développement 66 - Mondialisation (I)
Jouer la carte urbaine

La menace de "monstruopole"

Michel Rochefort, Institut de géographie de Paris I

Métropole, mégapole, métapole… il ne suffit pas de dire que les grandes villes se généralisent au Sud comme au Nord. Il faut aussi connaître ses fonctions et savoir comment sont traités ceux qui y vivent, en particulier les pauvres…

La progressive mondialisation des échanges depuis un quart de siècle et les changements profonds des structures de production ont fait l’objet de très nombreux travaux de recherche. L’analyse de ces mécanismes s’est souvent accompagnée d’une étude de leurs relations avec l’organisation des territoires et plus précisément de leur impact sur les villes. Les conclusions divergent au point d’être parfois contradictoires. Pour certains, la nouvelle métropolisation qui résulte de ces mutations économiques fait partie de la marche générale vers le progrès de l’humanité ; pour d’autres, elle génère des dysfonctionnements urbains de plus en plus graves.

L’approfondissement des inégalités socio-spatiales lié à la métropolisation s’accompagne de risques sociaux grandissants, les exclus revendiquant de plus en plus un "droit à la ville". Cette vision d’un avenir incertain transparaît davantage dans les analyses qui portent sur les pays en développement et incite à conserver, dans cette réflexion sur les relations entre villes et mondialisation, le clivage entre les pays du Nord et les pays du Sud. Certes, les mutations économiques récentes se traduisent partout par un renforcement des fonctions des plus grandes villes de chaque pays et par une transformation des réseaux urbains intérieurs, mais elles entraînent aussi de nouvelles formes de domination des grandes métropoles internationales des pays développés sur les territoires de pays du Sud. Les plus grandes cités des pays en développement, que l’on hésite parfois à qualifier de métropoles – de villes qui commandent – pour garder le terme plus neutre de mégapole, servent ainsi de relais aux grandes cités du Nord. Cet essor fonctionnel des grandes villes se traduit nécessairement par une extension de l’espace qu’elles utilisent. De nouvelles formes de relations apparaissent entre la ville-centre et ses périphéries : on parle de "région métropolitaine". Certains y voient une nouvelle façon de vivre la ville, fondée sur de nouvelles solidarités spatiales. D’autres y dénoncent la formation de ghettos et l’extension irrégulière de zones d’urbanisation provoquées par l’accroissement du nombre des pauvres dans la population urbaine.

Toujours plus concentré

Ces pôles se caractérisent d’abord par la concentration des bases à partir desquelles les grands décideurs privés ou publics déterminent les flux de relations qui sillonnent le monde. La localisation des sièges sociaux, des directions générales des grandes banques et des entreprises industrielles ou tertiaires qui fonctionnent à l’échelle mondiale confère à un petit nombre de grandes cités un rôle fondamental dans une nouvelle organisation des territoires. Ces pôles se caractérisent encore par la concentration d’un grand nombre d’entreprises petites ou moyennes qui apportent leur contribution, indispensable, à la prise de décision. Ce "nouveau tertiaire", sans véritable autre contrainte de localisation, se regroupe dans ces nouvelles métropoles où les décideurs se sont fixés. La concentration dans certaines grandes villes de tous ces "emplois métropolitains", qui participent à la prise de décision ou lui apportent leur appui, permet de définir les nouvelles métropoles de la mondialisation, mais aussi de constater leur diversité.

Certains ont proposé, à l’échelle mondiale, des catégories de métropoles selon l’ampleur de leurs fonctions dans l’économie monde. Au sommet se trouveraient des villes comme New York, Tokyo ou Londres qui possèdent les sièges sociaux des plus grandes entreprises et contrôlent les finances internationales. Au second rang, ce seraient des "grandes métropoles internationales" comme Paris, Milan ou Chicago. Au troisième rang, des villes où la fonction internationale ne constitue plus qu’un élément au sein d’autres activités plus branchées sur leur espace national ou régional. Elles ne sont souvent que des relais des véritables grands pôles de l’économie mondiale.

