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Une
nouvelle frontière
François Houtart, Centre tricontinental de Louvain
Le développement
de la société civile mondiale est nécessaire non seulement à la
démocratie mais aussi au changement de mode de développement.
Les solutions alternatives au fonctionnement capitaliste de léconomie
mondiale viendront de la base, de la société civile et de ses
choix. Une défense pleine doptimisme pour conquérir des
espaces publics.
nciens
mouvements sociaux dordre syndical ou politique, nouveaux
mouvements définis par des objectifs transversaux par rapport
aux rapports de classes (femmes, peuples indigènes, paix, défense
de lenvironnement, identité culturelle, etc.) tout en étant
inévitablement ancrés dans ces derniers, ONG : tout cela
constitue un véritable foisonnement dinitiatives dans lequel
il est parfois difficile de sy retrouver. Et cependant,
pour que la société civile den bas puisse agir efficacement,
tant au niveau de chaque nation que sur le plan mondial, il faut
des critères de jugement.
Le critère danalyse des multiples
composantes de la société civile den bas ne pourra être
que leur caractère antisystémique, cest-à-dire la mesure
dans laquelle les mouvements sociaux ou les organisations non
gouvernementales contribuent à remettre en question, dans le domaine
qui leur est propre, la logique du système capitaliste. Cela suppose
une capacité danalyse permettant de replacer leur pensée
et leur action spécifiques dans un cadre général. En effet, les
acteurs de la société civile relèvent tous dune extraction
de la richesse liée à la logique du marché capitaliste :
les paysans sans terre, plus que jamais rejetés quand le sol devient
un capital ; les peuples autochtones, premières victimes des programmes
dajustements structurels ; les femmes, qui portent le poids
dune pauvreté aggravant les rapports patriarcaux ; les classes
moyennes, fragilisées par les politiques monétaires et les transactions
financières spéculatives ; lorganisation de la santé, délabrée
par la mercantilisation du secteur ; les enfants chassés des écoles
par la conception élitiste de lenseignement ; la politique
sociale, rendue impossible par le poids de la dette extérieure
; les cultures, écrasées par une américanisation systématique
; les moyens de communication, domestiqués par les intérêts économiques
; les chercheurs, limités par les exigences de la rentabilité
; lart, réduit à sa valeur déchange ; lagriculture,
dominée par les multinationales de lagro-chimie ; ou encore
lenvironnement, dégradé par un développement défini exclusivement
en termes de croissance.
Cela exige, de la part des mouvements
et organisations de la société civile den bas, une délégitimation
du système économique prévalant. En effet, il ne sagit pas
seulement de condamner ses abus, ce que font des instances éthiques,
telles que les Églises chrétiennes ou les porte-paroles des grandes
religions, mais aussi certains tenants du système qui savent que
ces pratiques les desservent et mettent en danger léconomie
capitaliste elle-même. Il faut dénoncer la logique qui préside
à sa construction et à ses pratiques et qui débouche nécessairement
sur des contradictions sociales et sur limpossibilité de
répondre aux fonctions essentielles de léconomie, cest-à-dire
assurer les bases matérielles nécessaires à la vie physique et
culturelle de toute lhumanité.
Enfin, il sagit dêtre à
la recherche de solutions alternatives. Non point de palliatifs
qui peuvent à court terme alléger des situations de misère, ni
de mesures irréalistes qui donnent lillusion de sortir dun
système qui, telles les lianes des forêts tropicales, reprend
le dessus en une ou deux saisons. Non point dune alternative
à lintérieur du système, telle la "troisième voie"
si appréciée dans les milieux réformistes qui poursuivent lillusion
dhumaniser le capitalisme. Mais en fonction de la conquête
dune organisation postcapitaliste de léconomie, projet
à long terme certes, mais indispensable à définir, et qui à la
fois comprend une dimension utopique (le type de société que lon
veut construire), des projets à moyen terme et des objectifs à
court terme, dont lélaboration est la tâche de la société
civile den bas.
Quelle société civile
face à la mondialisation ?
Se pose alors la question : quelle
société civile faut-il promouvoir, quels espaces publics sagira-t-il
doccuper face à la mondialisation du rapport social capitaliste ?
Les balises sont claires, même si laction nest pas
facile, même si ladversaire est puissant.
Nous pouvons relever cinq orientations
majeures :
- La première est la promotion
de la société civile den bas, celle qui se définit comme
antisystémique, regroupant lensemble de ceux qui dans
tous les domaines de la vie collective contribuent
à construire une autre économie, une autre politique, une autre
culture, avec des hauts et des bas, des succès et des échecs,
des réussites et des erreurs. Cette société civile a besoin
de ses intellectuels pour constamment redéfinir, avec les mouvements
sociaux, les enjeux et les objectifs. Elle doit formuler son
propre agenda, pour ne pas être à la traîne des décideurs mondiaux.
