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Mondialiser
le Forum
entretien
avec Francisco Whitaker, Commission brésilienne justice
et paix et Candido Grzybowski, Institut brésilien danalyses
sociales et économiques
Le deuxième
Forum social mondial, qui aura lieu fin janvier 2002, focalise
déjà beaucoup dattentes. Pour les organisateurs brésiliens,
le pari est de sortir celui-ci dun lieu marqué pour lancer
un véritable processus mondial délaboration dalternatives.
Courrier
de la planète : Quel bilan faites-vous du Forum social mondial
de Porto Alegre en termes de construction de la société civile
mondiale : est-ce une simple étape ou le début dune
nouvelle période ?
Candido
Grzybowski : Le Forum a été un moment très important,
mais pas le début de la constitution de la société civile mondiale.
Cest un processus qui a duré toute la dernière décennie,
voire plus. Des mouvements, qui ne sont pas complètement liés
à la globalisation comme le mouvement environnementaliste et le
mouvement des femmes, sont des mouvements nés "global".
Ils font partie de la construction de la société civile mondiale.
Aujourdhui, la réunion de ces mouvements, chacun avec son
histoire propre, donne un nouveau visage à la société civile mondiale.
Mais certains acteurs y sont présents et actifs depuis plus longtemps.
Je dirais même que le mouvement environnementaliste, à cause des
questions quil touche, a toujours été porteur dune
autre vision du monde ; une vision conservatrice. En rencontrant
dautres organisations civiles, il change un peu de perspective
et devient plus progressiste. Cest dans ce contexte, dans
cette rencontre de deux trajectoires, quil faut replacer
le Forum de Porto Alegre. Il sagit dun carrefour de
tous ces réseaux et toutes ces expériences. En ce sens, le Forum
est novateur. Jusquà présent, hormis à Seattle, les réseaux
navaient jamais disposé dun espace de rencontre aussi
important.
Francisco
Whitaker : Porto Alegre a été la rencontre de nombreux
mouvements qui avaient jusque-là une approche essentiellement
sectorielle. Cest aussi un changement qualitatif par rapport
aux rencontres antérieures : la question nest plus
de réagir et de contester, mais de proposer. Cest pour moi
la grande nouveauté du Forum. Tous ces mouvements ont dit ensemble :
"Cette mondialisation soumise aux lois du capital est inacceptable ;
nous voulons un autre monde, et voici comment il sorganiserait."
Cdp :
Quels étaient les points forts et les faiblesses de ce qui sest
passé au Forum de Porto Alegre ?
C.
G. : Laspect fort était lévénement lui-même
et le grand nombre de participants. Le Forum correspond à une
étape dans la lutte contre la mondialisation et pour laffirmation
dun autre monde possible. On voyait à Porto Alegre toute
la diversité du mouvement dopposition et, en même temps,
le Forum donnait loccasion à cette diversité de se rencontrer,
de mieux se connaître. Cest pour moi laspect le plus
positif. Mais, et cest sa faiblesse principale, il faut
faire plus et mieux pour montrer les alternatives déjà présentes
dans les mouvements sociaux. Le Forum doit leur servir de caisse
de résonance, les faire connaître, leur donner une légitimité.
En janvier dernier, la manière dont nous nous sommes organisés
a rendu visible la diversité, sans toujours valoriser la richesse
des propositions concrètes.
F.
W. : Un autre point positif de Porto Alegre est
davoir montré que lon peut travailler dans la diversité.
Il ny a pas eu de document final car nous navons pas
voulu appauvrir toute la recherche, tous les débats, tous les
ateliers, tous les échanges qui avaient eu lieu. Dailleurs,
un des aspects impressionnants du Forum a été le nombre dateliers
proposés par les organisations participantes. Ce foisonnement
sest exprimé, sest parfois articulé sans quaucune
idée simpose aux autres. La liberté, la diversité et le
respect mutuel ont été les marques de ce Forum. Parmi les insuffisances
du premier Forum, il faut noter la présence encore trop faible
de lAfrique, de lAsie et, dans une moindre mesure,
de lAmérique du Nord. Beaucoup de participants venaient
du Brésil ou dAmérique latine. Les Européens étaient également
bien représentés.
Cdp :
Comment expliquer que lAfrique et lAsie aient été
si peu représentées ?
F.
W. : Tout ce qui sest passé pour le premier
Forum social a été surprenant. On navait pas imaginé que
cela prendrait de telles proportions. On na pas réussi à
nouer des contacts partout à ce moment-là. Mais depuis, on sent
nettement un intérêt, un désir de participation.
C.
