Le lobby intérieur

Entretien avec Laurent Develay, Collaborateur du groupe des Verts au Parlement européen sur les questions de sécurité alimentaire

En tant qu’argument de négociation pour défendre la préférence nationale, la multifonctionnalité ne peut pas convaincre. Pour s’imposer, elle doit définir un cadre de mesure de la loyauté des politiques agricoles et de promotion des biens publics.

Courrier de la planète : Quels sont les lobbies agricoles présents au niveau européen ? Quelle est leur influence sur les décisions européennes ?

Laurent Develay : Avant de répondre à cette question, il faut préciser le cadre d’action des lobbies. Un texte qui arrive sur le bureau de la présidente du Parlement européen a été élaboré par la Commission européenne. Il répond à des axes de politique générale définis par le Conseil. Entre ces axes et la mouture qui parvient au Parlement européen, il s’est passé beaucoup de temps durant lequel ont eu lieu de nombreux contacts entre la Commission européenne et les lobbystes. Avant que les textes soient examinés par les parlementaires, les lobbystes ont déjà réalisé un gros travail en amont. C’est la manière de travailler de la Commission. On peut être contre et mettre en avant les problèmes de transparence et de démocratie. Mais que ce soit dans les domaines de l’industrie, des télécommunications, de l’automobile ou de l’agro-alimentaire, elle travaille ainsi. Elle procède à ce qu’elle appelle des "consultations" pour voir dans quelles directions elle peut aller.

Il ne faut pas oublier que l’industrie agro-alimentaire est le troisième employeur de l’Union européenne et que les exportations représentent 50 milliards d’euros par an. Au-delà de la présence de lobbystes purement agricoles, représentés à Bruxelles par la Confédération paysanne européenne et le COPA-COGECA (antenne européenne de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles – FNSEA), on a plus l’habitude au niveau européen d’être confronté aux lobbystes de l’agro-alimentaire. Ce sont des gens très organisés, qui ont leurs bureaux à Bruxelles, qui suivent les dossiers pas à pas, prennent contact avec les députés et leurs collaborateurs et interviennent au niveau de la Commission.

Dans le domaine agro-alimentaire, les dernières crises de sécurité alimentaire ont introduit quelques changements. Après la crise de la "vache folle" de 1996-97, il y a eu une véritable réorganisation de la Commission européenne. La Direction Sanco, santé et protection des consommateurs, a été créée, entrouvrant la porte aux associations de consommateurs.

Prenons les deux derniers grands débats européens sur la sécurité sanitaire des aliments : la rédaction du Livre blanc, présenté en janvier 2000, et la proposition d’une législation européenne horizontale renouvelant l’approche de la sécurité sanitaire des aliments et créant, dans le même temps, une Autorité de sécurité alimentaire européenne. A chaque fois, il y a eu de la part de la Commission européenne un travail de préparation avec les représentants des consommateurs – essentiellement Euro Coop (Communauté européenne des coopératives de consommateurs) ou le BEUC (Bureau européen des unions de consommateurs) – avec la tenue de plusieurs tables rondes dans différents pays européens. Néanmoins, le déséquilibre économique et financier demeure entre des représentants de l’industrie, qui ont des budgets et des financements pour peser sur les propositions de la Commission et les ajustements que peut faire le Parlement, et les associations de consommateurs et autres organisations non gouvernementales, qui n’ont bien sûr pas les mêmes ressources.

Cdp : Quelle forme prend le lobbying auprès du Parlement ?

L. D. : Les lobbystes qui font bien leur travail n’abordent pas de la même façon un député membre du Parti populaire européen (PPE) ou un député membre des Verts. Un député des Verts appartient à un groupe minoritaire, et doit donc travailler beaucoup pour trouver une majorité. Par contre, il a souvent un grand pouvoir de proposition et peut avoir un pouvoir de nuisance en introduisant des amendements qui peuvent faire mal, là où l’industrie agroalimentaire ne l’attendait pas. Nous travaillons d’ailleurs sur ce sujet, comme sur d’autres, en étroite relation avec les ONG.

Mais le lobbying peut prendre d’autres formes. Prenons par exemple la FNSEA, le syndicat agricole le plus puissant en France. Son pouvoir électoral est tellement important et la cogestion de la politique agricole française (FNSEA/ministère de l’Agriculture) est tellement ancrée dans les esprits que certains députés européens français, issus du milieu agricole, sont des dignes représentants de ce syndicat.

En pratique, les lobbystes ont deux façons de procéder : soit ils prennent rendez-vous avec un député ou un de ses collaborateurs pour discuter, sans rien proposer, mais pour voir dans quel état d’esprit il se trouve. Soit ils adoptent une manière plus abrupte – ils n’opèrent bien sûr pas de la même façon avec tout le monde – en envoyant directement des amendements. On reçoit par fax ou par courrier électronique des messages de lobbystes demandant de déposer tel ou tel amendement.

