développement 67 - Développement (I)
Modèles et financements en panne

Réforme dans l’air

entretien avec Martin Koehler, Campagna per la riforma della banca mondiale*

Le consensus adopté à Monterrey est très pauvre. L’intérêt de la conférence était ailleurs, dans les couloirs, où un vent de réforme a soufflé.

Courrier de la planète : Quel jugement portez-vous sur le processus préparatoire de la conférence de Monterrey, processus critiqué par de nombreuses organisations non gouvernementales (ONG)?

Martin Koehler : La tenue de cette conférence avait été réclamée par les pays du G-771 il y a plus de dix ans ; une volonté réaffirmée avec la crise financière asiatique de 1997. L’Assemblée générale des Nations unies a donc décidé en 1999 d’organiser une conférence sur le financement du développement. Mais le processus préparatoire a finalement été assez étrange, puisqu’aucun grand acteur n’y a réellement participé. Le G-77 est apparu très désorganisé ; les Etats-Unis, coalisés avec le Japon, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, avaient affirmé leur désintérêt dès le début du processus et les Européens, qui auraient pu jouer un grand rôle, ne l’ont pas fait en raison des difficultés de leur mécanisme interne de prise de décision.

De même, les institutions internationales associées à cette conférence, l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, n’ont pas joué un rôle très important. Enfin, l’intérêt des ONG dans ce processus a été assez faible. La plupart des ONG impliquées dans le développement sont plutôt des ONG de terrain. Il y a en fait très peu d’ONG qui s’intéressent aux questions systémiques du financement du développement.

Du coup, le processus préparatoire a été mené par le secrétariat des Nations unies chargé de la conférence. Il a sollicité de nombreux rapports d’études auprès d’acteurs qui sont habituellement rarement associés à ce type de travail. A mi-parcours de ce processus, la crise financière en Argentine a constitué un tournant. Autre point : il y a un an, la Banque mondiale a déclaré que l’initiative en faveur des pays pauvres très endettés n’était pas suffisante pour rendre "soutenable" la dette de ces pays. Le troisième point est qu’un sentiment réformateur se fait de plus en plus grand au sein des institutions intergouvernementales : il apparaît de plus en plus clairement que le FMI et la Banque mondiale sont incapables de gérer les grandes crises financières, encore moins de les prévoir.

Voilà trois raisons pour lesquelles cette conférence sur le financement du développement est intervenue à un moment clé. Si les acteurs n’étaient pas mobilisés, les motivations de cette conférence étaient très importantes.

Cdp : Est-ce l’absence de mobilisation des grands acteurs autour de cette conférence qui a conduit à la pauvreté de la déclaration finale ?

M. K. : En grande partie, oui. Le fait que le consensus sur une déclaration finale ait été bouclé deux mois avant la conférence signifie clairement l’absence de mobilisation de grands acteurs. Ils auraient pu avoir intérêt à laisser ouverts un certain nombre de dossiers pour qu’ils soient soumis à négociation à Monterrey. Un G-77 fort et mobilisé aurait pu œuvrer dans ce sens. Mais pour assurer la participation du président George Bush, le Mexique avait clairement annoncé que plus rien ne serait discuté à Monterrey. De plus, le Pakistan, qui co-présidait la conférence avec la Suède, n’était pas particulièrement en position de force face aux Etats-Unis pour obtenir de laisser des points ouverts à la négociation…

Cdp : Comment expliquer que le G-77 soit apparu si peu mobilisé dans une conférence qu’il avait lui-même réclamé ?

M. K. : Premièrement, on peut se demander si le G-77 est le groupe le plus pertinent pour agir de manière concertée dans une telle conférence. Il est extrêmement large, 133 membres aux intérêts parfois très divergents, et il n’a pas de position commune vraiment claire sur la question du financement du développement. La présidence iranienne du deuxième semestre 2001 s’est beaucoup impliquée auprès des ONG dans la préparation de la conférence mais elle s’est rapidement montré incapable de formuler une position commune.

Par ailleurs, il faut reconnaître que les négociations de l’OMC à Doha, en novembre dernier, étaient une priorité de plus grande importance pour les membres du G-77. Là-bas, la moindre virgule changée peut vous coûter des millions de dollars. Alors qu’à Monterrey, on savait qu’il ne s’agirait que d’une déclaration de principe, sans grandes conséquences pratiques immédiates. La conférence de Monterrey était trop proche de Doha et beaucoup de délégations de pays en développement n’avaient plus ni les moyens, ni le temps de la préparer correctement.

