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63 - Société civile mondiale
La montée en puissance
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L ISEZ LES
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Une nouvelle Internationale ?
Germàn Solinís et Carlos Milani, UNESCO - The Management of Social Transformations (MOST)

Porto Alegre apparaît comme un point d’orgue dans la structuration du mouvement social international. Sa créativité peut néanmoins être encore améliorée pour que les forums sociaux mondiaux deviennent le creuset d’alternatives à la mondialisation capitaliste et financière.

l y a d’abord eu des expressions isolées de contestation contre l’emprise du néolibéralisme dans la vie sociale : les néo-zapatistes du Chiapas à partir de 1991, les mouvements des sans-terre au Brésil, les grèves françaises de l’hiver 1995, les soulèvements populaires en Asie de l’Est et en Amérique latine contre les effets des ajustements structurels. A la fin des années 1990, les manifestants se sont faits plus nombreux et plus revendicatifs : environ 4 000 manifestants à Paris contre l’Accord multilatéral d’investissement (AMI) en 1998 ; 40 000 contre l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à Seattle en 1999 ; les protestations contre le Forum économique à Davos en janvier 2000, puis lors de l’assemblée générale du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale à Prague en septembre 2000 ou encore à Nice lors du sommet européen. La libéralisation à outrance du marché mondial et la conscience de ses effets pervers s’accompagnent ainsi d’une organisation accrue des agents de la société civile prônant une autre régulation de la mondialisation : outre les manifestations et les campagnes, on pourrait citer le Bretton Woods Project en Grande-Bretagne, 50 Years is Enough aux Etats-Unis, Focus on the Global South en Asie, Jubilee South en Afrique, ainsi que le mouvement Attac au niveau international.

Un autre ordre mondial
Le premier Forum social mondial (FSM) peut être considéré comme l’héritier de ce mouvement. Certes, ce n’est pas la première fois dans l’histoire des relations internationales contemporaines que des partisans d’un autre ordre mondial se sont mis d’accord pour l’échange d’expériences et de projets sociaux visant à promouvoir les droits économiques et sociaux (en 1977 avec le Nouvel ordre économique international ; en avril 2000, à La Havane, pour un ordre socialement plus juste). Le FSM est lui né de la volonté de représentants non gouvernementaux, de mouvements sociaux et de l’imagination d’un entrepreneur brésilien, Oden Grajew, président de l’Institut de l’Ethos et de la responsabilité sociale ainsi que de l’Association brésilienne des entrepreneurs pour la citoyenneté.

A Porto Alegre se sont rassemblés près de 16 000 personnes de plus de 100 pays, particulièrement d’Europe occidentale et de pays sous ajustement structurel. Cent quatre orateurs, généralement non brésiliens, sont intervenus lors des conférences plénières et 408 ateliers thématiques ont été organisés. Le FSM a réuni une partie de ce qu’on appelle la société civile internationale, composée à la fois de mouvements populaires, sociaux, politiques, communautaires ou identitaires, de groupes de défense des minorités vulnérables et des peuples autochtones, mais aussi de syndicats, partis politiques, associations et fédérations de réseaux, de plus de 900 communautés de base et d’organisations non gouvernementales (ONG) locales et internationales, d’intellectuels et entrepreneurs, voire de dirigeants politiques, parlementaires et autorités locales.

Mobilisation studieuse
Pendant quatre jours, quatre grandes conférences ont traité chaque matin de l’accès et la répartition de la richesse mondiale, de la sauvegarde de la démocratie face au capital financier et de l’audit du consensus de Washington ("consensus" compris ici comme un ensemble de mesures politiques visant à libéraliser les échanges planétaires à outrance). D’autres thèmes importants des conférences ont été l’annulation de la dette extérieure des pays les plus pauvres, l’accès à la terre ou sa répartition plus juste, l’exclusion des minorités et le commerce international face à l’établissement de l’accord sur la zone de libre-échange des Amériques. Toutes ces questions se sont structurées autour de quatre axes : production de la richesse et reproduction sociale ; accès à la richesse et développement durable ; affirmation de la société civile et des espaces publics ; pouvoir politique et éthique dans la nouvelle société.

