|
67 - Développement (I) Modèles et financements en panne |
Philippe Hugon, Université de Paris-X Nanterre
Ni lEtat développeur, ni le marché salvateur nont tenu leurs promesses. On retrouve aujourdhui plus de modestie et plus de réalisme : laccent est mis sur la pluralité des modes de financement et sur la qualité de lenvironnement institutionnel...
Comment susciter et mobiliser lépargne pour financer les investissements ? Telle est la question centrale de léconomie du développement, mûrie depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elle sest articulée en trois temps forts.
Le premier temps, entre 1945/50 et 1980, est marqué par le rôle prééminent des financements publics. Les années daprès-guerre ont conduit à la construction de léconomie du développement. Sur le plan international, le processus de décolonisation touche lAsie et lAfrique ; les institutions de Bretton Woods (Banque mondiale, Fonds monétaire international, Gatt) se mettent en place ; le plan Marshall de reconstruction de lEurope a pour pendant les plans de développement financés par des flux publics des Etats industrialisés (comme le Fides pour les colonies françaises). Les financements de la Banque mondiale ou de la Caisse centrale de coopération concernent essentiellement des projets publics, notamment dinfrastructures, les Etats étant alors les seuls interlocuteurs des bailleurs de fonds.
Le financement public des investissements indirectement productifs était justifié par la macro-économie post-keynésienne, par les effets multiplicateurs des investissements publics. La création de grandes infrastructures (transports, communications, énergie...) devait avoir des retombées positives sur le secteur directement productif. La théorie économique du développement renforçait cet argumentaire : vu le caractère rudimentaire des marchés, la faiblesse des entrepreneurs privés et limportance des risques, lEtat apparaissait comme le deus ex machina du développement. Il devait permettre une économie de crédit finançant linvestissement sans constitution préalable de lépargne. Les gouvernements, généralement avec laide des bailleurs de fonds, ont ainsi mis en uvre des offices et des procédures dintervention spécifiques, depuis les caisses de stabilisation jusquaux opérations de développement rural en passant par lensemble des instruments keynésiens ou la création dentreprises publiques, conduisant à une économie mixte ou à un capitalisme dEtat.
Ce financement public du développement était assuré principalement par laide extérieure bilatérale, et multilatérale en second lieu. De nombreux travaux menés alors montraient le rôle multiplicateur de laide extérieure et ses effets dentraînement sur les investissements privés. Certains auteurs soulignaient toutefois la faible capacité dabsorption de laide, observant que les flux financiers reçus par les pays en développement sont très rapidement source de désé-quilibres macro-économiques. Dautres, tels Hirschman, montraient que les investissements directement productifs réalisés par des entrepreneurs avaient un effet dentraînement supérieur aux investissements indirectement productifs comme les travaux publics dinfrastructures.
Dans les années 1970, les Etats en développement ont eu largement accès à des financements extérieurs privés, rendus possibles par les excédents de liquidités, notamment de pétrodollars. Les banques du Nord ont cherché à prêter leurs fonds, pratiquant souvent des taux dintérêt réels négatifs. Des institutions telles la Banque mondiale ont plutôt incité les pays du Sud à sendetter. En outre, les économistes prévoyaient à lépoque des hausses importantes des prix des produits primaires, ce qui entretenait la confiance des pays en développement. Lendettement extérieur a favorisé les nationalisations des entreprises et financé, à côté des cathédrales dans le désert, des projets dans le secteur primaire (minerais, hydrocarbures, agro-alimentaire), le secteur industriel et les infrastructures. Seule lAsie de lEst a globalement échappé à cet endettement.
Au début des années 1980, la hausse des taux dintérêt a coïncidé avec la montée du service de la dette et la baisse des cours des matières premières. Doù un processus dendettement per-manent, les nouveaux emprunts servant à payer le service de la dette. La conception dun dé-veloppement impulsé par lEtat et la priorité accordée aux financements publics ont alors été profondément remises en question. La pensée libérale et les institutions de Bretton Woods ont exercé un véritable leadership doctrinal et imposé le "consensus de Washington" (Williamson) prônant la libéralisation, la déréglementation et la réduction des dépenses publiques.
Dès lors, les économistes se sont essentiellement intéressés aux équilibres financiers. Ils ont débattu de la libération financière (Shaw, Mc Kinnon), du rationnement du crédit (Stiglitz) ou de linnovation financière, de leffet déviction des investissements publics sur les investissements privés, de lendettement optimal, des taux de change déquilibre, de limpact de lapprofondissement financier sur la croissance, ou de larbitrage entre économie dendettement (auprès des banques) et financement direct (sur des marchés financiers).
La gestion de la dette a conduit à privilégier les équilibres macro-financiers, les stabilisations et les ajustements de court terme aux dépens des projets de développement de longue période. La priorité accordée aux équilibrages budgétaires a pénalisé lépargne publique, dautant plus que les dévaluations ont surenchéri la dette publique et pesé sur les investissements dEtat. Lobjectif de libéralisation financière supposait des taux dintérêts réels unifiés et positifs. Les banques commerciales, minées par les créances douteuses, ont réorienté leurs crédits vers les placements à court terme. Les mesures de privatisation ont favorisé les investissements directs étrangers dans les pays émergents. Les pays dAsie de lEst, marqués par de fortes connexions entre les banques et les pouvoirs publics et peu endettés jusquau début des années 1990, sont largement restés à lécart de cette libéralisation. En revanche, ils ont fait office de contre-exemple dans le débat, montrant lefficacité des Etats "pro" engagés dans le développement.