En fait, c’est le G-242 qui aurait dû jouer un rôle de représentation des intérêts des pays en développement dans la préparation de Monterrey, plutôt que le G-77.

Cdp : Beaucoup d’ONG ont regretté que leur point de vue ne soit pas pris en compte dans le processus de préparation. Qu’en pensez-vous ?

M. K. : Je ne suis pas d’accord avec cette critique. Il me semble au contraire que le processus a été très participatif. Le problème, comme d’habitude, est qu’une fois que les choses sérieuses débutent dans la négociation, elles sont prises en main par les délégations gouvernementales. Et en dernier ressort, ce sont elles qui décident. Le fait est que lors de la dernière réunion préparatoire, à New York, les délégations gouvernementales se sont retrouvées entre elles les deux derniers jours. En fait, les ONG n’ont pas été à proprement parler exclues de ces dernières discussions, mais il se trouve que celles-ci ont duré 24 heures d’affilé, alors même que la plupart des représentants d’ONG avaient déjà quitté New York.

Les critiques tout à fait justifiées que l’on peut faire sur le manque de transparence de ce type de réunions ne peuvent pas s’appliquer à la préparation de cette conférence en particulier.

Cdp : Au final, les ONG se sont désolidarisées du consensus signé à Monterrey…

M. K. : Tout à fait. Des ONG très diverses étaient impliquées dans la préparation de cette conférence. En deux ans, nous étions parvenus à bâtir un socle commun autour de dix demandes que nous considérions essentielles. Des propositions que nous n’avons pas retrouvées dans le consensus, si bien que nous avons préféré marquer notre distance (lire encadré). Ce qui était très courageux de la part des ONG, notamment pour celles qui étaient invitées dans les délégations officielles et qui dépendent de financements publics alloués par leur gouvernement.

Cdp : Quels enseignements les organisations de la société civile peuvent-elles tirer de cette conférence ?

M. K. : Je pense que nous devons nous montrer plus proactifs, à l’instar de ce qui se passe à Porto Alegre. Nous ne pouvons plus nous contenter de réagir aux propositions gouvernementales. Nous devons construire nos propres "macro-propositions". C’est un peu ce qui s’est passé à Monterrey.

D’autre part, nous devons reconnaître qu’il existe une grande diversité de vues entre les différentes ONG. Au nom de l’unité, nous sommes souvent passés outre nos différences pour bâtir coûte que coûte des positions communes, souvent minimales. Nous avons ainsi souvent fonctionné sur le modèle de coalitions horizontales, à savoir la communauté des ONG contre les gouvernements. Je crois que c’est un modèle dépassé. En fait, nous devons être beaucoup plus dynamiques dans les coalitions que nous formons, en fonction des objectifs poursuivis. Il nous faudra de plus en plus construire des coalitions verticales : des ONG alliées à des gouvernements contre d’autres coalitions ONG/ gouvernements. C’est ce qui s’est passé à Monterrey : les ONG européennes ont pu travailler en collaboration avec la Commission européenne sur des sujets d’intérêt commun où il aurait été plus difficile de travailler avec d’autres ONG.

Cdp : Quels ont été les bruits de couloir à Monterrey, les grandes tendances des débats entre les participants ?

M. K. : D’une manière générale, et c’est notamment ressorti au cours des nombreuses tables-rondes organisées pendant la conférence, il y a un sentiment commun de gêne à continuer de traiter les questions de développement sur le même modèle. Il semble y avoir une volonté assez généralement partagée d’ouvrir à nouveau le débat politique autour des questions de développement et des rapports Nord/Sud. Un sentiment que l’on retrouve au sein du personnel des agences intergouvernementales où flotte un parfum de réforme.

A Monterrey, on a souligné la nécessité de bâtir un nouveau système de gouvernance internationale qui rende sa primauté au politique sur l’économique. Et même si le "consensus de Monterrey" ne fait que réformer très modérément le "consensus de Washington"3, il contient tout de même en filigrane l’idée d’en finir avec l’agenda purement néolibéral.