En outre, plus de 400 ateliers thématiques, recouvrant débats, forums, présentations d’expériences et plans d’action, ont eu lieu chaque après-midi. C’est dans ce cadre que le programme "gestion des transformations sociales" (Most) et l’unité de la démocratie de l’Unesco ont organisé deux ateliers sur la démocratie à l’échelle mondiale et la participation des acteurs non gouvernementaux à la gouvernance mondiale (lire encadré page suivante). Malgré la diversité des participants, des thèmes et des approches, une revendication semblait réunir tous les participants : l’hostilité aux excès du libéralisme et l’aspiration à consolider la "société civile mondiale" – sans que l’on sache ce que recouvrait vraiment cette catégorie. Les objectifs fluctuaient ainsi entre contestation ou résistance, entre changement profond ou réforme, proposition ou création, mais ceci à partir d’un constat et d’un désir partagés.

Si l’exercice de la citoyenneté et de la "chose publique" n’est plus l’apanage de l’État, il ne doit pas être non plus celui du capital financier privé et transnational. Améliorer l’état du monde n’est pas la seule affaire d’un groupe de dirigeants, mais celle de "tous", par le biais de la démocratie. Il s’agit donc de penser des espaces publics de médiation, où les différentes formes d’allégeance citoyenne puissent s’exercer et où les divers acteurs de la société politique dialoguent de façon non hiérarchique.

Cette approche répond de manière critique à cinq phénomènes : l’orientation "néolibérale" ou "ultra-libérale" de la mondialisation et sa pensée unique ; les effets socio-économiques, politiques et culturels négatifs de cette mondialisation ; le marché comme grand régulateur des rapports sociaux ; l’exclusion sociale et économique ; la politique de coopération internationale, particulièrement celle de l’OMC, du FMI et de la Banque mondiale. Les participants au FSM défendent, au contraire, des valeurs de justice, de solidarité et de participation démocratique ; des alternatives à la "mondialisation libérale" ; le contrôle des mouvements de capitaux au niveau international (par exemple par l’établissement de la taxe Tobin) et national (les expériences du Chili et de la Chine) ; l’annulation de la dette publique des pays pauvres et le renforcement de l’aide internationale en leur faveur ; la souveraineté nationale dans la définition des politiques de développement.

En attendant de fonder un mouvement de citoyens capable de lutter pour un modèle économique alternatif et plus juste, le FSM semble déjà avoir assuré ses objectifs partiels : l’échange d’expériences, et l’établissement d’une référence spatio-temporelle pour ceux qui donnent priorité au développement social et au dépassement de la domination des marchés dans les relations internationales. Reste à construire la légitimité et la reconnaissance dont le FSM pourra jouir à l’avenir dans la refonte de la gouvernance mondiale. Reste également à décider, à l’intérieur des mouvements sociaux, si et comment structurer les propositions politiques adressées aux institutions internationales. Comment faire en sorte que le FSM ne soit point exclusivement le théâtre d’échanges (certes très importants), mais qu’il devienne aussi un centre de propositions en prise avec les défis politiques mondiaux ?

Concrétiser les promesses
La première édition du FSM constitue l’expression la plus récente et la plus structurée du réveil social en cours depuis quelques années. Il est l’aboutissement d’un processus de lutte des peuples pour la transformation de la société, et non pas exclusivement le fait du hasard ou de la nécessité. Avec un style hétéroclite, "polychrome" et à multiples facettes, il a abrité dans un espace (à Porto Alegre, ville symbole des transformations sociales) et un temps précis désormais point de repère, (pendant le Forum de Davos), des discussions ponctuelles et studieuses sous des airs de grande fête.