Pour d’autres, l’élément fondamental de diversité repose sur l’opposition entre les pays du Nord et les pays du Sud. Les premiers abritent les principales métropoles de la mondialisation et contrôlent ainsi les échanges internationaux, aux dépens des grandes villes du Sud qui subissent le poids de cette nouvelle forme de domination. Même les très grandes villes comme Saõ Paulo ou Mexico n’échappent pas à cette analyse. Ils considèrent que la mondialisation y a provoqué un accroissement de la misère urbaine au lieu d’apporter un ferment de véritable développement socio-économique.

Un nouvel urbanisme…

Si les effets de la mondialisation sur les villes se perçoivent d’abord sur le plan fonctionnel, ils se font également sentir indirectement sur l’organisation interne des nouveaux espaces métropolitains. Divers facteurs modifient les formes traditionnelles de la croissance spatiale des grandes villes, qui étaient caractérisées par des tentacules continues à partir des axes de circulation. Les nouvelles techniques de communication et d’information favorisent les implantations plus dispersées des centres d’activités et des zones d’urbanisation résidentielle. Les entreprises tertiaires n’ont pas les mêmes impératifs de localisation que les usines de l’époque industrielle. Les habitants sont plus mobiles grâce à l’essor des transports et à l’usage croissant de la voiture individuelle.

Les fonctions de pôle de l’économie mondialisée définissent des centres dans l’espace mondial mais elles n’impliquent plus une concentration physique des nouvelles activités dans un seul lieu ; elles se localisent dans un territoire plus vaste où des unités spatiales diversifiées sont reliées par des réseaux et par des flux. Cette tendance paraît évidente à l’échelle d’une région autour des centres métropolitains, mais moins à l’échelle des espaces nationaux. Certains chercheurs ont avancé l’idée d’une "métropole éclatée" au-delà de la propre région de la grande ville devenue pôle de l’économie mondialisée. Ils observent, par exemple, la déconcentration spatiale des directions des grandes banques, avec une localisation éloignée de certains services internes, comme ceux du traitement informatique des données. Ils insistent sur l’importance croissante du télétravail à domicile. L’organisation plus globale de tous les aspects de ce desserrement du centre des affaires et de l’évolution des choix résidentiels des habitants qui y travaillent conduit plutôt à la formation d’une région métropolitaine faite d’unités spatiales diversifiées mais interdépendantes dans un espace plus ou moins vaste autour de la grande ville proprement dite. L’analyse plus approfondie de ces phénomènes incite de nouveau à reprendre l’idée d’un rôle différentiel joué par les niveaux de développement des économies nationales.

…où les pauvres n’ont pas de place

Dans les pays développés, certains décrivent une nouvelle révolution urbaine qui annonce la fin de la grande ville de l’époque industrielle et la naissance des "métapoles" de demain. La péri-urbanisation remplace la croissance dense et continue autour des métropoles par une extension sur des territoires distendus, discontinus, hétérogènes et multipolarisés, sans limite précise entre la ville et la campagne. Les interrelations entre ces unités urbaines différenciées impliquent un accès facile aux moyens de communication et de mobilité qui conditionnent leur fonctionnement : accès aux relations informatisées par la possession des instruments nécessaires ; accès aux centres d’emploi par des déplacements alternants facilités. L’intégration dans le système est donc conditionnée par un certain niveau de vie et entraîne l’exclusion des populations démunies. A la vision optimiste de cette marche vers la métapole, certains peuvent alors opposer, même dans les pays développés, la formation de véritables ghettos à l’intérieur de ces régions métropolitaines et l’aggravation des ségrégations socio-spatiales.

