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63 - Société civile mondiale
La montée en puissance
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La force du réseau
Entretien avec Bernard Dréano, Coprésident du Helsinki Citizens’ Assembly

L’organisation d’une société civile mondiale passe en partie par la constitution de réseaux de réseaux. Des forces et des faiblesses de l’interculturel. Une vue de l’ "Est"…

Courrier de la planète : Comment fonctionne un réseau de réseaux comme la Helsinki Citizens’ Assembly ?

Bernard Dréano : Entre 1990 et 1995 la Helsinki Citizens’ Assembly (HCA) a eu un fonctionnement assez structuré, avec un secrétariat international, des assemblées générales regroupant des centaines de participants, une quinzaine de comités nationaux et des contacts dans une vingtaine d’autres pays. Entre 1996 et 2000, le réseau a diminué les activités centralisées pour multiplier les initiatives locales plus ou moins (mal) reliées entre elles. L’assemblée générale d’octobre 2000 a pris acte de cette évolution et, depuis, le réseau a entamé un processus de "refondation", qui impliquera certainement des alliances avec des groupes appartenant à d’autres formes de liaisons internationales.

ette "refondation" de la HCA peut se faire dans le contexte du développement d’un mouvement de citoyenneté mondiale tel qu’on l’a vu émerger à Porto Alegre. Mais il faut bien comprendre que la visibilité de ce mouvement n’est pas la même. Les problématiques d’action citoyenne face à la globalisation ne sont pas perçues avec la même intensité à Paris, La Haye, Belgrade ou Tbilissi, par exemple. A l’inverse, nombre de mouvements de la citoyenneté mondiale ignorent les problématiques de résolution des conflits et de droits civiques des personnes et des peuples auxquelles la HCA a été confrontée depuis plus de dix ans. L’enrichissement mutuel est évidemment à l’ordre du jour ; c’est cela que nous appelons "refondation".

Cdp : Quelle est la définition de la société civile retenue dans un réseau du type Helsinki Citizens’ Assembly ?

B. D. : Le réseau HCA s’est construit à partir d’une double influence. Celle, nord-américaine, de mouvements de citoyens qui s’organisent indépendamment des structures préexistantes et celle de la dissidence démocratique d’Europe centrale. En apparence, ces deux tendances se sont unifiées. Mais en fait, on constate que les trajectoires nationales sont extrêmement différentes. Lors de la première réunion de la HCA, Vaclav Havel annonçait : "la société civile est arrivée au pouvoir". Ce qui est contradictoire puisque, par définition, la société civile ne veut pas arriver au pouvoir.

On peut préciser certaines différenciations. Par exemple, en France, où il y a une forte tradition de mouvements sociaux, on appelle société civile les formes de mouvements associatifs non lucratifs et non partisans, qui ne sont donc pas liées à une tentative de conquête de l’appareil d’Etat. Aux Pays-Bas par contre, la société civile sera moins ancrée dans des mouvements sociaux et plus dans des pouvoirs non étatiques comme les églises ou les syndicats. Dans les pays de l’Est, la société civile se situe quelque part entre le mouvement associatif émergent – qui n’existait pas antérieurement, se limitant aux petits noyaux dissidents – et l’Etat. Un peu partout se créent des structures associatives para-étatiques, à l’instar de ce qui se passe en France dans les banlieues où fleurissent ces associations largement subventionnées, dont on se demande s’il s’agit de mouvements associatifs sociaux ou de la délégation d’une partie de l’appareil d’Etat. Il existe alors une tension permanente entre pouvoir et contre-pouvoir, que l’on retrouve aussi dans le tiers monde, où des ONG remplacent l’Etat, mais ne correspondent pas à ce qu’on désigne par société civile.

Cdp : Paradoxalement, la formation de la société civile ne participe-t-elle pas au renforcement du pouvoir d’Etat et n’est-ce donc pas un piège d’utiliser la société civile pour la transformation sociale ?

B. D. : C’est un vrai débat à avoir vu qu’on n’imagine pas la société civile sans Etat. Quand on a réfléchi à la situation de la fin de la guerre en Bosnie-Herzégovine, on s’est posé la question de savoir s’il s’agissait de "l’heure de la société civile". On se trouvait en fait face à une sorte de crypto-Etat, totalement sous perfusion-domination d’un protectorat international. Dans ce contexte, on a constaté que se développe toute une série d’organisations non gouvernementales, ou se prétendant comme telles, qui sont en réalité totalement dépendantes des structures qui les financent, c’est-à-dire de projets extérieurs à elles-mêmes. Seule exception, une petite frange d’organisations bien ancrées dans la société mais qui, souvent hélas, sont beaucoup liées au pouvoir mafieux et guerrier préexistant.

Cdp : La société civile est-elle porteuse de l’intérêt général ?

B. D. : La société civile, telle qu’on l’entend, n’est qu’une fraction organisée de la société. C’est l’Etat démocratique, comme utopie, qui est porteur de l’intérêt général. Comme utopie bien sûr, parce que l’Etat démocratique n’est jamais que le fruit des rapports de force en son sein. La grande majorité de la population, considérée comme non organisée, est tout de même structurée sous différentes formes. C’est pourquoi la société civile n’est pas un concept scientifique, mais un concept politique, aux contours flous.

Cdp : Quand l’Union européenne veut discuter avec la société civile des négociations internationales en matière commerciale, par exemple, elle inclut parmi ses interlocuteurs, qu’elle englobe sous le terme de "société civile", les entreprises, les représentants du patronat, etc. Est-ce raisonnable ?

B. D. : Bien sûr que non. Il s’agit là du pouvoir économique, non pas politique. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas dialoguer avec les entreprises. Mais aujourd’hui, toutes les instances internationales prétendent construire un dialogue avec la société civile, c’est-à-dire avec un petit noyau coopté, qui peut être constitué en partie de gens très respectables, mais tout de même cooptés, donc maîtrisables. Ce sont là des forces qui doivent s’exprimer au sein de la démocratie représentative, qu’il faut faire fonctionner. Les syndicats, en revanche, font partie de la société civile. Ils ne sont pas seulement là pour défendre les intérêts des ouvriers, ils contribuent également à défendre la démocratie dans les processus de travail.

Globalement, si je prends l’expérience de la HCA, on participe très peu aux dialogues avec les institutions. Les discussions n’ont que peu d’intérêt, on y perdrait notre temps.

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Dernière mise à jour Thursday 22 December, 2005