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Le
risque idéologique
Maxime Haubert, IEDES - Université Paris 1
Pratiquement
oublié, le concept de société civile a depuis la fin des années
1970 envahi les discours au Sud comme au Nord, à gauche comme
à droite. Au-delà des raisons historiques, le succès de cette
notion tient aussi à son ambiguïté et à sa malléabilité du point
de vue idéologique. Au point de se demander si la nation est vraiment
utile
orsque
lon analyse limposante littérature produite depuis
une vingtaine dannées sur la société civile, on ne peut
quêtre frappé par lextrême diversité des significations
données à ce terme. En ce qui concerne le monde postcolonial,
toutefois, les discours sur la société civile tendent à sorganiser
autour dune conception quil nest pas abusif
de qualifier dhégémonique, dans la double mesure où elle
est partagée par les institutions financières internationales
comme par les militants progressistes, par les organisations "non
gouvernementales" comme par les journalistes ou les chercheurs,
et où elle oriente laction dans des directions largement
convergentes.
Dans ce discours
hégémonique, la société civile est envisagée dans le cadre dun
système social à trois composantes, où elle fait pendant à lEtat,
dun côté, et au marché, de lautre. A lintérieur
de ce vaste ensemble, un privilège ontologique et axiologique
est accordé aux "organisations de la société civile",
et tout particulièrement aux organisations dites "non gouvernementales",
au point quune équivalence est habituellement établie plus
ou moins explicitement entre la société civile et ces organisations.
LEtat
et le système politique correspondant sont connotés négativement :
ce sont eux qui sont les véritables, ou les principaux, responsables
des maux du sous-développement. Ils sont le règne de larbitraire
et de linefficacité, de loppression et de la "politique
du ventre". Aux dénonciations par la Banque mondiale des
Etats incapables de mener une "bonne gestion des affaires
publiques", ainsi que des comportements "corrompus"
et "prédateurs" du personnel étatique et politique,
font écho au Chiapas les imprécations du sous-commandant Marcos
contre la "guerre civile" entre le pouvoir mexicain
et lensemble de la société, ainsi que contre le système
politique qui "sent le pourri".
Même lorsquon
ne diabolise pas lEtat et le système politique, on souhaite
que leur champ daction soit limité à garantir le libre fonctionnement
du marché et de la société civile, regardés comme des lieux dexpression
par excellence de la vitalité du système social et de sa capacité
de progrès (les militants de gauche ne reconnaissant toutefois
pas au marché autant de vertus que les idéologues libéraux).
Les qualités
de la société civile rendent indispensable le recours à celle-ci
dans quatre champs daction : le développement, la démocratie,
la bonne gestion des affaires publiques et lassistance humanitaire.
La nécessité dune société civile vigoureuse, agissant en
"partenariat" avec les forces du marché et avec un Etat
réduit et épuré, revient ainsi comme un leitmotiv dans les discours
des bailleurs de fonds comme des militants progressistes :
ce quil faut faire, cest la "renforcer",
l "organiser", voire la "réformer" et
l "instruire".
Mais encore
faudrait-il pour cela que la société civile existe vraiment. Or,
ce concept est pour le moins nébuleux. Et le discours hégémonique
présente une vision déformée et même inversée de la réalité dun
mode postcolonial où de grandes masses de population se trouvent
rejetées dans lexclusion, où les groupes convoqués pour
participer à la société civile se caractérisent par leur composition
sociale relativement privilégiée, leur faible importance relative
et lextrême divergence de leurs projets, où seulement certains
dentre eux sont tournés vers lespace public, où les
organisations considérées comme représentatives de la société
civile (notamment les "ONG") nont souvent quune
faible légitimité sociale et une faible autonomie par rapport
aux acteurs du secteur public et du secteur privé lucratif, et
où ceux-ci ne manifestent pas précisément une grande volonté de
dialoguer effectivement sur les actions entreprises, que ce soit
à léchelle nationale ou à léchelle internationale.
La
société civile et le modèle néolibéral
Il
est important de remarquer que le discours
hégémonique est clairement dinspiration libérale et même
néolibérale, et en tout cas quil risque fort de favoriser
la mondialisation et limposition du nouveau modèle de régulation
et daccumulation. En ce sens, il est foncièrement idéologique,
puisquil occulte les contradictions constitutives de lordre
économique, social et culturel dominant.
Dune
part, tout montre que la crise de léconomie et de lEtat
quentraîne généralement lapplication du modèle néolibéral
dans les
pays postcoloniaux ne peut que provoquer également une crise de
la "société civile" ou aggraver sa faiblesse.