G. : Il y a eu un problème dévaluation. Le
nombre de mouvements portant les idées de Porto Alegre dépasse
le nombre des participants. Prenons par exemple un réseau comme
Third World Network. Ils nont pas jugé bon de venir. Maintenant,
ils sen excusent ! Beaucoup dabsences sexpliquent
comme ça. Dautres avaient déjà des engagements.
Cdp :
Lappellation "Forum social" na-t-elle pas
conduit des mouvements environnementaux ou travaillant sur dautres
thèmes à se sentir moins concernés que des syndicats, par exemple ?
C.G. :
Ceci a pu être vrai, mais ça ne lest plus. Dans
la phase de préparation initiale déjà, certains pensaient que
lépithète "social" ne permettrait pas daborder
la mondialisation économique. Nous avons pensé au contraire que
le terme "social" permettrait de parler de la société
dans son ensemble.
Cdp :
De lextérieur, on a pu avoir limpression que le Brésil
était porteur du Forum, parce quil y avait eu un changement
de culture dans la gauche brésilienne, notamment autour du Parti
des travailleurs et des mouvements de citoyens. Dans la gestion
des grandes villes, une nouvelle culture apparaît, différente
dune position revendicative de gauche classique et porteuse
dalternatives qui peuvent être mises en uvre avant
même que la question de lEtat soit posée.
C.
G. : Certains mouvements civiques brésiliens représentent
la volonté de la société de prendre les questions en main. Des
mouvements comme celui pour la réforme agraire ou la redistribution
des terres nont pas quune dimension revendicative,
ils ont un contenu dinnovation. Voyez par exemple la place
que le mouvement des paysans sans terre donne à léducation.
Une priorité qui sinscrit pour eux dans une perspective
de solidarité et de coopération sans tomber dans lexpérience
collectiviste. Cest impressionnant de voir la quantité de
nouveaux leaders quils forment ! On peut aussi parler
dexpériences comme le budget participatif de la ville de
Porto Alegre, qui permet daller plus loin que la simple
gestion financière de la ville.
F.
W. : Cest une nouvelle culture apparue dans
un contexte de mondialisation. Lexpérience des mouvements
concrets ou de gestion locale démocratique sest développée
en réponse à la mondialisation. Pour le comité dorganisation,
un nouveau Forum ne devait pas obligatoirement avoir lieu à Porto
Alegre. Mais il était aussi clair que peu de pays dans le monde
étaient capables daccueillir un tel événement : la
Palestine ? LAfrique du Sud ? LInde ?
Le Mexique peut-être ? Peu de pays du Sud avaient de telles
particulariés !
Cdp :
Quel a été limpact du premier Forum sur lopinion publique
brésilienne ? On a vu des débats très importants autour du
Forum lui-même pendant son déroulement. Y a-t-il eu des suites ?
F.
W. : La presse brésilienne est partie de la position
que ce qui se passait à Porto Alegre était typique dune
vieille gauche rigide. Mais petit à petit, au cours même du Forum,
elle a ouvert des espaces plus importants aux acteurs et à leurs
projets. Plus le temps passe, plus les articles parlent du fond
et des répercussions du Forum. Cette couverture reste en deçà
de ce que nous aurions souhaité. Elle ne laisse pas assez transparaître
la nouveauté de la démarche et les possibilités quelle ouvre.
Mais avec la préparation du deuxième Forum, il va être possible
de mobiliser la presse.
Cdp :
Où en est aujourdhui la préparation du deuxième Forum social
mondial ?
F.
W. : A la fin du premier, on avait eu lidée
de faire un forum multipolaire, regroupant plusieurs forums qui
auraient eu lieu simultanément sur différents continents. Mais
Porto Alegre est devenu une référence trop forte. Tous ceux qui
ne sont pas venus au premier veulent le faire cette année. Le
multipolaire risquerait davoir un pôle tellement fort que
les autres forums régionaux passeraient inaperçus ou deviendraient
des préparations au forum de Porto Alegre. Nous sommes aujourdhui
en train de chercher le meilleur moyen de mondialiser le forum.
Quelle que soit la solution retenue pour cette année, il faudra
réussir cette multipolarité par la suite. La répercussion de ces
deux premiers événements devrait nous permettre dy arriver.
La Charte de principes que nous avons préparée pour le prochain
Forum (lire page suivante) dit clairement que le Forum nest
pas un événement, ni une série dévénements, mais un processus.
Dans notre vision, plusieurs types dinitiatives doivent
contribuer à cette recherche dalternatives au modèle actuel.
C.
