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Des
mandats ambigus
Pierre-Jean Roca, IFAID et CNRS-Regards
Les sources
de légitimité des ONG sont aussi variées que leurs champs dintervention.
Pourtant, dans chaque domaine action technique, expertise
ou interpellation , elles tendent à simposer avant
tout par auto-proclamation. "ONG, cent fois sur le métier,
remettez votre légitimité !" Un appel à la modestie
et à la rigueur.
u
nom de quoi, au nom de qui, les ONG font-elles ce quelles
font ? Qui aurait osé, il y a quelques années, poser de telles
questions ? Remarquons ici que sétant bâties une identité
à coups de critiques des appareils de coopération "classiques",
les ONG se croyaient exemptées dun quelconque regard évaluateur :
qui aurait pu avoir loutrecuidance de faire la critique
de la critique ? Pourtant, aujourdhui, les questions
ne sont plus seulement prononcées à voix basse et cela pour deux
sortes de raisons.
Tout
dabord, la conjoncture a changé : durant les années
1990, des scandales financiers ont ébranlé le monde associatif
et, à la fin des guerres des Balkans, on a assisté à un retour
de balancier après lengouement suscité par les actions et
lefficacité des ONG "urgencières".
En
second lieu, il y a aussi des caractéristiques structurelles de
la situation internationale qui expliquent que se multiplient
les prises de paroles dubitatives, voire soupçonneuses. On peut,
à cet égard, citer les opinions émises par le ministre français
des Affaires étrangères, Hubert Védrine, au cours de lhiver
2000-2001, ou plus récemment celles de son homologue belge, Louis
Michel, déclarant dans Le Monde du 21 juillet 2001 que "les
ONG manquent complètement de transparence et de représentativité".
Il
faut dire que les ONG concurrencent maintenant directement les
Etats et leurs représentants patentés, les diplomates, sur "leur"
terrain, à savoir celui des relations internationales. Plus loin
encore, la légitimité de laction internationale des ONG
est forcément relative : aucune ONG ne peut faire fond sur
des valeurs qui seraient à ce point universelles quon ne
pourrait daucune façon les questionner. Les critères de
jugement sont obligatoirement contingents : à plus forte
raison quand il sagit des relations Nord-Sud (ou Occident-Orient)
mettant en contact des espaces culturels et sociaux où ces critères
sont extrêmement différents, voire pour certains référents, totalement
divergents ; quon pense seulement aux rapports hommes-femmes
ou à la conception des relations adultes-enfants
Plutôt
que de parler de légitimité, qui nest jamais donnée une
fois pour toutes, il nous faut avancer dans une meilleure compréhension
des processus par lesquels les ONG se légitiment : cest
à la légitimation quil faut sintéresser ; celle-ci
nest pas anhistorique, détachée des histoires particulières
des groupes sociaux qui la construisent et qui la tissent, croisant
selon les contextes et les atouts quils ont en main, le
fil du temps et la chaîne des espaces dans lesquels ils se projettent.
Dans
le monde des ONG, on peut désormais concrètement observer trois
grandes dynamiques de légitimation : celles qui concernent
la professionnalisation, celles qui consistent à produire du sens,
celles qui concernent lélaboration de nouvelles formes de
représentation des opinions des "sans-voix".
Des
ONG de plus en plus professionnelles
La
légitimation se construit dabord par lexercice assuré
dune compétence technique ; il y a derrière ces processus
de légitimation lidée quon répond, techniquement parlant,
à un besoin indiscutable : la faim, la maladie, lanalphabétisme
Certaines ONG se sont spécialisées et leurs savoir-faire techniques
sont maintenant reconnus, souvent même au-delà du cercle de leurs
bénéficiaires et de leurs régions dintervention ou de leurs
zones géographiques dintérêt. En dautres termes, elles
se professionnalisent. Cette tendance, plutôt appréciée par lopinion,
les bailleurs et les partenaires en général, rencontre aujourdhui
une limite dans la mesure où on ne distingue plus bien, parfois,
ce qui fait la singularité de laction des ONG. Entre coopérants
professionnels de lappareil étatique bilatéral ou multilatéral
et sociétés privées vendant des services, que font de spécifique
les ONG très spécialisées, obligées de gérer la maintenance de
loutil de travail, la pérennité financière de linstitution,
la recherche de nouveaux contrats et les salaires dun personnel
à plein temps ? A moins den sourire avec ce sociologue
malien qui déclare que "les ONG sont des bureaux détudes
qui ne payent pas dimpôts", la question devrait
être résolue pour éclaircir le débat et, a minima, ne pas tromper
le contribuable
Une
fonction dexpérimentation sociale est aussi de plus en plus
dévolue à un certain nombre dONG, nayant pas forcément
une base sociale très large, mais très compétentes dans leur domaine
professionnel : que ce soit dans le micro-crédit ou pour
assurer le suivi de chantiers nouveaux dans la régulation internationale
(par exemple celui de la biodiversité), les exemples sont nombreux
où lexpertise approfondie se concentre aujourdhui
sur quelques institutions du "tiers secteur".
