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Lheure
du politique
Henryane
de Chaponay, Centre détude du développement en amérique
latine, Yannick Jadot, Solagral, Gustavo Marín,
Fondation charles leopold meyer pour le prgrès de l'homme
(FPH), Bernard Pinaud, Comité catholique contre la faim
et pour le développement
Pour
les ONG françaises, Porto Alegre na pas été un sommet comme
les autres. Il semble en effet ouvrir la voie à lélaboration
dune citoyenneté mondiale. Echos.
Courrier
de la planète : En janvier 2001 sest
tenu à Porto Alegre le premier Forum social mondial. Quel bilan
en tirez-vous en termes de construction de la société civile mondiale ?
Est-ce un simple moment ou bien le début de quelque chose de nouveau ?
Henryane
de Chaponay : Cest un moment important. Toute
lagitation que nous observons en ce moment autour de nous
montre que les organisations de la société civile mondiale essaient
de faire pression et de réagir aux conséquences politiques, économiques
et sociales mondiales du modèle dominant. Porto Alegre est la
première initiative de cette ampleur qui travaille sur des propositions.
Les plus de 400 ateliers organisés ont été un moment important
de la rencontre, permettant à beaucoup dassociations de
se retrouver pour partager des expériences et ébaucher de premières
propositions sur leurs thèmes de travail. Porto Alegre est donc
le début dun processus qui va prendre du temps. Construire
des propositions suppose des changements de comportement, la capacité
de sappuyer sur des expériences assez concrètes. Enfin,
lintérêt du Forum vient aussi du fait quil est une
initiative du Sud.
Gustavo
Marín : Ce nest pas la première fois que la
société civile, les mouvements sociaux ou les ONG essaient de
se réunir. On peut replacer Porto Alegre dans un mouvement qui
débute après la Seconde Guerre mondiale. A toute une série de
moments de la citoyenneté mondiale, la société civile a essayé
de se positionner entre le bloc soviétique et les Etats capitalistes.
Dans les années 1960, ceux quen France on appelle un peu
péjorativement " les soixante-huitards " ont aussi commencé
à participer à des réseaux internationaux. Une autre étape est
venue avec les conférences des Nations unies et les forums ONG
parallèles. Plus récemment, on a aussi lexpérience zapatiste
des rencontres " intergalactiques ". Le Forum social
mondial nest donc ni la première tentative, ni la dernière.
Sa nouveauté tient pour moi à deux choses : dabord,
il se positionne nettement contre une certaine mondialisation
basée sur une globalisation économique, en choisissant symboliquement
de se tenir en même temps que Davos. Même si cette idée est restée,
le Forum est pourtant devenu moins " lanti " que
le " pour ". Et, cest la deuxième innovation,
le passage à la proposition pour quun autre monde soit possible
dans ce monde !
Bernard
Pinaud : Pour moi, le Forum est un moment important,
voire historique ! Dabord, à cause des acteurs présents.
Jusquà Seattle, les questions de solidarité internationale
ne mobilisaient que les organisations de solidarité internationale,
voire les organisations écologiques et encore plus rarement les
organisations de consommateurs. On trouvait ce public-là à Rio
en 1992 un autre moment fort de larticulation de
la société civile internationale. A Seattle, les syndicats et
les mouvements sociaux sont entrés sur la scène de la solidarité
internationale. On a retrouvé ce public à Porto Alegre et ça me
semble révélateur dun déplacement en cours. Les organisations
de solidarité internationale ne sont plus seules dans le champ
des rapports Nord-Sud ; elles doivent apprendre à travailler avec
de nouveaux acteurs comme Via Campesina, le MST, les internationales
de syndicats. Cette évolution est très intéressante et nous essayons
dy réfléchir en France au sein du Crid. Le comité dorganisation
brésilien reflète cette nouvelle diversité : on y trouve
à la fois une coordination dONG, une grande ONG, lIbase,
un syndicat, la CUT, un mouvement social, le MST, et fait particulier,
voire unique, la Commission justice et paix de lépiscopat
brésilien.
Gustavo
Marín : Il y a un autre partenaire intéressant :
les chefs dentreprise de la Cives.
Bernard
Pinaud : On a donc quelque chose dassez exceptionnel
et dassez nouveau. Cette approche, déjà perceptible dans
les manifestations de Seattle, de Washington ou de Bangkok, a
trouvé son point dorgue à Porto Alegre où tous ces mouvements
ont pu travailler et discuter ensemble. Par ailleurs, on est sorti
de l" anti " quelque chose un anti-OMC,
un anti-Davos, anti-FMI , pour passer à du " pour "
quelque chose. Le slogan " un autre monde est possible "
me paraît révélateur.