G. : Le grand défi, cest la mondialisation.
Le comité dorganisation ne travaille pas seulement sur le
Forum de Porto Alegre de lannée prochaine mais sur lensemble
du processus. Comment construire et rendre plus visible le mouvement
didées qui dit "oui, il est possible de construire
un autre monde" ? Pour construire un réseau mondial,
il est dangereux de rester dans un seul pays. Quand on voit combien
la tenue du Forum mobilise lopinion brésilienne, on se dit
quil faut donner cette opportunité à dautres. On commence
à avancer dans ce sens. Le conseil international vient de travailler
pendant deux semaines avec des représentants de plus de cinquante
réseaux. On a de nouveau eu du mal à représenter les Africains
et les Asiatiques. Pour pallier à ça, nous avons décidé de tenir
notre prochaine réunion à Dakar.
F.
W. : Un forum aura lieu en Afrique, soit à Dakar,
soit à Bamako, et un autre devrait avoir lieu à Quito en Equateur.
Nous avons également reçu des propositions de Barcelone, de Calcutta.
La mondialisation du Forum est en marche. Il faut placer la réunion
de Porto Alegre dans ce processus densemble. Ce que nous
voulons, cest une autre mondialisation. Lunité du
monde est un fait. Ce quon fait dans un pays a des répercussions
sur lensemble de la planète. Et létat de la planète
est de la responsabilité de tous. On ne peut vouloir que chacun
se retranche dans son pays. La question est plutôt de savoir comment
on participe à ce processus mondial.
Cdp :
Quelle est, ou quelle va être, la place du Forum dans le processus
de construction de la société civile mondiale ?
C.
G. : Le Forum est une étape pour cette société civile
mondiale. Il ne faut pas monopoliser ce projet de construction.
Ce que le Forum peut apporter cest une espèce duniversité
ouverte, où lon se donne le droit et les possibilités de
penser la stratégie de la société civile. On crée ainsi un espace
de fermentation des idées. Dans ce sens, le Forum a un rôle très
important à jouer.
F.
W. : Nous indiquons bien dans notre Chartre de principes
que nous navons pas la prétention dêtre la seule ou
la plus importante organisation internationale de la société civile,
ni même dêtre un représentant de cette société civile. Nous
nous inscrivons dans un processus de construction qui reste à
terminer et qui préexistait au Forum.
C.
G. : On ne peut se substituer à toutes les formes
dexpression de cette société civile. Nous ne sommes pas
pour la violence, mais les actions de rue, les manifestations,
les pressions de toutes formes doivent continuer. Dautres
espaces de discussion sont possibles et souhaitables. Cest
la raison pour laquelle nous avons invité au conseil consultatif
international non seulement les têtes de réseaux régionaux et
nationaux, mais aussi des personnes qui organisent des événements
globaux : ceux qui organisent le contre-sommet de Gênes en
Italie, ceux qui ont organisé le sommet des peuples à Québec,
etc. Autant dévénements importants de la société civile
mondiale. Pour nous, le Forum, cest la mondialisation et
la diversité, non seulement identitaire, mais aussi opératoire.
F.
W. : Ne créons pas une autre pensée unique !
Francisco
Whitaker
Comissaõ Brasileira de Justiça e Paz
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un Email
Candido
Grzybowski
Av. Rio Branco 124/8° andar
Centro - Rio de Janeiro - RJ
CEP-Brésil 20040-001
Tél. : +21- 2509-0660
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Charte
des principes du Forum social mondial
Le
comité des entités brésiliennes qui a pensé et organisé
le premier Forum social mondial, tenu à Porto Alegre du
25 au 30 janvier 2001, estime, après avoir évalué les résultats
de ce Forum et les attentes quil a suscitées, quil
est nécessaire et légitime détablir une Charte des
principes qui oriente la continuité de cette initiative
(
).
1
- Le Forum social mondial est un espace ouvert de rencontres
pour lapprofondissement de la réflexion, le débat
démocratique didées, la formulation de propositions,
le libre-échange dexpériences et larticulation
dactions efficaces, dentités et de mouvements
de la société civile qui sopposent au néolibéralisme
et à la domination du monde par le capital et par nimporte
quelle forme dimpérialisme, et qui sont investis dans
la construction dune société planétaire centrée sur
lêtre humain.
2
- Le Forum social mondial de Porto Alegre fut un événement
situé dans le temps et dans lespace. A partir de maintenant,
dans la certitude proclamée à Porto Alegre qu "un
autre monde est possible", il devient un processus
permanent de recherche et de construction dalternatives,
qui ne se réduit pas aux événements sur lesquels il sappuie.
3
- Le Forum social mondial est un processus de caractère
mondial. Toutes les rencontres qui prendront part à ce processus
ont une dimension internationale.