Le FSM est un pas en avant pour la consolidation du processus d’appropriation critique et sociale de la mondialisation ; c’est en ce sens un événement dans l’histoire de la construction d’une conscience sociale sur la privatisation à l’échelle internationale. Ces cinq jours ont été ceux de l’heureuse rencontre dont le succès est d’abord montré par la quantité et la variété de présences. La séance de clôture, en particulier, a constitué une véritable célébration de l’espoir dans la lutte collective contre le néolibéralisme. Ce jour là, le Comité d’organisation a annoncé la création d’un Comité international du forum social, instance de coordination générale, chargée de rédiger une charte de principes .lire pp. 70-71 et d’organiser chaque année la tenue d’une réunion régionale ou mondiale en même temps que Davos. Pour lui, la mobilisation provoquée par le FSM a montré la pertinence de son thème central : à la fois, de résistance contre toute forme d’oppression et de construction d’un monde autre, respectueux des droits humains, politiques, sociaux, économiques et culturels.

Transformer l’essai
Pour concrétiser ce début prometteur, il faut coordonner initiatives et acteurs. L’articulation entre des participants si variés sera l’un des défis les plus importants. L’idéal serait une alliance capable de fédérer et de garantir la cohésion des différentes actions de résistance civile et de proposer des analyses alternatives pour la formulation de politiques. Ceci suppose savoir joindre militantisme, activisme, réflexion, rigueur, abstraction et les impératifs des décideurs. Si cette "jonction" est pratiquée, on se rapprochera d’une compréhension des liens entre action sociale et formulation des politiques publiques par le bas.

Il faut être créatif. De la même façon que le syndicalisme a été la forme inédite de réponse à la révolution industrielle, le FSM pourrait par exemple être le lieu et le temps des nouvelles réponses à la mondialisation. Cela suppose surtout une attitude critique vis-à-vis des formes classiques de l’expression démocratique. Cela demande aussi d’éviter de penser que les combats locaux et les états d’âme pourront un jour conduire à un changement social planétaire.

Il faut réconcilier le besoin de structuration des mouvements et des expressions parfois perçues comme "marginales". Comment faire en sorte que les nouvelles formes d’allégeance citoyenne et la citoyenneté traditionnelle (vis-à-vis de l’Etat) ne s’opposent pas ? Comment garantir l’universalisme des mouvements internationaux et la reconnaissance des identités minoritaires et des particularismes au sein du FSM ?

Il faut passer de la revendication au programme. Traduire des demandes sociales importantes en stratégies et plans d’action n’est pas l’objectif majeur du FSM, mais il faudrait y songer rapidement. La plate-forme offerte par un FSM consolidé créerait un lieu majeur de concertation et de discussion. Autrement dit, comment s’assurer que le qualificatif du FSM soit "l’autre" et pas "l’anti" ?

S’imposer dans les médias
Il faut mobiliser l’opinion publique internationale. Malgré la présence de près de 2000 journalistes sur place et avec notamment une bonne couverture en France et au Brésil, il semblerait que l’événement soit passé relativement inaperçu dans la plupart des pays, comme d’ailleurs en Amérique latine.

Enfin, ce bilan donne trois pistes de réflexion : du point de vue symbolique, le FSM est un succès. Il a livré une bonne bataille contre l’idéologie hégémonique du néolibéralisme et délivré comme message la nécessité d’un système politique plus ouvert, pluriel et démocratique, au sein duquel l’égalité ne s’opposerait pas à la reconnaissance de la diversité. Sur ce terrain, deux écueils sont à éviter. Si l’on ne fait pas l’effort de travailler sur l’interprétation des faits et sur les phénomènes eux-mêmes, on court le risque de la récupération des idées, entre autres par les médias, et d’un glissement idéologique. On peut aussi facilement tomber dans l’antagonisme primaire qui sacralise les uns et diabolise les autres. Comment éviter, par exemple, que les attaques contre l’Etat autoritaire ne soient pas perçues comme une simple demande de diminution du rôle de l’Etat ?

