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63 - Société civile mondiale
La montée en puissance
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L’heure du politique
Henryane de Chaponay, Centre d’étude du développement en amérique latine, Yannick Jadot, Solagral, Gustavo Marín, Fondation charles leopold meyer pour le prgrès de l'homme (FPH), Bernard Pinaud, Comité catholique contre la faim et pour le développement

Pour les ONG françaises, Porto Alegre n’a pas été un sommet comme les autres. Il semble en effet ouvrir la voie à l’élaboration d’une citoyenneté mondiale. Echos.

Courrier de la planète : En janvier 2001 s’est tenu à Porto Alegre le premier Forum social mondial. Quel bilan en tirez-vous en termes de construction de la société civile mondiale ? Est-ce un simple moment ou bien le début de quelque chose de nouveau ?

Henryane de Chaponay : C’est un moment important. Toute l’agitation que nous observons en ce moment autour de nous montre que les organisations de la société civile mondiale essaient de faire pression et de réagir aux conséquences politiques, économiques et sociales mondiales du modèle dominant. Porto Alegre est la première initiative de cette ampleur qui travaille sur des propositions. Les plus de 400 ateliers organisés ont été un moment important de la rencontre, permettant à beaucoup d’associations de se retrouver pour partager des expériences et ébaucher de premières propositions sur leurs thèmes de travail. Porto Alegre est donc le début d’un processus qui va prendre du temps. Construire des propositions suppose des changements de comportement, la capacité de s’appuyer sur des expériences assez concrètes. Enfin, l’intérêt du Forum vient aussi du fait qu’il est une initiative du Sud.

Gustavo Marín : Ce n’est pas la première fois que la société civile, les mouvements sociaux ou les ONG essaient de se réunir. On peut replacer Porto Alegre dans un mouvement qui débute après la Seconde Guerre mondiale. A toute une série de moments de la citoyenneté mondiale, la société civile a essayé de se positionner entre le bloc soviétique et les Etats capitalistes. Dans les années 1960, ceux qu’en France on appelle un peu péjorativement " les soixante-huitards " ont aussi commencé à participer à des réseaux internationaux. Une autre étape est venue avec les conférences des Nations unies et les forums ONG parallèles. Plus récemment, on a aussi l’expérience zapatiste des rencontres " intergalactiques ". Le Forum social mondial n’est donc ni la première tentative, ni la dernière. Sa nouveauté tient pour moi à deux choses : d’abord, il se positionne nettement contre une certaine mondialisation basée sur une globalisation économique, en choisissant symboliquement de se tenir en même temps que Davos. Même si cette idée est restée, le Forum est pourtant devenu moins " l’anti " que le " pour ". Et, c’est la deuxième innovation, le passage à la proposition pour qu’un autre monde soit possible… dans ce monde !

Bernard Pinaud : Pour moi, le Forum est un moment important, voire historique ! D’abord, à cause des acteurs présents. Jusqu’à Seattle, les questions de solidarité internationale ne mobilisaient que les organisations de solidarité internationale, voire les organisations écologiques et encore plus rarement les organisations de consommateurs. On trouvait ce public-là à Rio en 1992 – un autre moment fort de l’articulation de la société civile internationale. A Seattle, les syndicats et les mouvements sociaux sont entrés sur la scène de la solidarité internationale. On a retrouvé ce public à Porto Alegre et ça me semble révélateur d’un déplacement en cours. Les organisations de solidarité internationale ne sont plus seules dans le champ des rapports Nord-Sud ; elles doivent apprendre à travailler avec de nouveaux acteurs comme Via Campesina, le MST, les internationales de syndicats. Cette évolution est très intéressante et nous essayons d’y réfléchir en France au sein du Crid. Le comité d’organisation brésilien reflète cette nouvelle diversité : on y trouve à la fois une coordination d’ONG, une grande ONG, l’Ibase, un syndicat, la CUT, un mouvement social, le MST, et fait particulier, voire unique, la Commission justice et paix de l’épiscopat brésilien.

Gustavo Marín : Il y a un autre partenaire intéressant : les chefs d’entreprise de la Cives.

Bernard Pinaud : On a donc quelque chose d’assez exceptionnel et d’assez nouveau. Cette approche, déjà perceptible dans les manifestations de Seattle, de Washington ou de Bangkok, a trouvé son point d’orgue à Porto Alegre où tous ces mouvements ont pu travailler et discuter ensemble. Par ailleurs, on est sorti de l’" anti " quelque chose – un anti-OMC, un anti-Davos, anti-FMI –, pour passer à du " pour " quelque chose. Le slogan " un autre monde est possible " me paraît révélateur.

