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ONG
arabes: pas encore globales!
Sarah Ben Néfissa, Chercheur à l'Institut de Recherche
pour le Développement et au Centre dEtude et de Documentation
Economique, Juridique et social - IRD
Le monde
civil arabe est en pleine ébullition. Il reste encore un
long chemin pour son autonomie soit assurée et qu'il puisse
contribuer aux réflexions internationales.
lus
ou moins encouragées par des pouvoirs publics en crise, les sociétés
civiles arabes ont connu ces dernières décennies une réactivation
et un renouveau général aussi bien dans leurs objectifs et leurs
vocations que dans leurs modes d'action et de financement. Avant
cela, faute de légitimité démocratique, les Etats arabes basaient
leur légitimité sur leur capacité distributive. De nos jours,
nous assistons à la naissance de nouvelles vocations associatives
qui ne cherchent pas à assister, mais à mobiliser les citoyens
arabes sur des thèmes qui les concernent (corruption, environnement,
patrimoine, défense du consommateur, etc.). Ces associations manifestent
une volonté de participer à la définition de la chose publique
en se positionnant comme partenaires des pouvoirs publics dans
les choix et la conduite du développement.
Elles tendent donc à assumer des fonctions
qui sont généralement prises en charge par les institutions représentatives
des populations, tels que les parlements. Par ailleurs, certaines
organisations touchent directement des questions politiques comme
les droits de lhomme et le développement de la démocratie.
Mais leur logique de proposition, dimpulsion et de critiques
constructives se heurtent aux réflexes autoritaires des pouvoirs
publics et des bureaucraties arabes, peu habitués à ces comportements.
Si la première forme associative à s'imposer fut la prise en charge
sociale et sanitaire des classes moyennes paupérisées et du traitement
de la pauvreté urbaine, de nouvelles organisations civiles arabes
simposent aujourdhui. Outre la question des droits
de l'homme, qui est devenue un thème incontournable du débat politique
arabe, elles mettent l'accent sur des sujets parfois tabous dans
ces sociétés tels que la protection des filles-mères (Maroc),
l'instauration d'un mariage civil dans des pays multiconfessionnels
(Liban) ou la surveillance des élections.
Démocratie ?
Le renouvellement et lactivation
des sociétés civiles arabes contribuent bien évidemment à la démocratisation
des régimes. Cest au sein dorganisations de ce type
que peuvent se développer les nouvelles formes de citoyenneté
et que lapprentissage de la démocratie peut se réaliser.
Hélas, ces organisations sont mal acceptées par les pouvoirs publics
arabes et souffrent des contraintes bureaucratiques et parfois
policières. Les pouvoirs publics craignent les bases sociales
construites par les grandes associations de bienfaisances reliées
à des tendances politiques refusées, comme celles appartenant
à la mouvance islamique.
Ces organisations souffrent également
dun dysfonctionnement interne en termes de démocratie. Beaucoup
tendent paradoxalement à reproduire en leur sein et avec leur
environnement les caractéristiques des rapports sociaux dominants
dans ces pays (inégalités entre personnes de statut différent,
inégalités entre les sexes
). Contrairement aux organisations
de mobilisation, qui attirent les classes moyennes supérieures
éduquées et urbaines, les configurations associatives plus classiques
ne sont pas capables de se situer dans linterface de lespace
politique interne et étranger et restent confinées aux questions
sociales et politiques locales et nationales.
Ces caractéristiques ne facilitent pas
le lien entre les sociétés civiles arabes et les mouvements sociaux
récents, bien que certains chercheurs défendent une telle hypothèse
pour le Liban et la Palestine. Pour changer cela, il faudrait
que les régimes politiques réactivent les processus démocratiques
quils ont entamés. La naissance et le développement de nouvelles
formes de citoyenneté ne rendent pas obsolètes les formes de citoyenneté
classiques, telles que le droit des citoyens arabes de choisir
librement leurs représentants et leurs dirigeants politiques.
Les ONG et les associations ne peuvent pas remplacer ces mécanismes
politiques, mais lexemple de lEgypte lors des élections
législatives du dernier trimestre 2000 est très encourageant :
le contrôle des juges sur les bureaux de vote, imposé par la décision
de la Haute Cour constitutionnelle, a permis de renouveler lélite
parlementaire et de provoquer une mutation qualitative de lacte
électoral dont les effets à venir seront fondamentaux.
Des civilités
à deux vitesses
Lorsque lon sintéresse
aux rapports des organisations civiles arabes avec le pouvoir
politique, on constate quils sont beaucoup plus complexes
quils ne paraîssent. Dun côté, certaines organisations
ont des ressources financières externes et sont en relation avec
les sociétés civiles internationales. Celles-ci dénoncent avec
raison le poids de ladministration car elles peuvent sen
passer. Ces organisations regroupent les élites arabes internationalisées,
parlant les langues étrangères et généralement formées en Occident.
Dun autre côté, la majorité des organisations civiles arabes
sont des petites organisations rurales ou de quartier qui requièrent
la médiation étatique et administrative pour accéder aux ressources.
Ces dernières ne peuvent dénoncer le poids de lEtat. Du
fait des liens étroits quelles doivent entretenir avec les
pouvoirs publics sur le plan national et local, ces organisations
ont plus une nature "parapublique" que véritablement
"civile". Elles sont donc soit des instruments supplémentaires
de lintervention publique, soit des espaces privilégiés
dintermédiation entre lordre social et lordre
étatique.
La problématique qui traverse les sociétés
civiles arabes est plus dordre politique que sociale. En
réalité, les formes de solidarité sociale sexpriment de
manière informelle envers les groupes primaires que sont les familles,
les communautés de vie et de quartiers auxquels lindividu
arabe demeure toujours attaché, notamment parce quil y trouve
protection et survie malgré le clientélisme et linégalité
qui les caractérisent. Or la société civile arabe, en tant quespace
formel dexpression sociale, a du mal à sarticuler
à cet espace informel mais civil, comme si linstitutionnalisation
de la participation civile sous la forme dONG et dassociations
faisait naître de nouveaux enjeux. Le passage au formel constitue
en fait un passage à létatique. Cest peut être ici
que se situe la différence entre les sociétés civiles du monde
arabe et celles des pays européens.
Ce qui relie les organisations civiles
arabes avec dautres, soit sur le plan régional arabe, soit
sur le plan international, ce sont les affinités "culturelles".
En effet, celles qui partagent le "code culturel occidental"
et qui soccupent des droits de la femme, de lhomme
en général, de lenvironnement
sont en connexion avec
les ONG internationales qui soccupent de ces thèmes, elles
jouent un rôle très important. Celles qui ont plus un code religieux,
islamique ou chrétien, ont des relations et des connections avec
des grandes Ong islamiques ou avec le réseau associatif des églises
chrétiennes dans leur diversité.
Les relations entre les sociétés civiles
arabes et celles des pays en voie de développement demeurent médiatisées
par les sociétés civiles occidentales, en raison de la domination
économique de lOccident. La révolution des nouvelles techniques
de communication résoudra-t-elle cette inégalité structurelle
entre les acteurs de ce quon appelle la société civile internationale ?
Rien nest moins certain.
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