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La
force du réseau
Entretien avec Bernard Dréano, Coprésident du Helsinki
Citizens Assembly
Lorganisation
dune société civile mondiale passe en partie par la constitution
de réseaux de réseaux. Des forces et des faiblesses de linterculturel.
Une vue de l "Est"
Courrier de la planète :
Comment fonctionne un réseau de réseaux comme la Helsinki Citizens
Assembly ?
Bernard Dréano : Entre
1990 et 1995 la Helsinki Citizens Assembly (HCA) a eu un
fonctionnement assez structuré, avec un secrétariat international,
des assemblées générales regroupant des centaines de participants,
une quinzaine de comités nationaux et des contacts dans une vingtaine
dautres pays. Entre 1996 et 2000, le réseau a diminué les
activités centralisées pour multiplier les initiatives locales
plus ou moins (mal) reliées entre elles. Lassemblée générale
doctobre 2000 a pris acte de cette évolution et, depuis,
le réseau a entamé un processus de "refondation", qui
impliquera certainement des alliances avec des groupes appartenant
à dautres formes de liaisons internationales.
ette
"refondation" de la HCA peut se faire dans le contexte
du développement dun mouvement de citoyenneté mondiale tel
quon la vu émerger à Porto Alegre. Mais il faut bien
comprendre que la visibilité de ce mouvement nest pas la
même. Les problématiques daction citoyenne face à la globalisation
ne sont pas perçues avec la même intensité à Paris, La Haye, Belgrade
ou Tbilissi, par exemple. A linverse, nombre de mouvements
de la citoyenneté mondiale ignorent les problématiques de résolution
des conflits et de droits civiques des personnes et des peuples
auxquelles la HCA a été confrontée depuis plus de dix ans. Lenrichissement
mutuel est évidemment à lordre du jour ; cest
cela que nous appelons "refondation".
Cdp : Quelle est la définition
de la société civile retenue dans un réseau du type Helsinki Citizens
Assembly ?
B. D. : Le réseau
HCA sest construit à partir dune double influence.
Celle, nord-américaine, de mouvements de citoyens qui sorganisent
indépendamment des structures préexistantes et celle de la dissidence
démocratique dEurope centrale. En apparence, ces deux tendances
se sont unifiées. Mais en fait, on constate que les trajectoires
nationales sont extrêmement différentes. Lors de la première réunion
de la HCA, Vaclav Havel annonçait : "la société civile
est arrivée au pouvoir". Ce qui est contradictoire puisque,
par définition, la société civile ne veut pas arriver au pouvoir.
On peut préciser certaines différenciations.
Par exemple, en France, où il y a une forte tradition de mouvements
sociaux, on appelle société civile les formes de mouvements associatifs
non lucratifs et non partisans, qui ne sont donc pas liées à une
tentative de conquête de lappareil dEtat. Aux Pays-Bas
par contre, la société civile sera moins ancrée dans des mouvements
sociaux et plus dans des pouvoirs non étatiques comme les églises
ou les syndicats. Dans les pays de lEst, la société civile
se situe quelque part entre le mouvement associatif émergent
qui nexistait pas antérieurement, se limitant aux petits
noyaux dissidents et lEtat. Un peu partout se créent
des structures associatives para-étatiques, à linstar de
ce qui se passe en France dans les banlieues où fleurissent ces
associations largement subventionnées, dont on se demande sil
sagit de mouvements associatifs sociaux ou de la délégation
dune partie de lappareil dEtat. Il existe alors
une tension permanente entre pouvoir et contre-pouvoir, que lon
retrouve aussi dans le tiers monde, où des ONG remplacent lEtat,
mais ne correspondent pas à ce quon désigne par société
civile.
Cdp : Paradoxalement, la
formation de la société civile ne participe-t-elle pas au renforcement
du pouvoir dEtat et nest-ce donc pas un piège dutiliser
la société civile pour la transformation sociale ?
B. D. : Cest
un vrai débat à avoir vu quon nimagine pas la société
civile sans Etat. Quand on a réfléchi à la situation de la fin
de la guerre en Bosnie-Herzégovine, on sest posé la question
de savoir sil sagissait de "lheure de la
société civile". On se trouvait en fait face à une sorte
de crypto-Etat, totalement sous perfusion-domination dun
protectorat international. Dans ce contexte, on a constaté que
se développe toute une série dorganisations non gouvernementales,
ou se prétendant comme telles, qui sont en réalité totalement
dépendantes des structures qui les financent, cest-à-dire
de projets extérieurs à elles-mêmes. Seule exception, une petite
frange dorganisations bien ancrées dans la société mais
qui, souvent hélas, sont beaucoup liées au pouvoir mafieux et
guerrier préexistant.
Cdp : La société civile
est-elle porteuse de lintérêt général ?
B. D. : La société
civile, telle quon lentend, nest quune
fraction organisée de la société. Cest lEtat démocratique,
comme utopie, qui est porteur de lintérêt général. Comme
utopie bien sûr, parce que lEtat démocratique nest
jamais que le fruit des rapports de force en son sein. La grande
majorité de la population, considérée comme non organisée, est
tout de même structurée sous différentes formes. Cest pourquoi
la société civile nest pas un concept scientifique, mais
un concept politique, aux contours flous.
Cdp : Quand lUnion
européenne veut discuter avec la société civile des négociations
internationales en matière commerciale, par exemple, elle inclut
parmi ses interlocuteurs, quelle englobe sous le terme de
"société civile", les entreprises, les représentants
du patronat, etc. Est-ce raisonnable ?
B. D. : Bien sûr
que non. Il sagit là du pouvoir économique, non pas politique.
Cela ne veut pas dire quil ne faut pas dialoguer avec les
entreprises. Mais aujourdhui, toutes les instances internationales
prétendent construire un dialogue avec la société civile, cest-à-dire
avec un petit noyau coopté, qui peut être constitué en partie
de gens très respectables, mais tout de même cooptés, donc maîtrisables.
Ce sont là des forces qui doivent sexprimer au sein de la
démocratie représentative, quil faut faire fonctionner.
Les syndicats, en revanche, font partie de la société civile.
Ils ne sont pas seulement là pour défendre les intérêts des ouvriers,
ils contribuent également à défendre la démocratie dans les processus
de travail.
Globalement, si je prends lexpérience
de la HCA, on participe très peu aux dialogues avec les institutions.
Les discussions nont que peu dintérêt, on y perdrait
notre temps.
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