Henryane de Chaponay : C’est d’ailleurs ce slogan qu’il faut mettre en avant, plutôt que " l’anti-Davos ".

Bernard Pinaud : Dans tous les ateliers où j’ai participé, les intervenants ont fait l’effort, après l’analyse critique de la situation, de faire des propositions. Citons le concept d’économie socio-écologique avancé par Rayen Quiroga Martinez, économiste chilien, les conférences de citoyens mises en avant par Jacques Testart ou les sept propositions de Via Campesina. Un économiste brésilien, Luciano Coutinho, a parlé de la nécessité de monnaies régionales – ce qui aurait pu être considéré dans certaines manifestations comme " diabolique ". De fait, le défi du prochain forum mondial est de mieux structurer les propositions, voire d’être capable d’avancer des propositions complémentaires ou contradictoires sur un même sujet.

Yannick Jadot : On pourrait souligner pour compléter qu’on est aujourd’hui dans un système où il y a deux mondialisations. C’est la teneur de l’article d’Edgar Morin paru dans Libération au moment de Porto Alegre1. Face à la mondialisation financière libérale, remise en cause par tous les contre-sommets, une autre, liée au développement durable, cherche à émerger. Après Rio, ce mouvement était largement retombé. Le libéralisme frénétique a privé beaucoup de nos organisations d’analyses sur la mondialisation et ses conséquences en termes de solidarité internationale ou de gouvernance mondiale. Si Seattle était clairement un contre-sommet anti-mondialisation libérale, Porto Alegre est entré dans un processus analogue à ce qui a construit nos démocraties : une société civile se met en place et tente de définir ses priorités collectives. L’idée est de se doter de règles définissant une société planétaire fondamentalement démocratique et humaine. Jusqu’à maintenant, les sociétés civiles construisaient les Etats-nations. Avec Porto Alegre, on est arrivé à dire que la mondialisation, ou la manière dont on se gouverne au niveau mondial, n’est pas seulement le jeu des Etats-nations. On retrouve ainsi des débats politiques historiques comme celui entre jacobins et girondins. Bien sûr, si on continue sur l’image de la Révolution française, on en est encore au stade des cahiers de doléances, avant d’être réunis pour la Constituante. Porto Alegre n’est qu’un début.

Henryane de Chaponay : A ce propos, ce qu’a dit Gustavo est intéressant. Pour mieux situer le moment que nous vivons, il serait intéressant de pouvoir retracer l’émergence de certaines idées et de certains mouvements au niveau international. Même si le contexte a changé, je pense que cette mémoire est importante pour comprendre le cheminement d’une conscience internationale en formation ainsi que les origines des difficultés et échecs rencontrés. Le caractère dramatique de la situation, l’urgence ressentie par beaucoup, l’accentuation de la polarisation entre les plus riches et les plus pauvres, les tensions internationales, la prise de conscience de la dégradation de l’environnement et du devenir de notre planète expliquent la mobilisation actuelle. Que tous ces éléments soient perçus en même temps comme importants est tout à fait nouveau et cela explique que les frontières entre les écologistes, les développementistes ou d’autres mouvements tendent à se réduire ou à s’effacer. Tous recherchent des solutions pour l’ensemble de la planète, y compris sur la régulation des communications ou des nouvelles technologies. Le contexte n’est plus le même !

Gustavo Marín : Historiquement, tous les mouvements qui ont essayé d’avoir une perspective mondialiste ont été entravés par la Guerre froide. C’est seulement après 1989 et la chute du Mur qu’on a perçu une inflexion. Mais après 1989, la société civile s’est d’abord sentie désemparée par la mondialisation capitaliste – que certains présentaient comme la fin de l’histoire. La réaction a pris du temps. Elle s’est construite peu à peu autour des conférences des Nations unies – car même la conférence de Rio a été convoquée par les Nations unies. Porto Alegre a été convoqué par un groupe de partenaires brésiliens ! L’expérience de la mairie de Porto Alegre, la nature de la société civile brésilienne expliquent cela, mais c’est aussi une question de contexte. Les défis qui sont devant les forums sociaux mondiaux sont énormes et y répondre dépendra beaucoup de la préparation de ces événements.