4
- Les alternatives proposées au Forum social mondial sopposent
à un processus de globalisation capitaliste commandé par
les grandes entreprises multinationales et par les gouvernements
et institutions internationales au service des intérêts
de celles-ci. Elles visent à faire prévaloir, comme nouvelle
étape de lhistoire du monde, une globalisation solidaire
qui respecte les droits de lhomme universels, ceux
de tous les citoyens et de toutes les citoyennes de toutes
les nations, et de lenvironnement, soutenue par des
systèmes et institutions internationaux démocratiques au
service de la justice sociale, de légalité et de la
souveraineté des peuples.
5
- Le Forum social mondial réunit et articule seulement des
entités et des mouvements de la société civile de tous les
pays du monde, mais ne prétend pas être une instance représentative
de la société civile mondiale ni exclure de ses débats les
responsables politiques (
).
6
- Les rencontres du Forum social mondial nont pas
un caractère délibératif en tant que Forum social mondial.
Personne ne sera donc autorisé à sexprimer au nom
du Forum (
).
7
- Les entités ou ensembles dentités qui participent
aux rencontres du Forum doivent être assurés cependant de
pouvoir délibérer en toute liberté pendant ces rencontres
sur des déclarations et des actions quils décideront
de développer, seuls ou coordonnés avec dautres participants.
Le Forum social mondial sengage à diffuser largement
ces décisions par les moyens qui lui sont possibles, sans
imposer de directions, de hiérarchies, de censures et de
restrictions (
).
8
- Le Forum social mondial est un espace pluriel et diversifié,
non confessionnel, non gouvernemental et non partisan, qui
articule de façon décentralisée, en réseau, des entités
et des mouvements engagés dans des actions concrètes, du
niveau local au niveau international, pour la construction
dun autre monde. Il ne se constitue pas cependant
comme une instance de pouvoir disputée par les participants
de ses rencontres, ni ne prétend se constituer en alternative
unique darticulation et action des entités et mouvements
qui y participent.
9
- Le Forum social mondial pense la démocratie comme étant
le chemin pour résoudre politiquement les problèmes de société.
Comme espace de rencontres, il est ouvert au pluralisme
et à la diversité des engagements et actions des entités
et mouvements qui décident dy participer, comme à
la diversité des sexes, des races, des ethnies et des cultures.
10
- Le Forum social mondial soppose à toute vision totalitaire
et réductionniste de lhistoire et à lusage de
la violence comme moyen de contrôle social par lEtat.
Il y oppose le respect des Droits de lHomme, des relations
équitables, solidaires et pacifiques entre les personnes,
les races, les sexes et les peuples, condamnant toutes les
formes de domination ainsi que lassujettissement dun
être humain par un autre.
11
- Les rencontres du Forum social mondial sont toujours des
espaces ouverts à tous ceux qui veulent y participer, excepté
les organisations qui attentent à la vie des personnes comme
méthode daction politique.
12
- Comme espace de débat, le Forum social mondial est un
mouvement didées qui stimule la réflexion et la diffusion
transparente maximale des résultats de cette réflexion,
sur les mécanismes et les instruments de la domination du
capital, sur les moyens et les actions de résistance et
de victoire sur cette domination, et sur les alternatives
qui peuvent être proposées pour résoudre les problèmes dexclusion
et dinégalité que le processus de globalisation capitaliste
actuellement hégémonique est en train de créer ou daggraver,
internationalement et à lintérieur des pays.
13
- Comme espace déchange dexpériences, le Forum
social mondial stimule la connaissance et la reconnaissance
mutuelles des entités et des mouvements qui y participent
(
).
14
- Comme espace darticulation, le Forum social mondial
cherche à fortifier et à créer de nouvelles articulations
nationales et internationales entre les entités et les mouvements
de la société civile qui augmentent, tant dans la sphère
de la vie publique que de la vie privée, la capacité de
résistance sociale au processus de déshumanisation que le
monde est en train de vivre, et qui renforcent les initiatives
humanisatrices en cours par laction de ces mouvements
et entités.
15
- Le Forum social mondial est un processus qui stimule les
entités et les mouvements qui contribuent à situer leurs
actions comme des questions de citoyenneté planétaire, introduisant
dans lagenda global les pratiques transformatrices
quils expérimentent dans la construction dun
nouveau monde.
São
Paulo, le 9 avril 2001
ABONG :
Association brésilienne dorganisations non gouvernementales
ATTAC : Action pour la taxation des transactions financières
en aide aux citoyens
CBJP : Commission brésilienne justice et paix, de la
CNBB
CIVES : Association brésilienne des entrepreneurs pour
la citoyenneté
CUT : Central unique des travailleurs
IBASE : Institut brésilien danalyses sociales
et économiques
CJG : Centre de justice globale
MST : Mouvement des travailleurs ruraux sans terre
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