Mais les crises agro-alimentaires ont changé le discours, tant dans le monde agricole institutionnalisé que chez les lobbystes de l’agro-alimentaire. On parle de sécurité sanitaire des aliments chez les agroalimentaires et d’agriculture "raisonnée" ou "durable" chez les lobbystes agricoles. Ils se sont adaptés à l’air du temps. Ils se sont rendu compte que s’ils ne faisaient pas des efforts de communication sur les sujets qui préoccupent les citoyens-consommateurs, ils iraient à contre-courant. Et ce n’est jamais bon quand on est commerçant ! On peut véritablement dire que les crises alimentaires ont provoqué une prise de conscience à la fois chez les consommateurs et chez les fournisseurs de produits agro-alimentaires. Malheureusement, il semble que seul l’emballage ait changé car le produit reste le même.

Cdp :Comment évaluez-vous l’impact des lobbies ?

L. D. : Regardons ce qui vient de se passer à Doha. L’Europe a accepté au dernier moment un compromis sur les subventions à l’exportation des produits agricoles. Le mandat de Lamy et Fisclher était de refuser une phrase qui dit que les subventions aux exportations devaient être réduites jusqu’à ne plus exister. L’Europe n’a toujours pas renoncé à subventionner ses exportations. Il est certain que les lobbystes, ceux représentant la FNSEA et les Chambres d’agriculture, étaient à Doha et qu’ils ont tout fait pour que Lamy et Fisclher tiennent bon, pour qu’ils ne signent pas un texte promettant que dans dix ans, l’Europe ne puisse plus subventionner ses exportations.

Le lobbyste est là pour maintenir un certain état d’esprit général et s’assurer que la pensée unique puisse continuer d’avancer : celle d’un modèle agricole productiviste, qui permette d’exporter tout ce qu’il est possible d’exporter… Le lobbyste veille à ce que des idées neuves sur d’autres manières de produire ne voient pas le jour. Pour éviter qu’on dise, par exemple, qu’il n’’est peut-être pas nécessaire de dépenser des millions d’euros pour acheter du soja au Brésil et aux Etats-Unis pour nourrir du bétail que nous n’arriverons pas à vendre en Europe et qui sera écoulé sur le marché mondial à un prix ridicule grâce aux aides à l’exportation.

On pourrait penser que chaque lobby joue son jeu. Mais l’ensemble est construit de telle façon qu’il est toujours très difficile politiquement de sortir de cette pensée unique qui fait que le modèle agricole européen va continuer de réduire le nombre d’agriculteurs, de provoquer des crises sanitaires et de coûter cher au budget européen.

Cdp : On ne voit donc aucun changement dans l’équilibre des forces depuis le sommet de Berlin de 1999 ?

L. D. : Berlin a instauré le concept de développement rural et d’éco-conditionnalité pour le versement de certaines primes. Il faut savoir qu’aujourd’hui, seuls deux ou trois pays, dont la France, utilisent ce mécanisme. Si les pays étaient obligés d’appliquer totalement l’accord de Berlin, ça irait peut-être mieux.

Mais attention, Berlin n’a pas non plus inventé un autre modèle pour l’agriculture européenne. Il n’a pas remis en cause le traité de Rome, à la base de la politique agricole commune, qui demande de produire toujours plus pour nourrir l’Europe. On est toujours sur cette idée-là alors que l’Europe est devenue auto-suffisante et produit des tonnes de déchets et de stocks qu’on ne parviendra jamais à épurer. Aujourd’hui, seuls 10 % des produits européens partent sur le marché mondial. Or ces 10 % nous coûtent les yeux de la tête, vu les soutiens dont ils bénéficient. En a-t-on vraiment besoin ? On ferait mieux de mettre de l’argent dans des productions de qualité, dans le maintien d’un véritable réseau de petits fermiers, d’une agriculture régionale ou, pourquoi pas, sortir l’Europe de l’impasse "protéines végétales" qui la pousse à acheter du soja génétiquement modifié… Ce que les Verts ou Solagral répètent depuis des années !

Il existe aujourd’hui deux catégories de personnes qui ont vraiment intérêt à ce que ça change : les agriculteurs et les consommateurs. Il faut absolument qu’on arrive à faire le lien entre ces deux groupes. Tant que les agriculteurs n’auront pas totalement compris que ce qu’ils produisent arrive directement dans nos assiettes et tant que les consommateurs n’auront pas totalement compris que leurs achats ont une influence fantastique sur la manière de produire, sur le lieu de production et ses conséquences sociales et économiques, on n’aura pas réussi à mobiliser assez de forces politiques et économiques pour que les choses changent. Il faut vraiment que ces deux maillons extrêmes de la chaîne se rencontrent, et c’est aux pouvoirs politique, syndical et économique de faire en sorte que cela puisse se faire !

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Sinople