Henryane
de Chaponay : Cest dailleurs ce slogan
quil faut mettre en avant, plutôt que " lanti-Davos
".
Bernard
Pinaud : Dans tous les ateliers où jai participé,
les intervenants ont fait leffort, après lanalyse
critique de la situation, de faire des propositions. Citons le
concept déconomie socio-écologique avancé par Rayen Quiroga
Martinez, économiste chilien, les conférences de citoyens mises
en avant par Jacques Testart ou les sept propositions de Via Campesina.
Un économiste brésilien, Luciano Coutinho, a parlé de la nécessité
de monnaies régionales ce qui aurait pu être considéré
dans certaines manifestations comme " diabolique ".
De fait, le défi du prochain forum mondial est de mieux structurer
les propositions, voire dêtre capable davancer des
propositions complémentaires ou contradictoires sur un même sujet.
Yannick
Jadot : On pourrait souligner pour compléter quon
est aujourdhui dans un système où il y a deux mondialisations.
Cest la teneur de larticle dEdgar Morin paru
dans Libération au moment de Porto Alegre1.
Face à la mondialisation financière libérale, remise en cause
par tous les contre-sommets, une autre, liée au développement
durable, cherche à émerger. Après Rio, ce mouvement était largement
retombé. Le libéralisme frénétique a privé beaucoup de nos organisations
danalyses sur la mondialisation et ses conséquences en termes
de solidarité internationale ou de gouvernance mondiale. Si Seattle
était clairement un contre-sommet anti-mondialisation libérale,
Porto Alegre est entré dans un processus analogue à ce qui a construit
nos démocraties : une société civile se met en place et tente
de définir ses priorités collectives. Lidée est de se doter
de règles définissant une société planétaire fondamentalement
démocratique et humaine. Jusquà maintenant, les sociétés
civiles construisaient les Etats-nations. Avec Porto Alegre, on
est arrivé à dire que la mondialisation, ou la manière dont on
se gouverne au niveau mondial, nest pas seulement le jeu
des Etats-nations. On retrouve ainsi des débats politiques historiques
comme celui entre jacobins et girondins. Bien sûr, si on continue
sur limage de la Révolution française, on en est encore
au stade des cahiers de doléances, avant dêtre réunis pour
la Constituante. Porto Alegre nest quun début.
Henryane
de Chaponay : A ce propos, ce qua dit Gustavo
est intéressant. Pour mieux situer le moment que nous vivons,
il serait intéressant de pouvoir retracer lémergence de
certaines idées et de certains mouvements au niveau international.
Même si le contexte a changé, je pense que cette mémoire est importante
pour comprendre le cheminement dune conscience internationale
en formation ainsi que les origines des difficultés et échecs
rencontrés. Le caractère dramatique de la situation, lurgence
ressentie par beaucoup, laccentuation de la polarisation
entre les plus riches et les plus pauvres, les tensions internationales,
la prise de conscience de la dégradation de lenvironnement
et du devenir de notre planète expliquent la mobilisation actuelle.
Que tous ces éléments soient perçus en même temps comme importants
est tout à fait nouveau et cela explique que les frontières entre
les écologistes, les développementistes ou dautres mouvements
tendent à se réduire ou à seffacer. Tous recherchent des
solutions pour lensemble de la planète, y compris sur la
régulation des communications ou des nouvelles technologies. Le
contexte nest plus le même !
Gustavo
Marín : Historiquement, tous les mouvements qui
ont essayé davoir une perspective mondialiste ont été entravés
par la Guerre froide. Cest seulement après 1989 et la chute
du Mur quon a perçu une inflexion. Mais après 1989, la société
civile sest dabord sentie désemparée par la mondialisation
capitaliste que certains présentaient comme la fin de lhistoire.
La réaction a pris du temps. Elle sest construite peu à
peu autour des conférences des Nations unies car même la
conférence de Rio a été convoquée par les Nations unies. Porto
Alegre a été convoqué par un groupe de partenaires brésiliens !
Lexpérience de la mairie de Porto Alegre, la nature de la
société civile brésilienne expliquent cela, mais cest aussi
une question de contexte. Les défis qui sont devant les forums
sociaux mondiaux sont énormes et y répondre dépendra beaucoup
de la préparation de ces événements.