Dimportantes ruptures ponctuent la décennie 1990-2000. Avec limplosion du bloc soviétique et la disparition dune voie socialiste alternative, laide publique au développement (APD) perd son rôle géopolitique. Doù une forte chute de laide, par ailleurs éprouvée par une certaine "fatigue". Cette période voit également la volatilité des capitaux à court terme saccélérer et les investissements directs dans les pays émergents augmenter rapidement. Tandis que lAfrique senfonce toujours plus dans la pauvreté et la marginalisation, les pays émergents dAmérique latine et dAsie de lEst connaissent des croissances fortes mais déstabilisées par des crises financières. La multiplication des crises liées à la libéralisation financière (Asie de lEst et Russie en 1997, Brésil en 1999, Argentine en 2001/2002) conduit à privilégier la stabilisation financière et restaure la légitimité du contrôle des mouvements de capitaux à court terme. De nouveaux travaux économiques montrent alors que la libéralisation, faute de sêtre accompagnée de réformes intérieures adéquates, a favorisé les crises monétaires et financières. Au milieu des années 1990, le dogme libéral est remis en question et le consensus de Washington commence à seffriter.
La baisse de lAPD a fortement pénalisé les économies les moins avancées. Laide publique représente aujourdhui 0,22 % du PIB des pays de lOCDE, contre 0,32 % en 1992 et bien loin de lobjectif affiché de 0,7 %. Son volume (53,7 milliards de dollars) est inférieur de sept fois aux subventions accordées aux agriculteurs du Nord, de cinq fois au montant de linvestissement direct vers les pays en développement. Si les appels à relancer massivement laide publique au développement se multiplient, notamment de la part des Nations unies et de la Banque mondiale, ils risquent malheureusement de nêtre guère suivis deffets. A Monterrey, en mars 2002, les Etats-Unis se sont engagés à faire passer lAPD de 0,1 % à 0,15 % du PIB dici à 2006 (5 milliards de dollars en plus) et lEurope de 0,33 à 0,39 %.
Pour autant, le développement ne peut pas être financé par des flux uniquement privés, dont on a vu les limites. Il convient plutôt de faire appel à des projets mixtes financés par des fonds à la fois privés et publics, mobilisant ainsi une pluralité dacteurs. Telle est la logique des "triangles de croissance" en Asie de lEst, des "corridors de développement", ou du Nouveau partenariat pour lAfrique doctobre 2001.
Les modalités de financement sont plurielles par nature. Les circuits informels cohabitent avec laide extérieure, les investissements étrangers et de multiples formes de micro-crédit (tontines, garde-monnaie, banques populaires, sociétés de financement, réseaux dépargne, crédit coopératif, crédit mutuel, crédit solidaire). Cest cette pluralité des systèmes financiers que lon entend encourager aujourdhui. Un point décisif est de faire en sorte que les circuits de micro-finance, qui financent aujourdhui la consommation, les dépenses sociales et le court terme, soutiennent les investissements à risque des micro, petites et moyennes entreprises, actuellement très peu financées par le système.
Les questions de stabilisation et de régulation financières sont désormais à lordre du jour. Elles intéressent non seulement les théoriciens du développement et les organisations de solidarité internationales, mais aussi les instances gouvernementales et les organisations multilatérales. Les acteurs publics ont pris conscience de la nécessité de créer un environnement institutionnel qui sécurise lépargne et linvestissement. La taxation des transactions courantes et le contrôle des paradis fiscaux sont devenus des questions incontournables. Cela ne sera peut-être pas suffisant pour encadrer les pouvoirs financiers privés, mais cest un préalable indispensable. Les crises financières ont mis à mal la foi en la libéralisation financière et commerciale, et lon ny reviendra pas aussi imprudemment quauparavant.
Contrastes
financiers au Sud
Les
systèmes financiers ont pour objet de mobiliser lépargne,
de favoriser le crédit, de transformer les actifs liquides
(épargne) en illiquides (investissement) et de diversifier
les risques. Le taux de croissance à long terme dune
économie est lié au niveau de développement du secteur financier.
Dans lensemble, les pays en développement sont caractérisés
par une épargne faible, par des systèmes financiers peu
diversifiés et relativement onéreux et par une segmentation
des circuits financiers. Les situations nationales sont
cependant très contrastées. Les pays africains connaissent
un très faible taux dépargne (13% environ), un faible
taux dinvestissement (15 à 18%), un placement important
de lépargne à lextérieur (40% environ) et des
systèmes financiers coûteux. La dette extérieure est du
même ordre de grandeur que le PIB.
A linverse, en Asie de lEst, lépargne
représente 30 à 35% du revenu, et a largement financé linvestissement
national, avec toutefois un processus dendettement
important durant les années 1990. Les systèmes financiers
sont trois fois moins onéreux quen Afrique :
un différentiel de trois points entre les dépôts et les
prêts couvre les coûts dintermédiation, contre neuf
points en Afrique. En même temps, alors que les banques
de développement ont fait faillite en Afrique, elles jouent
un rôle important en Asie de lEst et pratiquent des
taux dintérêt différenciés qui permettent une politique
industrielle et une construction des avantages comparatifs.
P.
H.
AIDA - Le Courrier de la planète -Domaine de Lavalette - 1037, rue Jean-François Breton - 34090 Montpellier - France cedex - cdp -at- courrierdelaplanete.org
Dernière modification : 21 November 2008