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L'ouverture
au monde
Entretien avec Judith Adler Hellman, York University, Ontario,
Canada.
Pour la
société civile mexicaine, les règles intérieures et extérieures
ont changé. La signature de lAlena leur a paradoxalement
permis de se connecter avec les grandes campagnes internationales.
Les luttes pour les droits de lhomme et sur les questions
environnementales et sociales ont été renforcées
Courrier de la planète :
Le Mexique est un
des prétendus pays émergents qui a connu une profonde transformation
dans les années 1990. Etroitement articulées autour de lEtat
et du PRI pendant plus de 60 ans, les relations politiques et
sociales ont profondément changé ces derniers temps. Quelles ont
été les différentes étapes de cette transformation du point de
vue de la société civile ?
Judith Hellman :
Je ne suis pas sûre que ces transformations aient été aussi profondes
quon le souhaiterait. Je pense que le vieux modèle du clientélisme
qui vise à faire pression sur lEtat, est similaire à ce
que jétudiais déjà dans les années 1960. Par exemple, en
regroupant un grand nombre de personnes sur le Zocalo (place centrale
de Mexico, ndr), afin doccuper un espace public jusquà
ce que leurs demandes soient satisfaites. Dun autre coté,
cette façon darticuler les demandes devrait changer dans
le long terme.
La persistance du vieux modèle dorganisation
sexplique du fait que le parti de gauche, le Parti révolutionnaire
démocratique (PRD gauche nationaliste), a de profondes
racines clientélistes en ce sens où danciens membres du
Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) lont rejoint.
Le PRD est lui-même constitué danciens groupes de société
civile qui appuient leurs intérêts par des moyens démodés, généralement
en réunissant des personnes dans le "centre", quil
sagisse du Zocalo, du corps législatif ou du siège ministériel.
Cdp : Alors, quest-ce
qui a changé et sur quels programmes ?
J. H. : Les plus
importants changements, sont les changements institutionnels qui
ont ouvert la porte de la victoire du PRD dans le territoire fédéral,
celle de Vicente Fox en juillet 2000, et à une meilleure organisation
des niveaux de base. Cela signifie que le moyen par lequel le
Parti daction nationale (PAN droite libérale) est
venu au pouvoir a fait quil était tout à fait impossible
de supprimer la société civile. Plus encore, le PRI était habitué
à créer des institutions parallèles pour concurrencer de véritables
groupes auto-organisés ou des groupes de base ce qui était
une des formes les plus importantes de contrôle du PRI. Lorsquun
véritable groupe de paysans ou de base devenait actif en milieu
rural et sur un ensemble de problèmes, le PRI local répondait
en formant des groupes similaires, avec des objectifs ostensiblement
identiques, pour attirer la population loin de ces mouvements
sociaux. A présent, sous Fox, le PAN ne peut pas utiliser ces
techniques de contrôle social. Cette situation a ouvert un plus
grand espace pour que de véritables organisations de la société
civile puissent sépanouir.
Cdp : Pourriez-vous nous
donner quelques exemples ?
J. H. : Les organisations
sont nées des mouvements populaires urbains, mais leur plus grand
développement se situe parmi les mouvements indigènes. Les mouvements
pour les droits indigènes ont débuté il y a longtemps, mais le
succès des zapatistes, et en particulier celui de la marche sur
la ville de Mexico, ont vraiment déclenché un grand nombre dactivités
à ce niveau. Maintenant, les gens se disent "on peut le faire",
"nous pouvons formuler nos demandes", "nous pouvons
nous-même nous organiser". Le grand problème actuel du PRD
consiste à se réunifier après la défaite électorale de juillet
2000. Pour beaucoup en effet, le PRD semble non-viable et insuffisamment
activiste, cest pourquoi cette situation stimule beaucoup
les activités de la société civile.
Cdp : Quelles sont les
connections entre la nouvelle société civile mexicaine et les
sociétés civiles étrangères ?
J. H. : Prenons
un cas très connu, Internet na pas seulement facilité le
soulèvement zapatiste, il la accompagné. Les sociétés civiles
du Mexique et de lAmérique du Nord sont conscientes de limportance
quil y a à mettre leurs messages en ligne, parce quelles
savent que les Européens et les Nord-Américains sont disposés
à participer et à exprimer leur solidarité, au moins électroniquement.
La connexion électronique a rendu possible la coordination et
lorganisation nationale et internationale, comme la
montré lexemple de la critique de la mondialisation au Canada
lors du Sommet des peuples dAmérique à Québec, ou encore
à Washington, à Seattle. A quelque endroit où lOMC sest
réunie pour proposer un programme, Internet a transformé le mouvement
social.
Cdp : Quel rôle les facteurs
externes ont-ils joué dans cette évolution ? Peut-on relever
une influence de lunion commerciale avec les Etats-Unis
et le Canada, des discussions de lOMC ou des discussions
environnementales, sur les positions de la société civile mexicaine ?
J. H. : LAccord
de libre échange nord-américain (Alena) est une idée qui a eu
peu de soutien populaire lorsquon la proposée au Canada ;
elle a pourtant été acceptée parce que lopposition au projet
était divisée entre le Parti libéral et le Nouveau parti démocratique,
et que les conservateurs sont parvenus à mettre cette idée sur
lagenda. Cependant, la position dappui au libre-échange
a toujours été minoritaire au Canada. Lors des discussions critiques
sur lAlena, tous les milieux daffaires prévoyaient
des effets positifs pour le capital et les multinationales, mais
pas forcément pour lamélioration de la vie des gens ordinaires
des trois pays. Ces prévisions se sont avérées généralement justes.
Dun autre côté, les organisations
trilatérales (les organisations pour la protection de lenvironnement,
les syndicats et les communautés culturelles des trois pays) qui
sopposaient au projet de lAlena, nont pas prévu
que celui-ci allait avoir de réels effets positifs dans le domaine
des droits de lhomme, des droits du travail et des régulations
environnementales. Les entreprises canadiennes et américaines
ont effectivement plus de mal à installer des usines aux frontières
du Mexique sans tenir compte des règlements environnementaux et
des droits du travail.
Cdp : Est-ce que ces nouvelles
connections ont modifié les positions ou la façon dagir
de la société civile mexicaine ?
J. H. : Oui. La
bataille anti-Alena a créé des liens solides, une opposition tri-nationale
ou trilatérale : des individus se sont rassemblés, ont développé
une "approche commune des frontières", par exemple et
ont rencontré leurs homologues des deux autres pays pour essayer
de renforcer les fonctions régulatrices de lAlena. Ce genre
dassociations transnationales intervient au Mexique à la
fois dans le domaine des régulations commerciales et des droits
des travailleurs, mais aussi en termes de changements institutionnels
du Mexique.
Cdp : Finalement, quelles
sont les représentations paysannes et indigènes actuelles du Mexique ?
J. H. : De nos
jours, ces groupes se sont rassemblés, ils sont maintenant capables
dagir de façon transnationale. Lespace pour ce genre
dassociations est plus grand quil ne lavait
jamais été.
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