Ceci offre d’énormes possibilités pour la conférence de Johannesbourg sur le développement durable, qui sera sans doute plus intéressante au sens de la repolitisation des relations Nord/Sud. A ce titre, Monterrey ne constituait qu’un point de départ. Toutefois, je ne pense pas que Johannesbourg conclura par une décision formelle de créer une organisation internationale du développement ou de l’environnement.

Des ONG hors consensus

Un Forum global des ONG réunissant 700 organisations s’est tenu à Monterrey les jours précédents la conférence des Nations unies :
"Le consensus de Monterrey ne propose aucun mécanisme pour mobiliser de nouvelles sources de financement afin d’atteindre les objectifs de développement du Millénaire.
Pour cette raison, les organisations participantes au Forum global ne font PAS partie du consensus de Monterrey. Notre déclaration de Monterrey est une revue des impacts économiques, sociaux, culturels et environnementaux négatifs causés par les actuelles politiques néolibérales. Ces politiques sont à nouveau préconisées dans le texte du consensus (…). Voici nos critiques, demandes et propositions :

  • la pleine jouissance des droits humains devrait être l’objectif d’un nouveau modèle économique pour un développement durable soucieux d’égalité et de justice (…) ;
  • des taxes sur les transactions de devises doivent être mises en place comme source de financement du développement et comme moyen de stabiliser le système financier international ;
  • le cadre de toute aide financière devrait inclure des principes de responsabilité, de transparence, de bonne gouvernance et de participation démocratique de la société civile ;
  • pas de conditionnalité à l’APD, à la dette et aux plans nationaux de développement ;
  • le commerce international n’est qu’une des sources de développement, pas une fin en soi (…)."
www.ffdforoglobal.org/en/monterreystatement2.html

Objectif : rassurer les Américains…
Un des grands moments de la conférence de Monterrey aura été l’annonce faite par George W. Bush d’augmenter significativement l’aide publique au développement américaine. Cette annonce a été accompagnée de la cohorte habituelle de conditions : les pays en développement (PED) auront accès à cet argent si et seulement si ils font preuve de bonne gouvernance, investissent dans la santé et l’éducation et se convertissent au libre-échange.
Le statu quo dans les relations internationales est ainsi maintenu : les pays riches disposent du levier financier pour dicter aux pauvres ce qu’est la bonne gouvernance et assurer l’ouverture des marchés pour leurs multinationales. Les PED ne bénéficient pas d’une telle ouverture des marchés au Nord, même dans les secteurs où ils disposent d’un avantage comparatif (agriculture et textile). Le coût annuel des barrières au commerce imposées par le Nord aux pays du Sud est estimé à quelque 100 milliards de dollars par an, deux fois plus que ce qu’ils reçoivent comme aide…
Toute proposition visant à modifier ce déséquilibre a été volontairement exclue du consensus final pour ne pas froisser les Américains. Cela devient une tendance dans les négociations internationales, où les discussions sont édulcorées au point de devenir absurdes, juste pour assurer la participation des Américains. Le plus souvent, cette éventuelle participation (ou l’absence, dans le cas du protocole de Kyoto) ne vaut pas le prix payé par la communauté internationale.
Anju Sharma & Apurva Narain
Centre for Science and Environment www.cseindia.org

Notes
Le Groupe des 77 (G-77), fondé en 1964, réunit aujourd’hui 133 pays en développement associés pour promouvoir leurs intérêts au sein du système des Nations unies.
Le Groupe des 24 (G-24) comprend 8 pays d’Asie, 8 d’Afrique et 8 d’Amérique latine. Créé en 1971, son objectif est de concerter la position des pays en développement sur les questions monétaires et de financement du développement. Les pays du G-77 y ont le statut d’invité, la Chine étant "invitée spéciale".
www.g24.org
Le "consensus de Washington" (ville siège des institutions de Bretton Woods, Banque mondiale et Fonds monétaire international) désigne les politiques économiques préconisées par ces deux institutions au milieu des années 1980, fondés sur le triptyque libéralisation-privatisation-déréglementation.

logo_firefox logo_globenet

AIDA - Le Courrier de la planète -Domaine de Lavalette - 1037, rue Jean-François Breton - 34090 Montpellier - France cedex - cdp -at- courrierdelaplanete.org

Dernière modification : 21 November 2008