La piste en termes stratégiques est de traduire l’optimisme du rassemblement massif fondé sur une dynamique de réseaux, motivés par l’échange réciproque de pratiques et de savoirs.

Enfin, la gestion des transformations sociales doit être replacée dans une analyse encore plus fine, plus riche et plus créative. Par exemple, s’il est légitime de présenter les effets de la mondialisation comme l’expression des contradictions d’une société qui est à la fois démocratique et capitaliste, il faut reconnaître que la mondialisation n’explique pas tous les problèmes dénoncés à Porto Alegre. Pour ne pas se limiter à dénoncer les inégalités multiples et dynamiques que recèlent nos sociétés, il faut travailler à une analyse scientifique et critique de la société et ses acteurs.

Les mouvements sociaux se sont mobilisés à Porto Alegre autour d’objectifs et non de techniques – ce qui est fondamental pour comprendre le manque de dialogue entre Porto Alegre et Davos ou les événements de Gênes. Le dialogue est-il possible lorsque règnent la violence et le contrôle sécuritaire ? Certes, la société civile mondiale est multiple et diffuse, mais elle émerge sur au moins trois continents ; elle ne vise pas le changement par le haut. Certains de ses agents portent une vision différente des relations de pouvoir ; ils ont conscience des contraintes et des limites des changements ; du coup ils proposent d’autres formes de régulation du bien public. Ces mouvements de la société civile, présents à Porto Alegre, résistent en essayant de créer : c’est l’action qui guide la résistance. Comment structurer cette action et entamer un dialogue avec le système politique et le capital transnational ? La question reste posée.

www.unesco.org/most

L’Unesco à Porto Alegre

Un des grands défis pour le siècle prochain est d’assurer une gouvernance démocratique, au plan national comme sur la scène internationale, fondée sur des principes librement consentis par les acteurs concernés (étatiques et non-étatiques). Cette "gouvernance démocratique", dont les contours politiques et institutionnels restent à définir, est aussi la meilleure voie pour renforcer les capacités nationales à mettre en œuvre des stratégies de développement social, éducatif, culturel et scientifique, face aux conséquences adverses de la mondialisation. Il s’agit là d’une question à la fois pratique et éthique, dont l’issue est cruciale pour un développement socialement plus équitable et écologiquement plus équilibré. L’Unesco est naturellement appelée à y tenir une place de choix, et les futurs programmes de l’organisation devront continuer à y accorder l’importance qu’elle requiert. C’est pourquoi, le programme Most de l’Unesco, en collaboration avec l’unité pour la démocratie, l’UFRGS et la Fapergs, ont organisé deux ateliers lors du Forum social mondial à Porto Alegre (25-30 janvier 2001), autour des questions suivantes : comment renforcer la capacité des démocraties à contrer et gérer la mondialisation au profit de leurs citoyens ? Quelles instances de régulation internationale ? Quels sont les moyens d’instaurer une gouvernance du système mondial fondée sur des principes démocratiques ? Quel rôle pour les Nations unies ? Quel rôle pour les acteurs non étatiques, notamment les ONG ? Les débats feront l’objet de deux publications Most (un ouvrage et un numéro de la série "poliques sociales").

G. S. et C. M.

société civile
Qu’est-ce que
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de Warwick

Le risque idéologique
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François Houtart
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des tactiques

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Pierre-Jean Roca
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La force
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entretien avec Bernard Dréano
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Citizens’ Assembly.

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entretien avec Judith Adler Hellman
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ONG arabes : pas encore globales
Sarah
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Se jeter
dans l’arène
Lisa Jordan
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Le Global Compact
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entretien avec Kamal Malhotra
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Faut-il avoir peur des ONG ?
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L’heure
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La presse boude Porto Alegre Cécile Costesec Courrier
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Mondialiser le Forum,
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de nouveaux pouvoirs !

Hillary Wainwright,
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La planète associative

Société civile: avec ou sans l'Etat?

Chronplogie d'une montée en puissance

       
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Dernière mise à jour 22-Dec-2005