La
spécialisation technique conduit par ailleurs souvent, à partir
des valeurs de lOccident, à cause de laffinage des
connaissances dans des domaines bien précis, à une réduction du
champ de lopération
Cette limite nest pas pour
autant spécifique aux ONG, mais dans leur champ professionnel
propre, parce quelles revendiquent la particularité de faire
de lingénierie sociale, cette tendance pose un problème
particulier : celui de la réduction de toute intervention
à une application pure et simple de procédures techniques visant
à omettre du champ de laction tout ce qui est proprement
humain pour privilégier ce qui est de lordre du faire.
qui produisent du sens
La
fin de la Guerre froide, la crise des Nations unies, la "fatigue"
de laide et les agonies des "périphéries délaissées"
par la mondialisation, dressent le tableau dun monde "désenchanté",
pour tout dire "privé de sens"
Dans la sphère
des relations internationales, les ONG apparaissent alors comme
des chevaliers blancs : leur légitimation se construit par
la proclamation et laffirmation doù limportance
que prennent aujourdhui les campagnes dopinion et
les appels à signature de pétitions de certaines valeurs
qui font sens dans la sphère sociale où elles veulent être légitimées.
Ce sont dabord les valeurs de solidarité internationale
qui vont être évoquées, surtout si cette solidarité se manifeste
en réponse à un appel de lautre ! Mais dautres
ressorts fonctionnent, tel celui du refus dun comportement
uniquement fondé sur lintérêt individuel. Il sera aussi
fait appel au sens de la responsabilité qui naît du constat de
la souffrance dautrui.
Pourtant,
les cordes que lon essaye de faire vibrer sont souvent bien
fragiles et bien occidentales. Tant dans le refus de légoïsme
que dans la mise en scène de la souffrance dautrui, il ny
a pas dinsistance sur les causes de la situation à laquelle
il faut remédier : laction proposée est "désinfectée"
de tout débat. On le voit, la production de sens na que
peu de racines dans lordre du changement structurel des
situations internationales : il sagit plus de réagir
que dagir
Il est certain que les ONG remplissent là
un vide laissé par le retrait, dans la sphère internationale encore
plus quailleurs, des incarnations du sens collectif que
sont dhabitude, les appareils politiques. Mais on peut alors
se poser à bon droit la question de ce que représente au juste
cette "démocratie participative" : est-elle, dans
lhorizon international, une étape préparant dautres
formes plus instituées, ou au contraire un leurre-écran ?
La légitimation des ONG par la "représentation" fait
aussi largement écho, comme nous allons le voir, à cette question
et inventent de nouvelles formes de
représentation
Dans
nos sociétés dindividus, la fonction de médiation est devenue
dautant plus indispensable que sa consistance, à travers
les rouages traditionnels des échelons du politique et des corps
constitués de la société, diminuait. Les ONG peuvent aujourdhui
incarner en partie cette médiation nécessaire, surtout quand il
y a, comme cest le cas pour les interventions hors-frontières,
peu de superposition entre lespace de la base sociale de
lONG (les donateurs, les membres ou/et les militants) et
celui des bénéficiaires de laction.
Historiquement,
le droit de sassocier pour la défense des causes collectives,
qui a eu son analogue au Sud dans les formes de mobilisation pour
les guerres de libération nationales, et le droit à la libre-expression,
qui a aussi eu son pendant au Sud dans lautodétermination,
ont donné un cadre à cette fonction de médiation.
Mais
aujourdhui, les mécanismes classiques de la représentation
sont en crise : on ne peut plus parler "au nom de" !