Il faut d’abord mondialiser le Forum social ! Par tous les moyens ! Le défi est de pouvoir organiser d’autres forums dans les différentes régions du monde, enracinés dans des enjeux à la fois locaux et mondiaux. Porto Alegre est déjà une référence pour cette nouvelle société civile qui émerge, mais nous ne devrions pas mettre tous les œufs dans un seul panier. D’autres villes et régions du monde pourront constituer un réseau citoyen dans lequel Porto Alegre aura une place importante, mais pas exclusive. Les assemblées continentales organisées par l’Alliance pour un monde responsable, pluriel et solidaire qui viennent d’avoir lieu fin juin, simultanément en Equateur, Inde, Tanzanie, Roumanie et au Liban, ainsi que l’assemblée mondiale de citoyens prévue à Lille, en France, en décembre prochain, contribuent aussi avec d’autres initiatives à renforcer cette idée de mondialiser le Forum social mondial.

Le Forum social mondial, à cause de tout ce qu’il a en lui, à cause des défis qu’a très bien définis Yannick, peut buter sur la question de la représentativité. Déjà en juin, lors de la réunion du Comité international à Sao Paolo, beaucoup se demandaient : " Pourquoi suis-je là ? Quelle est ma représentativité ? " Les questions de représentation, d’interculturalité, de participation sociale, des partis, des relations avec les parlements vont être capitales. La notion même de forum pose question. Qu’est-ce que c’est ? Une place publique ? Mais qui est le public ? Comment prend-t-il la parole ?

Yannick Jadot : Revenons sur Rio et Porto Alegre. L’agenda de Rio, bien que la réunion soit convoquée par le secrétaire général des Nations unies, était porté par la société civile. Il faut se souvenir du contexte : adopter le concept de développement durable en pleine période Reagan ! Pour la société civile, à ce moment-là, le développement durable et sa mise en œuvre passaient essentiellement par les Nations unies et donc par les Etats. Porto Alegre ne se définit pas contre les Etats ; il n’a pas encore défini sa relation avec les Etats. Cette question n’est pas encore clairement posée. Mais au fur et à mesure qu’on va avancer dans les propositions, on va devoir s’y attaquer : comment va-t-on définir la représentativité des uns et des autres ? Peut-on fonctionner sur le modèle de la démocratie participative ? Peut-on faire fi des Etats ? Ce débat-là nous place aussi dans une phase nouvelle.

Bernard Pinaud : Ces réflexions posent la question de l’espace public international. On assiste à un changement d’échelle et certaines décisions ne sont plus du ressort des Etats-nations. Dès lors, quel est le pouvoir public en face de la société civile en cours d’organisation ? Quel est l’espace public qui régule l’échange entre ces acteurs ? On est donc en plein dans la question de la gouvernance mondiale. Porto Alegre appelle un tel débat.

Gustavo Marín : Le problème est le manque de définition de tous ces concepts. Il va falloir inventer de nouvelles formes de démocratie et de solidarité. A Porto Alegre I, le problème se posait déjà avec la réunion parallèle d’élus locaux. Mais qui est un élu local ? Certains Etats brésiliens ont la taille de pays ! Les élus parlementaires se réunissaient eux-aussi à part. Comment définit-on ceux qui doivent venir ? La question de l’Etat était ainsi travestie. On n’arrive pas encore à parler de la société politique internationale. Pourtant, la société civile est de plus en plus politisée. L’enjeu est d’oser aborder de front le politique sans tomber dans les jeux politiciens, au Brésil ou ailleurs.

Yannick Jadot : Il faut de plus reconnaître qu’on n’est pas une société civile face à une dictature – même si certains le prétendent. Devant une dictature, la société civile devient légitime de fait. Face à des gouvernements, une partie de notre légitimité tombe.

Henryane de Chaponay : Lorsque nous parlons de légitimité, nous avons toujours en tête la représentation. Or il faudrait retravailler la notion de légitimité dans un espace comme celui-là. Qu’est-ce qui est légitime par rapport à quelque chose qui se construit ? C’est une question qu’il faut se poser. Ce n’est pas parce qu’on représente plusieurs milliers de personnes qu’on est plus légitime qu’un groupe moins nombreux mais capable, à certains moments, de faire des synthèses dynamiques et de mieux percevoir ce qui est en train de naître. La question de la capacité de convocation, entre autres, est importante.

 

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Dernière mise à jour 22-Dec-2005