Il faut dabord
mondialiser le Forum social ! Par tous les moyens !
Le défi est de pouvoir organiser dautres forums dans les
différentes régions du monde, enracinés dans des enjeux à la fois
locaux et mondiaux. Porto Alegre est déjà une référence pour cette
nouvelle société civile qui émerge, mais nous ne devrions pas
mettre tous les ufs dans un seul panier. Dautres villes
et régions du monde pourront constituer un réseau citoyen dans
lequel Porto Alegre aura une place importante, mais pas exclusive.
Les assemblées continentales organisées par lAlliance pour
un monde responsable, pluriel et solidaire qui viennent davoir
lieu fin juin, simultanément en Equateur, Inde, Tanzanie, Roumanie
et au Liban, ainsi que lassemblée mondiale de citoyens prévue
à Lille, en France, en décembre prochain, contribuent aussi avec
dautres initiatives à renforcer cette idée de mondialiser
le Forum social mondial.
Le Forum
social mondial, à cause de tout ce quil a en lui, à cause
des défis qua très bien définis Yannick, peut buter sur
la question de la représentativité. Déjà en juin, lors de la réunion
du Comité international à Sao Paolo, beaucoup se demandaient :
" Pourquoi suis-je là ? Quelle est ma représentativité ?
" Les questions de représentation, dinterculturalité,
de participation sociale, des partis, des relations avec les parlements
vont être capitales. La notion même de forum pose question. Quest-ce
que cest ? Une place publique ? Mais qui est le public ?
Comment prend-t-il la parole ?
Yannick
Jadot : Revenons sur Rio et Porto Alegre. Lagenda
de Rio, bien que la réunion soit convoquée par le secrétaire général
des Nations unies, était porté par la société civile. Il faut
se souvenir du contexte : adopter le concept de développement
durable en pleine période Reagan ! Pour la société civile,
à ce moment-là, le développement durable et sa mise en uvre
passaient essentiellement par les Nations unies et donc par les
Etats. Porto Alegre ne se définit pas contre les Etats ; il na
pas encore défini sa relation avec les Etats. Cette question nest
pas encore clairement posée. Mais au fur et à mesure quon
va avancer dans les propositions, on va devoir sy attaquer :
comment va-t-on définir la représentativité des uns et des autres ?
Peut-on fonctionner sur le modèle de la démocratie participative ?
Peut-on faire fi des Etats ? Ce débat-là nous place aussi
dans une phase nouvelle.
Bernard
Pinaud : Ces réflexions posent la question de lespace
public international. On assiste à un changement déchelle
et certaines décisions ne sont plus du ressort des Etats-nations.
Dès lors, quel est le pouvoir public en face de la société civile
en cours dorganisation ? Quel est lespace public
qui régule léchange entre ces acteurs ? On est donc
en plein dans la question de la gouvernance mondiale. Porto Alegre
appelle un tel débat.
Gustavo
Marín : Le problème est le manque de définition
de tous ces concepts. Il va falloir inventer de nouvelles formes
de démocratie et de solidarité. A Porto Alegre I, le problème
se posait déjà avec la réunion parallèle délus locaux. Mais
qui est un élu local ? Certains Etats brésiliens ont la taille
de pays ! Les élus parlementaires se réunissaient eux-aussi
à part. Comment définit-on ceux qui doivent venir ? La question
de lEtat était ainsi travestie. On narrive pas encore
à parler de la société politique internationale. Pourtant, la
société civile est de plus en plus politisée. Lenjeu est
doser aborder de front le politique sans tomber dans les
jeux politiciens, au Brésil ou ailleurs.
Yannick
Jadot : Il faut de plus reconnaître quon nest
pas une société civile face à une dictature même si certains
le prétendent. Devant une dictature, la société civile devient
légitime de fait. Face à des gouvernements, une partie de notre
légitimité tombe.
Henryane
de Chaponay : Lorsque nous parlons de légitimité,
nous avons toujours en tête la représentation. Or il faudrait
retravailler la notion de légitimité dans un espace comme celui-là.
Quest-ce qui est légitime par rapport à quelque chose qui
se construit ? Cest une question quil faut se
poser. Ce nest pas parce quon représente plusieurs
milliers de personnes quon est plus légitime quun
groupe moins nombreux mais capable, à certains moments, de faire
des synthèses dynamiques et de mieux percevoir ce qui est en train
de naître. La question de la capacité de convocation, entre autres,
est importante.
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