Entre lEtat et le citoyen, la distance est très grande et
le besoin se fait sentir de médiations sur dautres terrains
ou avec dautres règles du jeu. Dans le domaine des relations
internationales, les instances où se joue la partie sont encore
plus lointaines et hors de portée des citoyens des grands pays,
à plus forte raison des gens appartenant à des peuples sans Etat-nation.
Quand
le parler "à la place de" prend totalement le pas sur
le parler "au nom de", la substitution des ONG à la
représentation politique est complète. Le "basisme",
sorte de justification des porte-paroles issus soi-disant du plus
bas de la pyramide sociale, risque alors de remplacer la subsidiarité.
Dans le même ordre didées, le fait de parler au nom "des
générations futures" implique par nature, quil ny
ait jamais de remise en cause des mandats ! Par définition,
les "générations futures" sont "sans voix"
et ne peuvent donner leur avis, même
aux ONG qui disent
les représenter !
Des
limites analogues ont de fortes chances dêtre atteintes
et même dépassées dans le maniement de lexpression "représentant
de la société civile internationale". En effet, pour commode
quelle soit dans ce monde devenu pour beaucoup illisible
et non maîtrisable, la formule "société civile internationale"
est non seulement floue mais encore hétérogène selon langle
de vue adopté et la société considérée. Encore faudrait-il que
les autres concepts, tels celui dEtat, soient homogènes
à la surface de la planète. On sait quil nen est rien,
et il faudrait, pour le moins, employer des pluriels pour signifier
la diversité de ce que de telles expressions peuvent représenter.
Légitimations
croisées
Le
besoin de médiation, sil est ressenti par les individus
dans les sociétés du Nord, est aussi diagnostiqué par les
institutions, notamment celles du système des Nations unies.
Celui-ci est en crise et essaie davoir dautres
interlocuteurs que les seuls représentants des Etats. Les
ONG seront alors sollicitées et leur réponse sera dautant
plus positive quelles cherchent elles-mêmes reconnaissance
et tribunes internationales. Ce phénomène de légitimations
croisées a commencé à prendre de lampleur avec le
sommet de la Terre à Rio : les ONG se sont fait connaître
et surtout re-connaître, tandis que les agences des Nations
unies étaient fières de montrer quelles pouvaient
dialoguer, dans la proximité, avec les populations "réelles" !
Pourtant
ces processus de légitimation rencontrent des limites. La
plus grave dentre elles est sans doute celle qui consiste
à sauto-instituer en médiateur. Les ONG qui ont besoin
de se faire reconnaître ont déjà parfois tendance au discours
auto-référencé pour prouver leur identité ; si ce besoin
rencontre celui de la presse ou des organisations internationales
à la recherche de porte-parole de lopinion, la confusion
risque vite de sinstaller. La nécessaire représentativité
est alors le cadet des soucis des uns et des autres :
"demande-t-on à un défenseur des droits de lhomme
dêtre élu ?", déclarait récemment à la télévision
un membre dune ONG ayant pignon sur rue dans ce domaine.
Il lui semblait à lévidence que la bonne réponse devait
être "non". Pourtant rien nest moins sûr,
et on ne voit pas pourquoi certaines ONG seraient exemptées
du devoir de respect des principes démocratiques.
P.-J.
R.
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Société
civile
Les
Etats et les bailleurs de fonds linvoquent ou la dénoncent.
Les médias lencensent. Elle-même envahit les rues
des villes qui accueillent les sommets internationaux, où
elle apparaît souvent en rangs dispersés. Qui est la société
civile mondiale ? Qui sont ces ONG et ces mouvements
sociaux qui convoquent des milliers de manifestants pour
bloquer les négociations de lOrganisation mondiale
du commerce ou du Groupe des 8 pays les plus industrialisés ?
Que veulent-ils ? Doù viennent-ils ?
Les
universitaires sont prudents : un phénomène ancien,
en évolution rapide, historiquement daté, voire attrappe-tout
et pas bien sérieux. Dautres commentateurs sont plus
audacieux : la société civile porte la civilisation
mondiale de demain.
Passé
le cap important de la définition et de lévaluation,
il sagit de comprendre comment fonctionne cette nébuleuse.
Comment les forces à luvre au niveau national
se rejoignent-elles ou non pour créer des mouvements internationaux ?
Comment les expériences nationales se rencontrent-elles ?
Quelles forces poussent les organisations nationales hors
de leurs frontières ? Autre question majeure :
toutes les sociétés civiles du monde sont-elles connectables ?
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