Dautre
part, lexamen des discours et actions concernant le "renforcement
de la société civile" montre que celle-ci ne doit en fait
jouer quun rôle subsidiaire et instrumental, moins important
même en définitive que celui de lEtat "ajusté".
Cest pourquoi les trois qualités essentielles attribuées
et réclamées à la société civile sont dagir à la base, sans
but lucratif et sans objectif proprement politique : autrement
dit de relayer les interventions du secteur privé lucratif, de
lEtat "ajusté" et des bailleurs de fonds internationaux
dans les domaines où elles se heurtent à la diversité des situations,
des valeurs, des aspirations et des comportements ; de mobiliser
les ressources des pauvres pour le développement, favorisant ainsi
les progrès du marché sans participer aux profits correspondants
et de prendre en charge les coûts "sociaux" et autres
"externalités négatives" de la restructuration économique ;
et déviter les "dialogues sur les politiques"
en se concentrant uniquement sur les modalités de gestion
des programmes de restructuration économique. Les mobilisations
pour le développement économique et social se muent en mobilisations
pour la transformation de lordre dominant.
Ce sont ces
vertus qui sont sublimées dans les organisations "non gouvernementales",
et on comprend donc quelles soient investies du rôle dacteurs
essentiels de la société civile. Mais on comprend aussi quen
revanche, cette conception paroissiale de la société civile tende
à en exclure tous les acteurs et en particulier les partis
politiques, organisations de classe et plus largement mouvements
sociaux progressistes qui ne paraissent pas avoir les dispositions
requises pour participer à la mise en uvre du projet des
intervenants extérieurs et être instrumentalisés à cet effet.
Dun côté, on exalte le consensus, mais de lautre on
nhésite pas à légitimer le recours à des moyens autoritaires
pour imposer des mesures impopulaires.
Mettre en
évidence les ambiguïtés et même la vacuité de la notion de "société
civile" dans le discours hégémonique et attirer lattention
sur les risques de son instrumentalisation au service du système
dominant, ce nest pas mettre en cause les activités de la
société civile elle-même, ou pour mieux dire de certains groupes
de citoyens qui agissent à la base, sans but lucratif et sans
objectif immédiatement politique. Ce sont des activités légitimes,
nécessaires et même indispensables. Mais le problème essentiel
pour les acteurs concernés est de ne pas sy laisser enfermer
et détablir, notamment par leur action dans dautres
domaines, un rapport de forces qui fasse quelles se réalisent
à leur bénéfice et non à leur détriment. Et ils ont beaucoup plus
à perdre quà gagner à se laisser enrôler sous la bannière
dune prétendue "société civile". Cest pourquoi
le mieux que lon ait à faire, sans doute, est de remiser
cette notion dans nos bibliothèques dhistoire de la philosophie
politique et de la laisser se recouvrir de cette vénérable poussière
qui lui va si bien.
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Les
risques dinstrumentalisation
Les
contraintes pesant sur les Etats nationaux et leurs "sociétés
civiles", ne peuvent-elles pas être contrebalancées
par laction dune société civile mondiale ?
Distinguons
laction des ONG étrangères intervenant directement
sur le terrain des pays postcoloniaux, et celle des ONG
dinterpellation et autres acteurs qui participent
à la formation dun espace public mondial.
Cest
dans le second cas que la constitution dune société
civile mondiale paraît plus nette. Mais ne confond-on pas
espace public et société civile ? Sil est incontestable
que lespace public déborde de plus en plus les frontières
nationales, le nombre des acteurs effectivement actifs reste
réduit. Leur ensemble nest ni représentatif, ni organisé
et encore moins homogène. Enfin, quelle que soit la légitimité
des questions qui les mobilisent, les exemples dinstrumentalisation
sont nombreux.
Il
y a par ailleurs convergence entre les attaques contre lEtat
dune grande partie des groupes de la société civile
mondiale et celles des forces et puissances néolibérales.
Ils tendent à participer à une cogestion consensuelle de
certaines questions planétaires et à concevoir la "société
civile" comme une somme dindividus ayant des
intérêts universels et partageant fondamentalement les mêmes
objectifs. La société civile mondiale peut ainsi devenir
une sorte dentité morale indifférenciée, aplatissant
ou même niant les contradictions sociales : lappel
médiatique des néozapatistes du Chiapas à la société civile
mondiale sadresse-t-il à une sorte de garant métasocial
ou aux forces progressistes et aux mouvements populaires ?
M.H.
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