place et avec notamment
une bonne couverture en France et au Brésil, il semblerait que
lévénement soit passé relativement inaperçu dans la plupart
des pays, comme dailleurs en Amérique latine.
Enfin, ce
bilan donne trois pistes de réflexion : du point de vue symbolique,
le FSM est un succès. Il a livré une bonne bataille contre lidéologie
hégémonique du néolibéralisme et délivré comme message la nécessité
dun système politique plus ouvert, pluriel et démocratique,
au sein duquel légalité ne sopposerait pas à la reconnaissance
de la diversité. Sur ce terrain, deux écueils sont à éviter. Si
lon ne fait pas leffort de travailler sur linterprétation
des faits et sur les phénomènes eux-mêmes, on court le risque
de la récupération des idées, entre autres par les médias, et
dun glissement idéologique. On peut aussi facilement tomber
dans lantagonisme primaire qui sacralise les uns et diabolise
les autres. Comment éviter, par exemple, que les attaques contre
lEtat autoritaire ne soient pas perçues comme une simple
demande de diminution du rôle de lEtat ?
La piste
en termes stratégiques est de traduire loptimisme du rassemblement
massif fondé sur une dynamique de réseaux, motivés par léchange
réciproque de pratiques et de savoirs.
Enfin, la
gestion des transformations sociales doit être replacée dans une
analyse encore plus fine, plus riche et plus créative. Par exemple,
sil est légitime de présenter les effets de la mondialisation
comme lexpression des contradictions dune société
qui est à la fois démocratique et capitaliste, il faut reconnaître
que la mondialisation nexplique pas tous les problèmes dénoncés
à Porto Alegre. Pour ne pas se limiter à dénoncer les inégalités
multiples et dynamiques que recèlent nos sociétés, il faut travailler
à une analyse scientifique et critique de la société et ses acteurs.
Les mouvements
sociaux se sont mobilisés à Porto Alegre autour dobjectifs
et non de techniques ce qui est fondamental pour comprendre
le manque de dialogue entre Porto Alegre et Davos ou les événements
de Gênes. Le dialogue est-il possible lorsque règnent la violence
et le contrôle sécuritaire ? Certes, la société civile mondiale
est multiple et diffuse, mais elle émerge sur au moins trois continents ;
elle ne vise pas le changement par le haut. Certains de ses agents
portent une vision différente des relations de pouvoir ;
ils ont conscience des contraintes et des limites des changements ;
du coup ils proposent dautres formes de régulation du bien
public. Ces mouvements de la société civile, présents à Porto
Alegre, résistent en essayant de créer : cest laction
qui guide la résistance. Comment structurer cette action et entamer
un dialogue avec le système politique et le capital transnational ?
La question reste posée.
www.unesco.org/most
LUnesco
à Porto Alegre
Un
des grands défis pour le siècle prochain est dassurer
une gouvernance démocratique, au plan national comme sur
la scène internationale, fondée sur des principes librement
consentis par les acteurs concernés (étatiques et non-étatiques).
Cette "gouvernance démocratique", dont les contours
politiques et institutionnels restent à définir, est aussi
la meilleure voie pour renforcer les capacités nationales
à mettre en uvre des stratégies de développement social,
éducatif, culturel et scientifique, face aux conséquences
adverses de la mondialisation. Il sagit là dune
question à la fois pratique et éthique, dont lissue
est cruciale pour un développement socialement plus équitable
et écologiquement plus équilibré. LUnesco est naturellement
appelée à y tenir une place de choix, et les futurs programmes
de lorganisation devront continuer à y accorder limportance
quelle requiert. Cest pourquoi, le programme
Most de lUnesco, en collaboration avec lunité
pour la démocratie, lUFRGS et la Fapergs, ont organisé
deux ateliers lors du Forum social mondial à Porto Alegre
(25-30 janvier 2001), autour des questions suivantes :
comment renforcer la capacité des démocraties à contrer
et gérer la mondialisation au profit de leurs citoyens ?
Quelles instances de régulation internationale ? Quels
sont les moyens dinstaurer une gouvernance du système
mondial fondée sur des principes démocratiques ? Quel
rôle pour les Nations unies ? Quel rôle pour les acteurs
non étatiques, notamment les ONG ? Les débats feront
lobjet de deux publications Most (un ouvrage et un
numéro de la série "poliques sociales").
G.
S. et C. M.
|
|