Dans les pays du Sud, où règne dans les villes la pauvreté du plus grand nombre, cette faiblesse du niveau de vie de la plupart des habitants devient un facteur très discriminant dans l’organisation des nouvelles régions métropolitaines. Sur le plan fonctionnel, la mondialisation n’apporte pas les mêmes facteurs d’essor des économies urbaines et maintient, au contraire, une pauvreté directement ou indirectement liée aux bas salaires offerts par les établissements décentralisés des firmes multinationales. Dans l’organisation interne des espaces métropolitains, l’afflux de nouveaux habitants démunis aboutit à des formes très spécifiques de péri-urbanisation. Les premiers temps de l’hypercroissance des grandes villes (métropoles ou mégapoles) se sont traduits par la multiplication des zones d’habitat précaire, bidonvilles ou taudis. Sans doute existent-elles encore un peu partout, mais elles ne logent qu’une fraction de plus en plus réduite des populations démunies en forte augmentation. En revanche, de très vastes espaces au-delà de la ville se transforment en "zones d’urbanisation irrégulière" : des lotissements précaires et illégaux permettent l’accès à de petites parcelles où les familles pauvres construisent elles-mêmes leur petite maison, souvent dépourvue des équipements de base et de tout élément de confort. Quelles que soient ses déclinaisons, ce mécanisme général de péri-urbanisation renforce l’opposition entre les espaces des riches et ceux des pauvres, entre la ville légale et la ville illégale... Cette ségrégation socio-spatiale favorise la montée de la violence urbaine. Les métropoles de la mondialisation seraient-elles les monstres urbains de demain ?

Peut-on relever le défi urbain ?

La croissance des métropoles et les nouvelles formes de l’urbanisation accentuent les dysfonctionnements issus de l’évolution urbaine non contrôlée. La loi du marché ne réussit pas à réguler les contradictions consécutives à l’action d’acteurs aux intérêts divergents. L’intervention de la puissance publique, très précocement présente dans la gestion des villes, semble de plus en plus nécessaire pour éviter la formation de ce que certains ont appelé des "monstruopoles". Il y a danger d’une asphyxie urbaine par congestion de tous les moyens de transport ; d’une explosion sociale par aggravation des formes de l’exclusion spatiale. Qui doit prendre en main le destin des métropoles ? Dans bien des cas, les grands programmes d’aménagement des gouvernements centraux n’ont pas donné les résultats escomptés. Au désengagement progressif de l’Etat se substituent de nouvelles structures de gestion urbaine fondées sur la démocratie locale, le rôle croissant de la société civile et l’association des différents acteurs pour une "bonne gouvemance".

Les politiques étatiques qui voulaient donner un logement pour tous ont connu également des échecs, en particulier dans les pays en développement. L’étranglement financier n’a pas permis de mener à bien les programmes prévus, qui n’ont couvert que les besoins des classes moyennes sans répondre aux demandes des populations insolvables. Or les habitants concernés ne subissent plus passivement les décisions des services d’aménagement venus d’en haut. Ils tentent d’imposer leur participation par leurs associations ou par l’intermédiaire des organisations non gouvernementales (ONG). Les populations démunies des pays du Sud revendiquent, en particulier, le droit à la ville. Un tournant s’esquisse et fait apparaître de nouvelles formes d’intervention. En France, malgré la tradition centraliste, les programmes d’aménagement urbain relèvent de plus en plus des pouvoirs locaux, qui tentent d’organiser des concertations avec les habitants.

Cette tendance à la participation prend toute son importance dans les pays du Sud, où le choc de la mondialisation sur les villes a aggravé des situations sociales déjà très tendues. Au Brésil, les municipalités où les partis de gauche ont gagné les élections s’engagent dans l’élaboration de "budgets participatifs" dans le cadre d’une gestion qui associe les pouvoirs publics locaux aux autres acteurs de la société civile. En Afrique, les ONG multiplient les formes de coopération visant à monter des programmes qui mobilisent les habitants en collaboration avec les intervenants internationaux.

Cette marche, encore hésitante, vers une bonne gestion urbaine participative représente-t-elle un véritable espoir pour les grandes villes de demain ? Elle se heurte encore à l’impréparation des habitants, particulièrement les plus démunis. Elle se heurte surtout aux contradictions socio-économiques issues de la mondialisation, qui aggrave le fossé entre les populations aisées et les pauvres, entre les pays du Nord et ceux du Sud, où les situations urbaines actuelles pourraient parfois décourager les plus optimistes.

Dernière modification : 08 September 2010