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63 - Société civile mondiale
La montée en puissance
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Le risque idéologique
Maxime Haubert, IEDES - Université Paris 1

Pratiquement oublié, le concept de société civile a depuis la fin des années 1970 envahi les discours au Sud comme au Nord, à gauche comme à droite. Au-delà des raisons historiques, le succès de cette notion tient aussi à son ambiguïté et à sa malléabilité du point de vue idéologique. Au point de se demander si la nation est vraiment utile…

orsque l’on analyse l’imposante littérature produite depuis une vingtaine d’années sur la société civile, on ne peut qu’être frappé par l’extrême diversité des significations données à ce terme. En ce qui concerne le monde postcolonial, toutefois, les discours sur la société civile tendent à s’organiser autour d’une conception qu’il n’est pas abusif de qualifier d’hégémonique, dans la double mesure où elle est partagée par les institutions financières internationales comme par les militants progressistes, par les organisations "non gouvernementales" comme par les journalistes ou les chercheurs, et où elle oriente l’action dans des directions largement convergentes.

Dans ce discours hégémonique, la société civile est envisagée dans le cadre d’un système social à trois composantes, où elle fait pendant à l’Etat, d’un côté, et au marché, de l’autre. A l’intérieur de ce vaste ensemble, un privilège ontologique et axiologique est accordé aux "organisations de la société civile", et tout particulièrement aux organisations dites "non gouvernementales", au point qu’une équivalence est habituellement établie plus ou moins explicitement entre la société civile et ces organisations.

L’Etat et le système politique correspondant sont connotés négativement : ce sont eux qui sont les véritables, ou les principaux, responsables des maux du sous-développement. Ils sont le règne de l’arbitraire et de l’inefficacité, de l’oppression et de la "politique du ventre". Aux dénonciations par la Banque mondiale des Etats incapables de mener une "bonne gestion des affaires publiques", ainsi que des comportements "corrompus" et "prédateurs" du personnel étatique et politique, font écho au Chiapas les imprécations du sous-commandant Marcos contre la "guerre civile" entre le pouvoir mexicain et l’ensemble de la société, ainsi que contre le système politique qui "sent le pourri".

Même lorsqu’on ne diabolise pas l’Etat et le système politique, on souhaite que leur champ d’action soit limité à garantir le libre fonctionnement du marché et de la société civile, regardés comme des lieux d’expression par excellence de la vitalité du système social et de sa capacité de progrès (les militants de gauche ne reconnaissant toutefois pas au marché autant de vertus que les idéologues libéraux).

Les qualités de la société civile rendent indispensable le recours à celle-ci dans quatre champs d’action : le développement, la démocratie, la bonne gestion des affaires publiques et l’assistance humanitaire. La nécessité d’une société civile vigoureuse, agissant en "partenariat" avec les forces du marché et avec un Etat réduit et épuré, revient ainsi comme un leitmotiv dans les discours des bailleurs de fonds comme des militants progressistes : ce qu’il faut faire, c’est la "renforcer", l’ "organiser", voire la "réformer" et l’ "instruire".

Mais encore faudrait-il pour cela que la société civile existe vraiment. Or, ce concept est pour le moins nébuleux. Et le discours hégémonique présente une vision déformée et même inversée de la réalité d’un mode postcolonial où de grandes masses de population se trouvent rejetées dans l’exclusion, où les groupes convoqués pour participer à la société civile se caractérisent par leur composition sociale relativement privilégiée, leur faible importance relative et l’extrême divergence de leurs projets, où seulement certains d’entre eux sont tournés vers l’espace public, où les organisations considérées comme représentatives de la société civile (notamment les "ONG") n’ont souvent qu’une faible légitimité sociale et une faible autonomie par rapport aux acteurs du secteur public et du secteur privé lucratif, et où ceux-ci ne manifestent pas précisément une grande volonté de dialoguer effectivement sur les actions entreprises, que ce soit à l’échelle nationale ou à l’échelle internationale.

La société civile et le modèle néolibéral
Il est important de remarquer que le discours hégémonique est clairement d’inspiration libérale et même néolibérale, et en tout cas qu’il risque fort de favoriser la mondialisation et l’imposition du nouveau modèle de régulation et d’accumulation. En ce sens, il est foncièrement idéologique, puisqu’il occulte les contradictions constitutives de l’ordre économique, social et culturel dominant.

D’une part, tout montre que la crise de l’économie et de l’Etat qu’entraîne généralement l’application du modèle néolibéral dans les pays postcoloniaux ne peut que provoquer également une crise de la "société civile" ou aggraver sa faiblesse.