Elle devra produire ses expressions et sa culture, comme tant
dautres mouvements lont fait dans le passé. LAutre
Davos et Porto Alegre en sont des formes dexpression.
- Une deuxième caractéristique
de la société civile den bas est quelle est porteuse
dutopies, celles qui mobilisent, qui ravivent
lespérance, qui se construisent dans le concret des luttes
sociales, qui ne sont jamais épuisées par leurs traductions
concrètes et qui restent comme un phare dans lexistence
des collectivités, comme des individus ; des utopies portées
par les grandes traditions humanistes laïques et religieuses.
Ne négligeons pas en effet, comme ce fut trop souvent le cas
dans le passé, les énormes réserves dutopies que véhiculent
les grands mouvements religieux, quand ils ne sont pas des vendeurs
dillusions, quand ils ne sépuisent pas dans des
logiques institutionnelles identifiant la foi aux appareils
ecclésiastiques ou religieux, mais quand ils inspirent et motivent
des engagements sociaux, quand ils mettent en valeur le caractère
libérateur de leurs théologies, quand ils rappellent léthique
des comportements individuels, si importants pour la construction
dune nouvelle société.
- En troisième lieu, la société
civile den bas doit se distinguer par la quête de solutions
alternatives à tous les niveaux, celui des grandes
conquêtes politiques et celui de la vie quotidienne, celui des
organisations internationales et des Nations unies et celui
des besoins existentiels des appauvris, celui de la vie matérielle
et celui de la culture, celui du respect de la nature et celui
de lorganisation de la production, celui du développement
et celui de la consommation. Cest un enjeu considérable,
qui exige un long travail, mais dont les prémices sont déjà
posées.
- Le quatrième aspect est la
conquête des espaces publics.
Cest larticulation avec le politique. Sans
cette dernière, laction reste stérile ou pour le moins
limitée. Il sagit en effet de construire un rapport de
force qui permette de déboucher sur des décisions. Cest
la condition pour létablissement dune vraie démocratie
qui, tout en incluant la dimension électorale, ne se limite
pas à celle-ci et recouvre lensemble de lespace
public, y compris ses aspects économiques. Cela suppose une
culture politique et un apprentissage, que les mouvements sociaux
nont pas toujours entrepris, face à une dévalorisation
du politique. Il est probable dailleurs que dans lavenir,
ce soit par une pluralité dorganisations politiques agissant
de concert que le nouveau rapport de force se construira.
- Enfin, cinquième perspective,
les convergences.
Mondialiser les résistances et les luttes est un objectif
immédiat. Non point de manière abstraite et artificielle, mais
très concrètement. La multiplicité des mouvements, leur foisonnement,
peuvent être aussi un obstacle à une lutte cohérente, dans la
mesure ou ils sont émiettés, atomisés, mais elle peut être aussi
une force si, cessant dêtre simplement juxtaposés ou additionnés,
ils entrent dans une convergence fonctionnelle, comme ce fut
le cas à Seattle, à Washington, à Bangkok, à Prague, à Nice,
à Davos, à Porto Alegre. Lannée 2000 a été celle des convergences.
Il faudra cependant doter celles-ci des moyens dopérer
autant sur le plan analytique, afin de bien percevoir les enjeux,
les objectifs et les méthodes que sur celui de lintercommunication,
entre autres, par la constitution progressive dun inventaire
des mouvements et de leurs réseaux. Cest ce que le Forum
mondial des alternatives désire accomplir.
En conclusion, nous pouvons dire que
laffirmation de la société civile passe dabord par
sa définition. La société civile den bas ne pourra être
mondialisée que dans la mesure où elle existe localement, car
les convergences supposent une existence préalable. Les modalités
concrètes de son action sont nombreuses sur les plans local et
international. Elle ne pourra être définie que par les acteurs
concernés dans les divers champs, celui de lorganisation
des rapports sociaux, celui des communications, celui de la culture,
celui de lenvironnement. Le Forum social mondial de Porto
Alegre est un lieu privilégié pour le faire, au sein de ses nombreux
groupes de travail. Nous avons essayé de réfléchir sur les fondements,
les enjeux et les objectifs, reste à déterminer les "comments".
Le partage avec les mouvements les plus expérimentés dans chaque
domaine permettra dy arriver. Conquérir des espaces publics,
comme ce fut le cas à Porto Alegre, cest déjà construire
la société civile den bas à léchelle mondiale.
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