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63 - Société civile mondiale
La montée en puissance
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L'ouverture au monde
Entretien avec Judith Adler Hellman, York University, Ontario, Canada.

Pour la société civile mexicaine, les règles intérieures et extérieures ont changé. La signature de l’Alena leur a paradoxalement permis de se connecter avec les grandes campagnes internationales. Les luttes pour les droits de l’homme et sur les questions environnementales et sociales ont été renforcées…

Courrier de la planète : Le Mexique est un des prétendus pays émergents qui a connu une profonde transformation dans les années 1990. Etroitement articulées autour de l’Etat et du PRI pendant plus de 60 ans, les relations politiques et sociales ont profondément changé ces derniers temps. Quelles ont été les différentes étapes de cette transformation du point de vue de la société civile ?

Judith Hellman : Je ne suis pas sûre que ces transformations aient été aussi profondes qu’on le souhaiterait. Je pense que le vieux modèle du clientélisme qui vise à faire pression sur l’Etat, est similaire à ce que j’étudiais déjà dans les années 1960. Par exemple, en regroupant un grand nombre de personnes sur le Zocalo (place centrale de Mexico, ndr), afin d’occuper un espace public jusqu’à ce que leurs demandes soient satisfaites. D’un autre coté, cette façon d’articuler les demandes devrait changer dans le long terme.

La persistance du vieux modèle d’organisation s’explique du fait que le parti de gauche, le Parti révolutionnaire démocratique (PRD – gauche nationaliste), a de profondes racines clientélistes en ce sens où d’anciens membres du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) l’ont rejoint. Le PRD est lui-même constitué d’anciens groupes de société civile qui appuient leurs intérêts par des moyens démodés, généralement en réunissant des personnes dans le "centre", qu’il s’agisse du Zocalo, du corps législatif ou du siège ministériel.

Cdp : Alors, qu’est-ce qui a changé et sur quels programmes ?

J. H. : Les plus importants changements, sont les changements institutionnels qui ont ouvert la porte de la victoire du PRD dans le territoire fédéral, celle de Vicente Fox en juillet 2000, et à une meilleure organisation des niveaux de base. Cela signifie que le moyen par lequel le Parti d’action nationale (PAN – droite libérale) est venu au pouvoir a fait qu’il était tout à fait impossible de supprimer la société civile. Plus encore, le PRI était habitué à créer des institutions parallèles pour concurrencer de véritables groupes auto-organisés ou des groupes de base – ce qui était une des formes les plus importantes de contrôle du PRI. Lorsqu’un véritable groupe de paysans ou de base devenait actif en milieu rural et sur un ensemble de problèmes, le PRI local répondait en formant des groupes similaires, avec des objectifs ostensiblement identiques, pour attirer la population loin de ces mouvements sociaux. A présent, sous Fox, le PAN ne peut pas utiliser ces techniques de contrôle social. Cette situation a ouvert un plus grand espace pour que de véritables organisations de la société civile puissent s’épanouir.

Cdp : Pourriez-vous nous donner quelques exemples ?

J. H. : Les organisations sont nées des mouvements populaires urbains, mais leur plus grand développement se situe parmi les mouvements indigènes. Les mouvements pour les droits indigènes ont débuté il y a longtemps, mais le succès des zapatistes, et en particulier celui de la marche sur la ville de Mexico, ont vraiment déclenché un grand nombre d’activités à ce niveau. Maintenant, les gens se disent "on peut le faire", "nous pouvons formuler nos demandes", "nous pouvons nous-même nous organiser". Le grand problème actuel du PRD consiste à se réunifier après la défaite électorale de juillet 2000. Pour beaucoup en effet, le PRD semble non-viable et insuffisamment activiste, c’est pourquoi cette situation stimule beaucoup les activités de la société civile.

Cdp : Quelles sont les connections entre la nouvelle société civile mexicaine et les sociétés civiles étrangères ?

J. H. : Prenons un cas très connu, Internet n’a pas seulement facilité le soulèvement zapatiste, il l’a accompagné. Les sociétés civiles du Mexique et de l’Amérique du Nord sont conscientes de l’importance qu’il y a à mettre leurs messages en ligne, parce qu’elles savent que les Européens et les Nord-Américains sont disposés à participer et à exprimer leur solidarité, au moins électroniquement. La connexion électronique a rendu possible la coordination et l’organisation nationale et internationale, comme l’a montré l’exemple de la critique de la mondialisation au Canada lors du Sommet des peuples d’Amérique à Québec, ou encore à Washington, à Seattle. A quelque endroit où l’OMC s’est réunie pour proposer un programme, Internet a transformé le mouvement social.

Cdp : Quel rôle les facteurs externes ont-ils joué dans cette évolution ? Peut-on relever une influence de l’union commerciale avec les Etats-Unis et le Canada, des discussions de l’OMC ou des discussions environnementales, sur les positions de la société civile mexicaine ?

J. H. : L’Accord de libre échange nord-américain (Alena) est une idée qui a eu peu de soutien populaire lorsqu’on l’a proposée au Canada ; elle a pourtant été acceptée parce que l’opposition au projet était divisée entre le Parti libéral et le Nouveau parti démocratique, et que les conservateurs sont parvenus à mettre cette idée sur l’agenda. Cependant, la position d’appui au libre-échange a toujours été minoritaire au Canada. Lors des discussions critiques sur l’Alena, tous les milieux d’affaires prévoyaient des effets positifs pour le capital et les multinationales, mais pas forcément pour l’amélioration de la vie des gens ordinaires des trois pays. Ces prévisions se sont avérées généralement justes.

D’un autre côté, les organisations trilatérales (les organisations pour la protection de l’environnement, les syndicats et les communautés culturelles des trois pays) qui s’opposaient au projet de l’Alena, n’ont pas prévu que celui-ci allait avoir de réels effets positifs dans le domaine des droits de l’homme, des droits du travail et des régulations environnementales. Les entreprises canadiennes et américaines ont effectivement plus de mal à installer des usines aux frontières du Mexique sans tenir compte des règlements environnementaux et des droits du travail.

Cdp : Est-ce que ces nouvelles connections ont modifié les positions ou la façon d’agir de la société civile mexicaine ?

J. H. : Oui. La bataille anti-Alena a créé des liens solides, une opposition tri-nationale ou trilatérale : des individus se sont rassemblés, ont développé une "approche commune des frontières", par exemple et ont rencontré leurs homologues des deux autres pays pour essayer de renforcer les fonctions régulatrices de l’Alena. Ce genre d’associations transnationales intervient au Mexique à la fois dans le domaine des régulations commerciales et des droits des travailleurs, mais aussi en termes de changements institutionnels du Mexique.

Cdp : Finalement, quelles sont les représentations paysannes et indigènes actuelles du Mexique ?

J. H. : De nos jours, ces groupes se sont rassemblés, ils sont maintenant capables d’agir de façon transnationale. L’espace pour ce genre d’associations est plus grand qu’il ne l’avait jamais été.

 

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Dernière mise à jour Thursday 22 December, 2005