D’autre part, l’examen des discours et actions concernant le "renforcement de la société civile" montre que celle-ci ne doit en fait jouer qu’un rôle subsidiaire et instrumental, moins important même en définitive que celui de l’Etat "ajusté". C’est pourquoi les trois qualités essentielles attribuées et réclamées à la société civile sont d’agir à la base, sans but lucratif et sans objectif proprement politique : autrement dit de relayer les interventions du secteur privé lucratif, de l’Etat "ajusté" et des bailleurs de fonds internationaux dans les domaines où elles se heurtent à la diversité des situations, des valeurs, des aspirations et des comportements ; de mobiliser les ressources des pauvres pour le développement, favorisant ainsi les progrès du marché sans participer aux profits correspondants et de prendre en charge les coûts "sociaux" et autres "externalités négatives" de la restructuration économique ; et d’éviter les "dialogues sur les politiques" – en se concentrant uniquement sur les modalités de gestion des programmes de restructuration économique. Les mobilisations pour le développement économique et social se muent en mobilisations pour la transformation de l’ordre dominant.

Ce sont ces vertus qui sont sublimées dans les organisations "non gouvernementales", et on comprend donc qu’elles soient investies du rôle d’acteurs essentiels de la société civile. Mais on comprend aussi qu’en revanche, cette conception paroissiale de la société civile tende à en exclure tous les acteurs – et en particulier les partis politiques, organisations de classe et plus largement mouvements sociaux progressistes – qui ne paraissent pas avoir les dispositions requises pour participer à la mise en œuvre du projet des intervenants extérieurs et être instrumentalisés à cet effet. D’un côté, on exalte le consensus, mais de l’autre on n’hésite pas à légitimer le recours à des moyens autoritaires pour imposer des mesures impopulaires.

Mettre en évidence les ambiguïtés et même la vacuité de la notion de "société civile" dans le discours hégémonique et attirer l’attention sur les risques de son instrumentalisation au service du système dominant, ce n’est pas mettre en cause les activités de la société civile elle-même, ou pour mieux dire de certains groupes de citoyens qui agissent à la base, sans but lucratif et sans objectif immédiatement politique. Ce sont des activités légitimes, nécessaires et même indispensables. Mais le problème essentiel pour les acteurs concernés est de ne pas s’y laisser enfermer et d’établir, notamment par leur action dans d’autres domaines, un rapport de forces qui fasse qu’elles se réalisent à leur bénéfice et non à leur détriment. Et ils ont beaucoup plus à perdre qu’à gagner à se laisser enrôler sous la bannière d’une prétendue "société civile". C’est pourquoi le mieux que l’on ait à faire, sans doute, est de remiser cette notion dans nos bibliothèques d’histoire de la philosophie politique et de la laisser se recouvrir de cette vénérable poussière qui lui va si bien.

Les risques d’instrumentalisation

Les contraintes pesant sur les Etats nationaux et leurs "sociétés civiles", ne peuvent-elles pas être contrebalancées par l’action d’une société civile mondiale ?

Distinguons l’action des ONG étrangères intervenant directement sur le terrain des pays postcoloniaux, et celle des ONG d’interpellation et autres acteurs qui participent à la formation d’un espace public mondial.

C’est dans le second cas que la constitution d’une société civile mondiale paraît plus nette. Mais ne confond-on pas espace public et société civile ? S’il est incontestable que l’espace public déborde de plus en plus les frontières nationales, le nombre des acteurs effectivement actifs reste réduit. Leur ensemble n’est ni représentatif, ni organisé et encore moins homogène. Enfin, quelle que soit la légitimité des questions qui les mobilisent, les exemples d’instrumentalisation sont nombreux.

Il y a par ailleurs convergence entre les attaques contre l’Etat d’une grande partie des groupes de la société civile mondiale et celles des forces et puissances néolibérales. Ils tendent à participer à une cogestion consensuelle de certaines questions planétaires et à concevoir la "société civile" comme une somme d’individus ayant des intérêts universels et partageant fondamentalement les mêmes objectifs. La société civile mondiale peut ainsi devenir une sorte d’entité morale indifférenciée, aplatissant ou même niant les contradictions sociales : l’appel médiatique des néozapatistes du Chiapas à la société civile mondiale s’adresse-t-il à une sorte de garant métasocial ou aux forces progressistes et aux mouvements populaires ?

M.H.

 

société civile
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Dernière mise à jour Thursday 22 December, 2005